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Doit-on nommer l’effondrement ? Avec Yves Citton, Mark Alizart, Philippe Descola…

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Doit-on nommer l'effondrement ?
Doit-on nommer l'effondrement ?
© Getty - Shana Novak / DigitalVision

La Revue de presse des idées. On a beaucoup lu les mots "catastrophe" et "effondrement" dans diverses tribunes depuis le début de la crise. Doit-on effectivement les utiliser, au risque de dramatiser la situation ? Les collapsologues avaient-ils donc raison ?

Le pourcentage de la population atteinte du virus est relativement faible. En revanche, estime le théoricien de la littérature Yves Citton dans les colonnes des Inrocks, nous sommes tous atteints par le virus médiatique. Autrement dit, il faut autant faire attention à la circulation de la parole qu’à celle de la maladie.

En termes de discours dominant, les médias ont, selon lui, choisi de défendre la vie à tout prix. "Mais ce qui est problématique, c'est qu'on s’aperçoit que pour protéger des vieux qui sont souvent plutôt des hommes, on met en danger des jeunes qui sont souvent des femmes - je pense aux femmes battues. Quand on regardera le nombre de femmes battues du fait du confinement, par rapport au nombre de personnes qu’on a pu épargner grâce à lui, ce sera des femmes contre des hommes, des jeunes contre des vieux. Je n’ai pas de solution".

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Au-delà de cela, il importe selon lui de centrer les discours actuels sur les sujets qui comptent vraiment :  "il n’y a pas d’autre alternative que "la bataille des imaginaires", comme le dit Alain Damasio. Pour l’instant, les images, les idées, les mots d’ordre et les concepts qui ont largement conquis nos imaginaires sont ceux des impératifs de compétitivité et de la croissance. Il faut mener bataille sur le terrain des imaginaires pour que d’autres politiques, d’autres relances soient acceptables".

Collapsologie

Parmi les discours qu’il estime utiles, Yves Citton pointe ceux des collapsologues car ils montrent "ce qui peut arriver, et peut nous faire prendre des mesures pour l’éviter". Il a récemment publié un livre à ce sujet aux éditions du Seuil, Générations collapsonautes. Naviguer par temps d’effondrements  sous forme d’une conversation avec le docteur en littérature Jacopo Rasmi. Ce dernier ajoute néanmoins dans le Nouveau Magazine Littéraire que si la collapsologie permet de prendre conscience de la gravité des problèmes globaux qui nous menacent, elle a aussi pour effet de nous focaliser sur l’urgence, quand il faut penser le temps long : "Les collapsologues ont complètement retourné la table en disant que ces temps longs n’existaient pas, qu’un événement radical, fatal, allait se produire très rapidement. Cette perspective – en partie justifiée – va avoir une application politique et affective sur le problème environnemental. Mais elle s’apparente aussi à une forme de compression, de repli sur le présent et le court-terme, qui peut court-circuiter d’autres formes de pensées".

Les collapsologues avaient-ils prévu l’événement qui nous arrive ? Pas vraiment, répond le chercheur, pour qui la collapsologie demeure une idée qui n’a pas trouvé, à l’occasion de cette crise, à s’exprimer concrètement : "Dans l’ensemble, nous vivons le contraire du scénario collapsologue, dans lequel un écroulement immédiat des infrastructures et des institutions laisserait la place soit à la loi de la jungle, soit à la loi de l’entraide. Du moins pour l’instant. On n'en est pas encore là".

Elargir la focale et parler des problèmes les plus fondamentaux, c’est aussi ce que prône le philosophe Mark Alizart, dans les colonnes de Libération. Là encore, tout est question de communication. Il faut rendre "la crise écologique aussi visible que l’épidémie" écrit-il dans sa tribune. "On a compté et on compte encore les morts du Covid-19. Pourquoi ne compte-t-on pas les morts de la crise écologique et pourquoi ne montre-t-on pas la courbe des émissions de carbone qu’il va nous falloir «aplanir» à son tour ?" 

Politique !
29 min

Un fait social total

L’anthropologue Philippe Descola souligne, de son côté, à quel point ce que nous vivons aujourd’hui est moins le fait d’un virus isolé que la conséquence de l’organisation et des valeurs de nos sociétés. C’est ce que Marcel Mauss appelait un "fait social total". Celui que nous vivons combine la multiplication des échanges, les atteintes à la biodiversité et la persistance des inégalités. "Un virus est un parasite qui se réplique aux dépens de son hôte, parfois jusqu’à le tuer. C’est ce que le capitalisme fait avec la Terre depuis les débuts de la révolution industrielle, pendant longtemps sans le savoir. Maintenant, nous le savons, mais nous semblons avoir peur du remède, que nous connaissons aussi, à savoir un bouleversement de nos modes de vie"

Bruno Latour d ans son entretien accordé il y a quelques jours à Libération faisait une analyse similaire. La pandémie, parce qu’elle est ce fait social total, s’apparente à un crash-test pour le monde : "Il s’agit indéniablement d’un crash. Quant au test, il consiste à se demander si nous sommes en alignement, en correspondance avec la crise qui vient, qui sera plus importante, et pour laquelle nous sommes encore plus démunis que face au virus. Ce test, nous l’avons raté, car nous avons fait exactement ce qu’il ne faudra pas faire face à la crise écologique, c’est-à-dire déclencher une crise économique gravissime associée à l’abandon de certaines libertés. Il va falloir en tirer des leçons, car ce qui nous attend exigera des mesures aussi radicales et nous conduira à une tension du corps social équivalente, mais sur un temps plus long".

Retour sur terre

Dans La Croix, Pierre Dubreuil, le directeur général de l’office français de la biodiversité, revient à une échelle de proximité pour évoquer les conséquences directes sur la biodiversité de ce fait social total : "On a vu le pouvoir de résilience de la nature, avec ces espèces sauvages, ces oiseaux et ces mammifères qui n’ont pas tardé à occuper les espaces délaissés par l’homme".

Mais comment la nature va-t-elle vivre le retour à une emprise plus forte de l’homme sur l’environnement ? "Le déconfinement est une période délicate. Dans l’immédiat, l’homme va avoir partiellement accès à des espaces naturels (plages, parcs naturels...) qu’il a momentanément abandonnés, avec le risque de perturber la reproduction et la croissance des jeunes oiseaux et mammifères qui n’ont encore jamais connu le danger. [...]

À plus long terme et au vu de cette pandémie, ajoute-t-il_, il faudra placer le vivant au cœur de la relance. Il est clair aujourd’hui que les atteintes portées à la biodiversité – l’érosion et la pollution des sols, la déforestation, la surexploitation des terres, la destruction des habitats naturels – sont liées à l’apparition de zoonoses_ comme le Covid-19. Cela nous oblige à réfléchir et à agir différemment. Sans quoi, il y aura d’autres épidémies, probablement plus graves, faisant peser de très lourdes menaces pour l’espèce humaine".

La Transition
3 min

Une crise provoquée par l’homme

Mais peut-on apprendre de cette catastrophe ? Le professeur en économie écologique à l’université de Barcelone, Demaria Federico, se pose la question sur son blog hébergé par Médiapart: "La pandémie actuelle n’est qu’un aspect de la crise anthropogénique (créée par l’homme) connue sous le nom d’Anthropocène : l’emballement des changements climatiques et la perte de biodiversité en sont d’autres. Et tous ces phénomènes sont liés. Le COVID-19 nous confronte à une crise civilisationnelle si imminente et si sévère que la seule stratégie viable sera celle qui pourra atteindre et soigner en profondeur la toile de la vie".

Et il ajoute : "La pandémie nous apporte avec elle son lot de leçons à apprendre. La mondialisation économique, qui a entraîné le mouvement sans restriction des produits commercialisés, de la finance et des personnes, n’a pas apporté la prospérité universelle escomptée mais bien plutôt la dévastation écologique, le dérèglement social et les inégalités […]. Ce mouvement en faveur de la production à échelle humaine invite les peuples à façonner par eux-mêmes leur mode d’existence de façon à préserver leur habitat".

Apprendre de cette catastrophe serait d’abord d’utiliser de façon écologique les fonds massifs de la relance, comme le souligne le militant écologiste et éditorialiste au Guardian Georges Montbiot, dans un article repris par Courrier international, au sein de son dossier "Santé, Climat, même combat" :  

"C’est la deuxième fois de notre histoire que nous avons l’occasion d’agir différemment. Et c’est sans doute notre dernière chance. En 2008, cela avait abouti à un énorme gâchis. Des sommes considérables d’argent public avaient été dépensées pour faire repartir un système économique qui avait pourtant montré ses limites, et l’on avait veillé à ce que les richesses restent entre les mains des grandes fortunes. Aujourd’hui, de nombreux gouvernements sont apparemment prêts à répéter cette grave erreur".

La question est peut-être maintenant moins de nommer l’effondrement que de proposer concrètement les solutions pour l’éviter. 

Matthieu Garrigou-Lagrange, Pierre Cattaneo et l'équipe de La Compagnie des Œuvres