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Dodo, rhytine de Steller, pigeon migrateur : à la rencontre d'espèces disparues grâce à la réalité augmentée

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Des espèces disparues, comme ces deux rhytines de Steller, s'animent en 3D au sein de la salle des espèces disparues et menacées de la Grande Galerie de l'Évolution
Des espèces disparues, comme ces deux rhytines de Steller, s'animent en 3D au sein de la salle des espèces disparues et menacées de la Grande Galerie de l'Évolution
- © MNHN_SAOLA Studio

Elles ont disparu de la surface de la Terre depuis des dizaines ou des milliers d’années, éradiquées par les humains ou leur simple présence. Dix espèces reprennent vie grâce à un dispositif de réalité augmentée au Muséum national d’histoire naturelle à Paris. Rencontre avec certaines d’entre elles.

Observer un grand tigre à dents de sabre, une tortue géante de Rodrigues ou un oiseau-éléphant, des espèces qui vivaient sur notre planète il y a quelques centaines ou quelques milliers d’années, est désormais possible grâce à un système de réalité augmentée au Muséum national d’histoire naturelle à Paris.

Au sein de la Grande Galerie de l’Évolution, dans la salle des espèces disparues ou menacées, le public peut ainsi faire connaissance avec dix espèces qui s’animent en 3D devant ses yeux, au milieu des vitrines du musée. Ces animaux ont tous disparu du fait des humains, à des époques et dans des circonstances très différentes. Le Muséum entend ainsi sensibiliser les visiteurs à la protection de la biodiversité et des espèces aujourd’hui menacées d’extinction. Pour montrer qu’elles sont toutes concernées par cette problématique, différentes familles d'animaux sont présentées lors de l’exposition "Revivre". Il y a "des mammifères, des reptiles, des insectes, des oiseaux. Des espèces dont l’histoire est représentative de la manière dont l’homme a pu agir sur son environnement et causer l’extinction du vivant par la sur-chasse, la surpêche ou les modifications des états des espèces", détaille Marie Wacrenier, responsable du service technique et muséographie des galeries du Jardin des plantes au Muséum national d’histoire naturelle. "Il y a également, poursuit-elle, des espèces qui ont vécu et disparu dans des échelles de temps différentes : plusieurs dizaines de milliers d’années ou très récemment." Rencontre avec certaines d’entre elles.

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Reportage sur l'exposition "Revivre" par Fiona Moghaddam

1 min

Le pigeon migrateur, nuisible du XIXe siècle

Gravure d'un pigeon migrateur dans le livre "A History of British Birds" de Francis Orpen Morris (1862)
Gravure d'un pigeon migrateur dans le livre "A History of British Birds" de Francis Orpen Morris (1862)
© Getty

Le pigeon migrateur était une espèce très commune au XIXe siècle, d’une abondance remarquable. Ces oiseaux étaient présents par millions sur le territoire nord-américain mais ont été victimes d’une éradication rapide car considérés à l’époque comme nuisibles. 

"Les pigeons migrateurs étaient accusés, à tort ou à raison, de piller les récoltes de cultures de céréales, notamment les grandes cultures du centre des États-Unis", explique Guillaume Lecointre, conseiller scientifique du Muséum national d’histoire naturelle et conseiller pour l’exposition. Des primes à la chasse sont lancées pour abattre ces oiseaux qui volent en nuée et sont donc des proies faciles. La population s’amenuise sans remord des hommes de l’époque. Les pigeons migrateurs se reproduisant également en nuée, plus les groupes diminuent, plus ils ont de difficultés à se reproduire, au point de disparaître complètement de la surface de la Terre. Le dernier pigeon migrateur meurt dans un zoo en 1914.

Le déboisement considérable des grands espaces américains, privant l’espèce de ses sites de nidification, a aussi joué dans sa disparition. La notion de nuisible attribuée à l’espèce a été exterminatrice. "Un terme anthropocentré, servant les intérêts des agriculteurs, constate Guillaume Lecointre, et qui a aussi causé la disparition du loup de Tasmanie, le thylacine, qualifié de nuisibles par les éleveurs de moutons de Tasmanie".

Aujourd’hui, la notion de "nuisible" est toujours utilisée, par les fabricants d’insecticides notamment : pour la lutte contre les punaises de lit, les cafards, les puces. En revanche, ce qui est curieux, c’est que les organismes responsables de millions de morts ne sont pas qualifiés de nuisibles dans le domaine sanitaire : il y a des vers parasites, des unicellulaires parasites, des virus aussi. Le SARS-COV2  est un parasite. Mais dans ce cas, on ne parle pas de nuisible…                                 
Guillaume Lecointre, conseiller scientifique du Muséum national d'histoire naturelle

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La rhytine de Steller, disparue en moins de trente ans

"Elles sont les plus proches parents des éléphants aujourd’hui", décrit Guillaume Lecointre. La rhytine de Steller est pourtant un mammifère marin, du groupe des siréniens, qui ressemble aux lamantins. Sa parenté avec les éléphants remonte à plus de 55 millions d’années. Elle vivait dans le nord du Pacifique et lorsqu’ils la découvrent en 1741, les marins chassent cet animal peu farouche pour son huile et sa viande.

À l’époque déjà, il n’y avait que peu d’individus, environ 2 000. "Ce gros animal [qui mesure entre sept et huit mètres de long pour huit à neuf tonnes] est peut-être déjà sur le déclin démographique, raconte Guillaume Lecointre. Un naturaliste allemand, Steller, en fait la description et parvient à envoyer un squelette dans les musées européens. Mais au moment où la science décrit l’animal, on n’y a déjà plus accès. Donc il existe des témoignages écrits de l’animal vivant mais il n’y a pas véritablement de description scientifique. Il n’y a que très peu d’éléments sur ses traits d’histoire de vie."

À tel point qu’un mystère entoure la main de l’animal. "Quand les naturalistes reçoivent les squelettes, il manque les mains qui s’arrêtent aux poignets, ajoute Guillaume Lecointre. Les descriptions parlent d’un membre régressé, c’est-à-dire qu’au bout des bras, il y a une sorte de brosse en kératine. Il semblerait donc que les doigts ont été perdus au cours de l’évolution. Lorsque des squelettes de forme archéologique sont prélevés, il n’y a jamais de main dessus. C’est confirmé par la paléontologie, la main n’est pas fossilisée. C’est donc un animal assez unique chez les vertébrés : il a perdu ses doigts et ses os du carpe sont cartilagineux." Pour certains musées, cette absence de main était tout simplement un oubli. Alors, une main a été ajoutée aux squelettes. "Cela montre le manque de connaissances sur cet animal", reconnaît Guillaume Lecointre.

Vingt-sept ans seulement après sa découverte, la rhytine de Steller disparaît complètement en 1768, un record d’extinction. L’hypothèse la plus probable est que l’animal était déjà en raréfaction. Ce qui pourrait s’expliquer par un changement de condition de vie dans les milieux où il vivait. Les gros animaux ont besoin de plus de temps pour s’adapter à un milieu, cela se fait donc sur plusieurs générations. Si le changement de milieu va trop vite, l’espèce n’a pas le temps de s’adapter. La rhytine a aussi pu être restreinte dans une partie de l’océan Pacifique, avec des ressources alimentaires qui se raréfiaient. Une autre hypothèse est celle d’un changement de températures des courants marins. Le XVIIIe siècle a connu une importante vague de froid. À l’hiver 1709, en France, le vin gelait dans les carafes tant les températures étaient basses. "On est peut-être tombé sur un cas spectaculaire par hasard, un cas de déclin dû à des changements de conditions du milieu qu’on n’identifie pas bien" conclut Guillaume Lecointre. 

À réécouter : La rhytine de Steller
3 min

Le dodo, victime de chasse, de déforestation et de prédateurs

Les dodos viennent à la rencontre des visiteurs dans le parcours en réalité augmentée au sein de la salle des espèces disparues et menacées
Les dodos viennent à la rencontre des visiteurs dans le parcours en réalité augmentée au sein de la salle des espèces disparues et menacées
- © MNHN_SAOLA Studio

Le dodo est sans doute l’espèce la plus emblématique de celles disparues. Animaux endémiques de l’île Maurice, les dodos ont été chassés par les humains pour leur chair. C’est aussi un cas d’extinction rapide, deux siècles environ après leur découverte. Les derniers dodos sont morts en 1693, après avoir été identifiés au XVIe siècle, lorsque les Européens accostent sur l’île Maurice et qu’ils rencontrent cet oiseau peu farouche qu’ils peuvent consommer à souhait. Les témoignages racontent cependant que le goût de l’animal était plutôt désagréable. Cela n’a pas empêché sa chasse, pour des besoins alimentaires.

Si la prédation humaine est intervenue, deux autres causes sont aussi responsables de la disparition de cet oiseau qui ne vole pas : la déforestation et les animaux importés par les Européens. Le dodo est un animal forestier mais beaucoup de bois a été pris sur l’île. Le dodo a donc vu son aire de nidification diminuée.

Les Européens ont aussi amené avec eux des rats et des souris sur l'île Maurice. Cela a eu un effet dévastateur car il est probable que les rats se sont attaqués aux poussins des dodos, un pillage des nids en quelque sorte. Pour Guillaume Lecointre, "cela ne change pas le fait que c’est notre présence qui a provoqué l’extinction de l’espèce". 

Le dodo est souvent décrit comme un animal ou un coq disgracieux et qui ne vole pas. C’est un réflexe européo-centré. Il a aussi été peint comme un gros oiseau, avec de l’embonpoint. Plusieurs peintures du XVIIe siècle le représentent ainsi. Ces peintures ont en réalité été faites à partir de dodos ramenés sur des bateaux en Europe et nourris aux biscuits. Ces animaux étant captifs, ils ont engraissé en quelque sorte.                                
Guillaume Lecointre, conseiller scientifique du Muséum national d'histoire naturelle 

Le grand scarabée aptère d’Angola, une note d’espoir

Le grand scarabée aptère d'Angola roule sur une bouse déléphant. Considéré disparu, il a été revu récemment mais reste en danger d'extinction face à la baisse de population des éléphants
Le grand scarabée aptère d'Angola roule sur une bouse déléphant. Considéré disparu, il a été revu récemment mais reste en danger d'extinction face à la baisse de population des éléphants
- © MNHN_SAOLA Studio

Chez les insectes ailés, il n’y a pas encore de disparition au sens strict. Mais on constate un amenuisement des abondances. Des études allemandes et nord-américaines évoquent 80% d’abondance d’insectes ailés en moins par rapport à il y a quarante ans. "Concrètement, cela signifie qu’en quarante ans, on a perdu 80% des abondances des insectes ailés", précise Guillaume Lecointre, du Muséum national d’histoire naturelle. Les insecticides entraînent aussi une diminution des populations. Cela touche également les oiseaux : on assiste à une baisse des quantités d’oiseaux aux abords des champs, les oiseaux champêtres sont les premières victimes des insecticides. 

5 min

"Pour le grand scarabée aptère, les abondances ont baissé à tel point qu’on n’a pas vu où pouvaient se tenir certains isolats", explique le conseiller scientifique du Muséum d’histoire naturelle. 

Quand une espèce baisse en démographie, elle se retrouve par moment cachée dans des isolats non explorés. On a donc cru le grand scarabée aptère disparu, il ne l’était pas vraiment et on l’a redécouvert dans un isolat où il est toujours présent.                                 
Guillaume Lecointre, conseiller scientifique du Muséum national d'histoire naturelle

L’espèce reste en voie de disparition. Une raréfaction due à la baisse des populations des éléphants en Angola car ces scarabées se nourrissent des bouses du pachyderme. Les grands mammifères ont une digestion partielle et leurs déjections contiennent beaucoup d’énergie. Si les éléphants disparaissent, le scarabée aptère, exploitant quasi exclusif de la bouse d’éléphant, disparaîtra lui aussi.

"C’est la notion de fragilisation des spécialistes, détaille Guillaume Lecointre. Ce bousier est un spécialiste de l’éléphant. Les spécialistes vont s’éteindre au profit des généralistes et les animaux de grande taille disparaître, au profit des animaux de petite taille."

Toutefois, note Marie Wacrenier, responsable du service technique et muséographie des galeries du Jardin des plantes au Muséum national d’histoire naturelle, "si l'on change notre rapport à la nature, il est encore possible d’inverser la tendance et de faire diminuer ce niveau d’extinction extrêmement important que l’on a actuellement." Tout n'est pas encore perdu... C'est aussi le message de cette exposition, dont la fin n'est pas encore prévue.