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Donald Trump, ou le grand bluff

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Le 16 juin 2015, Donald Trump fait le grand saut et présente sa candidature à la primaire républicaine pour la présidentielle américaine. Un pari osé autour de promesses floues mais fédératrices.
Le 16 juin 2015, Donald Trump fait le grand saut et présente sa candidature à la primaire républicaine pour la présidentielle américaine. Un pari osé autour de promesses floues mais fédératrices.
© AFP - Kena Betancur

Élections américaines. Lorsqu'il se lance dans la course présidentielle, Donald Trump est un outsider. Mais pour émerger, il ose, ment, bluffe. Une technique destinée à impressionner l'adversaire sans en avoir les moyens, très usitée au poker, qui s'est révélée payante à court terme... et peut-être sur la durée.

"Le monde cède au bluff. Même le monde le plus sérieux, le plus rigide, même le vieil ordre, s'il ne cède jamais à l'exigence de justice, s'il ne plie jamais devant le peuple qui s'insurge, plie devant le bluff", écrit Eric Vuillard dans L'Ordre du jour, prix Goncourt 2017. Et s'il est une discipline dans laquelle Donald Trump s'est révélé magistral, c'est bien le bluff. Au point d'interroger ses concitoyens sur leur rapport à la vraisemblance, à la vérité. Comme si le monde n'était qu'une grande scène et l'exercice du pouvoir un rôle de composition.

Dernier épisode en date, la déclaration de ce 4 novembre 2020, peu avant 1 heure du matin, jugée "contestable" et "trompeuse" par Twitter (et très discutable dans les faits) :

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Nous sommes LOIN DEVANT, mais ils sont en train d'essayer de VOLER l'élection. Nous ne les laisserons jamais faire. Les votes ne peuvent pas être pris en compte après la fermeture des scrutins !

[Et sur sept tweets publiés par Donald Trump depuis la fermeture des bureaux de vote, quatre ont été modérés par Twitter.]

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Une habitude chez Donald Trump, qui, dès juin 2015, veut croire en sa capacité à mobiliser les foules américaines autour de son projet politique, ou peut-être davantage autour de sa personne. De celui qui venait d'annoncer sa candidature à l'investiture républicaine en vue de l'élection présidentielle, l'agence Reuters disait alors :

Les chances du milliardaire (…) sont jugées minimes par les politologues. Un sondage Reuters/Ipsos le donne avant-dernier sur 13 candidats déclarés ou putatifs testés auprès de l'opinion. D'autres études montrent sa très forte impopularité, plus de 50  % des Américains déclarant qu'ils n'envisageront jamais de voter pour lui.

Chance ou vision ? 

Mais qu'il s'agisse de son potentiel présidentiable ou de ses promesses ambitieuses – "Je serai le plus grand Président créateur d’emplois de l’Histoire", a-t-il promis le 16 juin 2015 –, l'Histoire lui a souvent donné raison. N'en déplaise aux "politiciens" (qui) ne nous conduiront pas vers la Terre promise", Trump a effectivement accédé à la magistrature suprême, arrachant la victoire sur le fil à une femme du sérail, la candidate démocrate Hillary Clinton. Et en guise de bilan, l'Amérique a créé des emplois sans discontinuer sous son mandat, réduisant le chômage à un niveau record de 3,6  % en 2019, se félicite le Président !

Mais Donald Trump est un joueur, donc un bluffeur et un stratège. Les États-Unis créent des emplois sans discontinuer depuis 2010, et les dispositions prises par le Président actuel n'ont eu aucun effet d'accélération. Voilà pour le bluff. Et la victoire électorale de 2016 s'est faite sans le vote populaire, qui donnait Clinton gagnante. Trump a su tirer parti d' un système où les marges, dans certains États pivots (susceptibles de basculer dans un camp ou dans l'autre), sont plus payantes que la majorité nationale. Voilà pour la stratégie.

La vérité est ailleurs

Le fond, les valeurs, tout est amendable. Et la mémoire, contestable. Quitte à instiller le soupçon sur ceux qui s'efforcent de se souvenir ou de vérifier. "Il me semble que, depuis 2016, on a touché à la narration même, à la possibilité de raconter ce qui nous arrive. Nous n'arrivons pas à croire, jour après jour, que nos plus simples certitudes sur la stabilité de la démocratie aient pu être si facilement brisées, en si peu de temps", dit l'écrivaine et historienne américaine Alice Kaplan.

Sur la scène médiatique, Donald Trump aura imposé un style singulier et fait prospérer la notion de "fake news" et les "alt-facts". Toute critique à l'égard de son action ou de son passé est publiquement qualifiée d'intox, sur les réseaux sociaux notamment, où Donald Trump parle directement à 87,4 millions de personnes, et les médias traditionnels, comme CNN ou le New York Times, qui s'appliquent des règles de vérification et de publication très strictes, sont relégués par le Président au statut de blogs militants.

Un vaste bluff auquel des concurrents des médias réputés hostiles apportent une caution parfois aveugle, à l'instar de Fox News, dont Trump rappelle lui-même, à l'occasion d'un épisode de désamour, à qui la chaîne doit son succès : "Fox News change vite, mais elle oublie qui l'a amenée là où elle est", écrit-il en conclusion d'un thread Twitter enflammé.

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C'est parce qu'il est parvenu à enrayer cette mécanique de la vérité, et même parfois de la vraisemblance, que le Président a pu mobiliser des soutiens aussi éclectiques que les anti-vaccins (ou masques) suprémacistes blancs et Kanye West (le même qui, dix ans auparavant, dénonçait les inégalités raciales et montrait du doigt George W. Bush), les évangéliques (certains voient en Trump l'élu de Dieu) ou des professionnels de la politique volontiers qualifiés d'"imbéciles".

Une boussole déréglée

Pour autant, le personnage Trump, étranger à l'engagement, coutumier de l'outrance, trouve ses limites lorsqu'il s'agit de rassembler. Son slogan de 2016, "Make America Great Again", a laissé croire à une large partie de la population, parfois au-delà des clivages traditionnels – républicains/démocrates, minorités/blancs, femmes/hommes, riches/pauvres… – que le rayonnement retrouvé de l'Amérique bénéficierait à tous. L'économie aurait pu contribuer à lui donner raison… sans l'épidémie au coronavirus, qui a douché tous les espoirs de prospérité.

Le Reportage de la rédaction
4 min

Le même virus, une vérité scientifique, a contribué à décrédibiliser la parole publique, oscillant entre angélisme et dénonciation de la Chine. Si la Covid-19 a alimenté des mouvements complotistes volontiers pro-Trump, à l'instar du mystérieux QAnon, elle a aussi achevé de ternir l'aura de Donald Trump chez les républicains modérés. Les mêmes qui, à côté des excès de celui qui dénonce par avance un scrutin truqué (le vote par correspondance, notamment), voient ses partisans les plus extrêmes empêcher des démocrates d'exercer leur droit de vote.

Enfin, l'exacerbation des tensions raciales, après la mort de George Floyd, un homme noir, lors de son arrestation violente par la police, le 25 mai 2020 à Minneapolis, n'a pas été, pour Donald Trump, l'occasion de rassembler. Face aux manifestations, des plus pacifistes aux plus violentes, le Président américain n'a eu d'autre réponse qu'un brutal rappel à la loi et l'ordre. Une caution masquée aux violences policières et aux milices armées, et une nouvelle fin de non recevoir à la demande de justice. 

En 2016, le grand bluff consistait à rassembler. Et cela a payé. En 2020, il en arrive à diviser. Mais rien ne semble dire que cela soit préjudiciable au candidat Trump.