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Dominique A et sa veine morne plaine : "Je préfère la justesse, même au prix du ressassement"

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Dominique A en concert à Tremblaye-en-France en 2015.
Dominique A en concert à Tremblaye-en-France en 2015.
© Sipa - Edmond Sadaka

20 ans après. Eté 1996, Sylvain Bourmeau recevait Dominique A sur France Culture dans une série consacrée aux trentenaires créatifs émergents. Le chanteur a alors 27 ans. Deux décennies plus tard, redécouvrez-le dans un portrait croisé avant / après aujourd'hui que sa notoriété a décuplé depuis ses débuts.

En 1996, lorsque France Culture le convie au micro de la série d'été "L'âge des possibles", Dominique A vient de sortir “La Mémoire neuve”, frôlant le disque d’or (100 000 à l’époque), et enchaînant 130 concerts. C’est son troisième album à 27 ans, et déjà l’envol. Cinq ans plus tôt, à 22 ans, il avait glissé un exemplaire de son premier disque auto-produit sous la porte de la rédaction des Inrockuptibles, rue d’Alésia à Paris. Bien lui en avait pris : le mensuel culturel, devenu hebdo, ne cessera de le soutenir, titrant un peu plus tard en Une : "La chanson française dont vous n’aurez pas honte".

Retrouvez tous nos portraits avant / après dans la série 'L'âge des possibles... vingt ans après"

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Aux côtés de Miossec ou Philippe Katerine, Dominique A incarne depuis le début des années 90 une génération qui a poussé dans les rhizomes de Bernard Lenoir et d’Arnaud Viviant. Son premier album  "La Fossette”, de 1992, installait cette pop-rock  qui fait grand cas des mots, se chante en français, et tranchait déjà dans sa distance au marketing de l'industrie musicale. Ca reste vrai vingt ans plus tard, même si la notoriété est allée crescendo :

Nous avons eu rapidement en commun une attitude caustique vis-à-vis du monde de la musique, du showbiz. Aujourd’hui, on n’est pas si nombreux que ça à être encore en lice et à faire un disque régulièrement. Tout en affirmant notre volonté d’être dans la marge, tout en ne restant pas dans une niche, en allant au devant des gens. Sans trop se compromettre.

De ses débuts, Dominique Ané, fils de la petite bourgeoisie de Provins (Seine-et-Marne), propre et tranquille, dont il raconte exquisement bien l'ennui, confiait ceci au micro de Sylvain Bourmeau en 1996 :

Pendant longtemps j’ai cru que j’allais me tourner vers la bande dessinée, et puis il y a eu l’arrivée d’un magnétophone à la maison. Mon père a acheté ça pour passer ses cassettes de Jean Ferrat. Pour moi, ça a été un révélateur. Le fait de pouvoir enregistrer sa voix, enregistrer ses mots sur une bande magnétique, ça a déclenché des trucs tout de suite. J’ai commencé par me faire mes albums tirés à un exemplaire avec des jaquettes, etc. Et de fil en aiguille, je suis venu comme ça à m’intéresser à la musique. C’est la technique qui a généré une envie par rapport à la musique. Mais gamin, la musique ne me touchait que de loin. Je considérais que ça ne servait à rien. Je ne voyais pas d’utilité à la musique.

Vous pouvez réécouter l'archive de 1996 en jetant une oreille par ici :

Dominique A dans "L'âge des possibles" le 05/08/1996

49 min

Longtemps après, à 47 ans, celui qui disait que devenir chanteur "lui brûlait les lèvres"  se souvient avoir composé chaque disque “comme si l’histoire était vouée à finir dans l’année qui suivait” :

J’avais la sensation d’un laps de temps assez court qui m’était imparti, une chance qui allait m’être retirée. C’est seulement dans les années 2000 que j’ai commencé à me vivre comme chanteur.

Il raconte que si “La Fossette”, le tout premier, date de 24 ans, l’urgence est toujours là dans l’écriture, mots et musique intriqués. Mais une urgence tannée d’une “forme de continuité, quelque chose de moins aléatoire” :

Ce qui ne change pas, c’est mon approche par le son. Un son particulier, propre à chaque album. Un son que j’ai dès le début, et dont découle le reste. Tout du long, l’idée de ce son prédomine et détermine le reste.

Le son avant les mots, même si entre temps, Dominique Ané a découvert la littérature. Celle qu’il s’est mise à lire abondamment :

Je regardais la littérature en chien de faïence. Puis à force de lectures, de rencontres, d’auteurs qui m’envoient leurs livres ou parce qu’on m’a proposé de mettre en musique des textes de mon choix, de Dagerman à Bergounioux… J’ai découvert la littérature française contemporaine, moi qui ne lisais que des morts et peu de Français. C’est devenu très important.

Celle qu’il s’est insensiblement mise à écrire, aussi : quatre romans depuis 2009 et des textes dans des ouvrages collectifs, y compris publiés à la NRF :

J’avance là-dedans à pas feutrés… trop feutrés. J’aimerais bien ruer un peu plus dans les brancards.

Dominique A confiait à 27 ans qu'il avait le sentiment, en réécoutant ses premiers essais sur le magnétophone paternel, d'avoir "peu varié dans sa façon de travailler la musique" - "Il y a des lignes mélodiques qui sont très proches de la façon dont je chante aujourd’hui". A l'époque, lui qui revendiquait un travail rare sur les arrangements ("le parent pauvre de la musique en France", glisse-t-il en 1996), se reconnaissait déjà dans une veine "morne plaine" :

Ca reste lié à un tempérament, un état d’esprit que j’ai acquis en vivant gamin dans cette ville de Provins, cette ambiance de morne plaine. En même temps, cette espèce de dégoût et ce goût du revenez-y. Un certain plaisir dans des ambiances très tristes, une espèce de jouissance dans ça. Je trouve ça d’une tristesse à mourir et en même temps, je ne peux pas ne pas m’en satisfaire.

Ce climat fera rapidement son succès, même si l'intéressé se souvient avoir essuyé quelques seaux d'eau gelée en faisant écouter ses premiers essais sur bande à ses potes d'adolescence à Provins. Un déménagement à Nantes, sur le coup de 15 ou 16 ans, et il plongera pour de bon dans la musique.

Vingt ans plus tard, la mélancolie tisse toujours une trame, de son répertoire musical à ses romans :

J’ai tendu quelques bâtons pour me faire battre dans le domaine. La mélancolie existe et reste un cheval de bataille. Mais c’est une bataille, justement : quelque chose de rugueux, une pierre noire. L’idée est de ne pas tomber dans la complaisance. Ca ne doit pas être un fond de commerce mais quoi que je fasse, ça imprègne tout. A chaque fois que j’ai cherché à y échapper, j’ai eu l’impression de tomber dans la fausseté. Je préfère la justesse, même au prix du ressassement.

Miossec, Denis Robert, Pascale Ferran, Cédric Klapisch ou Marie Darrieussecq... redécouvrez vingt ans plus tard une quinzaine de personnalités interviewées par Sylvain Bourmeau et Thierry Grillet dans "L'âge des possibles" en 1996

Biographie de Dominique A

par Véronique Le Falher, de la Documentation de Radio France :

Sensibles et délicats sont les mots, les airs, les paysages, le monde de Dominique A, né en 1968 en Seine-et-Marne. Un chemin entamé dans les années 90 avec un premier album étonnant et minimaliste, mêlant sa voix timide aux sons rythmés d’un petit clavier. "La Mémoire Neuve", sortie en 1995, confirme son talent. Auteur, compositeur, interprète, Dominique A a sorti plus d’une dizaine d’albums avec "L’Horizon" en 2006 et la douce rêverie rock d’"Eléor", en 2015. Etienne Daho l’a inspiré, il a composé avec Françoiz Breut, Jeanne Balibar ou Jane Birkin.

Discographie sélective

  • "Un disque sourd" (1991)
  • "La Mémoire Neuve" (1995)
  • "Auguri" (2001)
  • "La Musique" (2009)
  • "Eléor" (2015)

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