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“Donc c’est non” : un art du refus signé Henri Michaux

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Négation
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© Maxppp - Laurent Hamels

Edition en poche, Pléiade, prix littéraires, interviews : Henri Michaux a lutté, tout au long de sa vie, contre ce qu’il appelait la “vedettomanie”. Il en a développé un art du refus, aussi intègre que jubilatoire, à découvrir dans un ouvrage intitulé “Donc c’est non”.

Dire non, voilà chose qui n’effrayait pas le poète Henri Michaux, bien au contraire ! De son vivant, il a gardé un oeil vif et acéré sur l’utilisation de son oeuvre, refusant tout écart, si petit soit-il, de son chemin littéraire. Une facette atypique du poète que l’on retrace en ce 24 mai, jour anniversaire de sa naissance, grâce à un ouvrage intitulé Donc c’est non (Gallimard, 2016). Pour cette édition, l’écrivain Jean-Luc Outers a regroupé dans ce recueil une série de lettres de refus envoyées par Henri Michaux tout au long de sa carrière. 

Les variations du non 

“Non, décidément non”, “je m’oppose catégoriquement”, “ne les publiez pas”. Des refus catégoriques, d'autres plus mesurés : c'est à un véritable exercice de style auquel s'est prêté le poète. Il n'hésitait pas à souligner les mots du refus, et parfois à user des majuscules : "c_'est encore une fois NON"."Je serai Intraitable, cela va sans dire"_, disait-il. Et la drôlerie, fut-elle à son insu, ne manque pas dans ces lettres souvent cocasses. 

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Dans un documentaire diffusé sur les ondes de France Culture en 1999, le comédien Alain Cuny se souvenait, avec saisissement, de la lettre de refus qu’il reçut d’Henri Michaux. “J’avais commis l’inconséquence, l’irréflexion de lui demander s’il voudrait bien parler de Racine à l’occasion d’un enregistrement de Phèdre. Il m’a répondu une lettre indignée” raconte le comédien :

Alain Cuny, à propos d'une lettre d'Henri Michaux (Une Vie Une Oeuvre, 24.10.1999)

39 sec

(Durée : 0'40)

Dans cette lettre, dont on trouve la trace dans l’édition de Gallimard, Michaux usait de la métaphore du chemin en guise de refus : 

Elle me stupéfie, et pareillement Micheline Phan Kim, à qui je transmettais vos hommages, au comble de l’étonnement.                                    
Le long de ma vie je suis mon chemin, large, ou plus souvent étroit, sans jamais y être infidèle. En ce chemin, Racine n’a pas de place. Pourquoi diable lui en donnerais-je artificiellement ?

1h 29

Une éthique littéraire 

Au-delà de l'exercice stylistique de la prouesse formelle, c'est une véritable posture éthique et littéraire qui se dégage en filigrane de ces lettres. Et cela ne touchait pas uniquement l'écrit. Des interviews ? Non merci, qu'elles soient télévisuelles ou radiophoniques. Lorsque l'on consulte les archives de l'INA à la recherche de sa voix, rien ne s'y trouve. Et pour cause, il ne l'aimait pas.

Hors cadre et volontiers affranchi des carcans du milieu littéraire, il s'est opposé aux prix littéraires, abandonnant dans un même mouvement les compensations financières qui allaient de pair. En 1960, il écrivait au critique d'art Jean Cassou :

Depuis des dizaines d’années, je suis arrivé à lutter victorieusement contre la poussée des prix littéraires qui me menaçait et me trouve pratiquement tranquille de ce côté. Vais-je maintenant être assez fou pour laisser s’écrouler l’édifice de ce barrage opiniâtrement constitué ?

Aux éminentes collections, Michaux a toujours préféré les tirages plus confidentiels. Il se refusait également aux éditions d'anthologies affirmant “je ne fais pas de poème au vrai sens du mot et ne dois pas être tenu pour un poète d'anthologie". En janvier 1984, quelques mois avant sa mort, il refusait la proposition de Claude Gallimard d’entrer, de son vivant - et c’est là chose très rare - dans la prestigieuse Pléiade. Craignant l’enfermement de son oeuvre, il ne pouvait s’y résoudre et refusait avec mesure :

Me libérer de quantités de pages d’autrefois, retrancher, réduire au lieu de rassembler, voilà quel serait mon idéal, au lieu de l’étalement de tous mes textes.

La simple idée de l’enfermement et de la forme définitive de son oeuvre le faisait fuir. Car Michaux était un infatigable travailleur qui reprenait sans cesse ses écrits. Dans un entretien accordé à Libération en 1997, à l’occasion de la parution à titre posthume de A la distance, Micheline Phan Kim, son exécutrice testamentaire racontait : 

Il travaillait énormément ses textes. Il était perfectionniste : il voulait toujours raccourcir, densifier, court-circuiter, comme il disait. Je l’ai même vu corriger sur ses livres publiés !

Une chose surprend néanmoins. Si Henri Michaux a pris sa plume pour refuser autant de propositions artistiques, il n’a en revanche pas laissé d’instructions écrites concernant l’utilisation de son oeuvre après sa mort. C’est ce que confiait Micheline Phan Kim dans ce même entretien à Libération. C’est donc avec l’autorisation de cette dernière, amie et ayant droit, que la publication d’un tel ouvrage a été possible. Car une chose est certaine : de son vivant, il aurait dit non.