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Doomsday Clock : bientôt 00:00 ?

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Une explosion atomique, lors d'un test d'arme nucléaire réalisé par les Etats-Unis, en 1946, dans l'atoll de Bikini.
Une explosion atomique, lors d'un test d'arme nucléaire réalisé par les Etats-Unis, en 1946, dans l'atoll de Bikini.
© Getty - John Parrot

D'après l'Horloge de la fin du monde, l'humanité est dorénavant à 90 secondes de sa chute. Créée en 1947 pour dénoncer le risque d'une guerre nucléaire, la Doomsday Clock prend aujourd'hui en compte d'autres risques, dont le réchauffement climatique, et s'approche inexorablement de minuit.

Nous sommes à 90 secondes de la fin du monde. Un peu moins de deux minutes nous sépareraient, à en croire l'horloge symbolique tenue par le Bulletin of the Atomic Scientists, d'une catastrophe dont l'humanité ne se relèverait pas. Il y a deux ans encore, au sortir du confinement, l'horloge indiquait 100 secondes avant la fin du monde. En 2022, c'est la guerre en Ukraine qui a fait progresser l'aiguille de quelques précieuses secondes vers l'heure fatidique.

Créée en 1947, la Doomsday Clock est donc, en 2020, plus proche de 00h00 qu'elle ne l'a jamais été. Paradoxal quand on sait que cette fameuse horloge a été imaginée pour évaluer l'imminence du risque d'une guerre nucléaire, au tout début de la Guerre froide. Cette période historique semble bien loin maintenant, et le risque d'un conflit nucléaire s'être lentement éloigné... Alors pourquoi les scientifiques en charge de déplacer la funeste aiguille continuent-ils de la guider vers notre gong final ?

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Le "Bulletin of the Atomic Scientists", en 1947.
Le "Bulletin of the Atomic Scientists", en 1947.
- Bulletin of the Atomic Scientists

23h58 : à deux minutes de l'apocalypse nucléaire

Aux prémices de la guerre froide, en 1945, les esprits sont déjà inquiets à l'idée de l'imminence d'une nouvelle guerre mondiale. Des scientifiques ayant participé au projet Manhattan, à l'origine de la destruction des villes d'Hiroshima et Nagasaki par l'arme nucléaire, lancent le Bulletin of the Atomic Scientists (Bulletin des scientifiques atomiques), dans lequel ils dressent régulièrement un état des lieux des connaissances dans le domaine du nucléaire.

"Le problème du pouvoir nucléaire requiert une nouvelle approche et ne devrait pas s'encombrer du fardeau des affrontements et incompréhensions passés et présents, écrivent alors les physiciens . Nous espérons avec ferveur que les trois grandes nations sont conscientes qu'un accord sur le pouvoir nucléaire doit être trouvé si notre civilisation veut survivre."

Deux ans plus tard, en juin 1947, la Doomsday Clock est représentée en couverture pour la première fois. Pour manifester l'imminence du danger, les scientifiques font démarrer l'horloge à 23h53. Toute l'histoire de l'humanité avant l'invention du feu nucléaire est contenue dans ces 23 heures et 53 minutes... Et il lui reste, métaphoriquement, 7 minutes avant la fin du monde.

En 1949, l'Horloge bondit ainsi de 4 minutes, lorsque l'Union soviétique commence à tester ses premières armes nucléaires. Quatre ans plus tard, en 1953, alors qu'Etats-Unis et URSS s'échinent à prouver à tour de rôle qui a la plus grosse bombe, les physiciens du Bulletin of the Atomic Scientists décident d'avancer l'aiguille de l'horloge d'une nouvelle minute. Il est 23h58 : la perspective d'un affrontement nucléaire entre les deux grandes puissances mondiales est dans tous les esprits.

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23h53, 23h48... Le temps des traités

En 1960, douze ans après la création de l'Horloge, bloquée depuis plusieurs années à 2 min du verdict final, les physiciens du Bulletin of the Atomic Scientists décident pour la première fois de faire reculer l'aiguille de cinq minutes , grâce à la coopération scientifique mondiale : "Nous ne succombons pas à un optimisme facile, engendré par un changement du climat de nos relations diplomatiques avec l'Union soviétique, ni à l'euphorie engendrée par les relations entre les dirigeants des grandes puissances. [...] Nous voulons exprimer dans ce mouvement notre conviction qu'une nouvelle force de cohésion est entrée dans le jeu des forces qui façonnent le destin de l'humanité et rend l'avenir de l'homme un peu moins flou."

L'année 1963 donne raison aux scientifiques, lorsque les Etats-Unis et l'URSS signent ensemble le Traité d'interdiction partielle des essais nucléaires : l'humanité gagne 5 nouvelles minutes de répit.

Elles sont néanmoins perdues lorsque la France, puis la Chine, entrent en possession de l'arme nucléaire. Le Traité de non-prolifération des armes nucléaires en 1969, puis les négociations sur la limitation des armements stratégiques et le traité anti-missiles balistiques en 1972 ramènent l'aiguille à 23h48.

23h43 : la chute de l'URSS

L'heure affichée sur la Doomsday Clock est finalement le reflet de l'affrontement qui se joue, sur le plan nucléaire, entre les deux grands puissances qui dominent alors le monde. A partir de 1988, la perspective nucléaire s'éloigne pourtant peu à peu : de nouveaux traités, suivis de la chute de l'URSS, amènent l'horloge à 23h43. Jamais l'aiguille n'a été aussi loin de minuit.

Elle ne va pas le rester longtemps. En 1995, les physiciens estiment que les dépenses militaires mondiales ne sont pas de bon augure et que, si la menace nucléaire est en partie écartée, celle de conflits à l'échelle mondiale est toujours bien présente. L'aiguille progresse de 3 minutes.

En 1998, elle avance à nouveau de 5 minutes de plus alors que le Pakistan et l'Inde, deux puissances nucléaires, s'affrontent pour le contrôle de la région du Cachemire. En 2002, en réaction aux attentats qui ont frappé les Etats-Unis, elle se déplace à nouveau de 2 minutes pour atteindre 23h53.

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23h55 : une nouvelle menace, le changement climatique

Lentement, les Etats-Unis reprennent leur course à l'armement nucléaire et sont suivis de près par d'autres grandes puissances. En 2007, le Bulletin of the Atomic Scientists annonce qu'il ne se contente plus de prendre en compte les risques d'une guerre nucléaire pour statuer sur les dangers que court l'humanité : s'y ajoutent les actes de terrorisme et d'attaques informatiques, ainsi que les problèmes liés au réchauffement climatique et les risques liés aux nouvelles technologies.

"Nous nous situons au seuil d'une seconde guerre nucléaire, statuent-ils dans leur publication en janvier 2007. Le monde n'a pas connu de décisions aussi périlleuses depuis que des bombes atomiques ont été lâchées sur Hiroshima et Nagasaki. Le récent test d'une arme nucléaire en Corée du Nord, les ambitions nucléaires de l'Iran, l'intérêt renouvelé des Etats-Unis sur l'utilité militaire des armes nucléaires, l'incapacité à sécuriser la présence de quelques 26 000 têtes nucléaires aux Etats-Unis et en Russie sont symptomatiques d'un échec bien plus large à résoudre les problèmes posés par la plus destructrice des technologies sur Terre" :

"Comme lors de nos délibérations précédentes, nous avons examiné d'autres menaces anthropiques pour la civilisation. Nous avons conclu que les dangers posés par les changements climatiques sont presque aussi graves que ceux posés par les armes nucléaires. Les effets peuvent être moins dramatiques à court terme [...], mais au cours des trois à quatre prochaines décennies, le changement climatique pourrait causer des dommages drastiques aux habitats dont les sociétés humaines dépendent pour leur survie."

Depuis 2017, l'horloge compte les secondes

En 2010, l'horloge grapille une dernière minute grâce aux accords internationaux sur les gaz à effet de serre de la COP15 et aux accords New START qui visent à réguler la prolifération des armes nucléaires. Mais le répit est bref.

Depuis, la Doomsday Clock s'est inexorablement approchée de minuit. Non seulement la course à l'armement nucléaire a repris, mais les mesures pour enrayer le réchauffement climatique sont jugées largement insuffisantes. A partir de 2017, la montée des nationalismes dans divers pays du globe, ainsi que les déclarations de Donald Trump sur le nucléaire inquiètent les scientifiques du magazine : l'aiguille des minutes s'approchant dangereusement de minuit, une trotteuse vient s'ajouter à l'équation et il s'agit maintenant de compter les secondes qui nous séparent de la fin du monde. L'humanité perd 30 secondes, puis 30 nouvelles secondes en 2018 face à l'incapacité des dirigeants mondiaux à se mettre d'accord.

L'heure de la fin du monde approchant, force est de constater que le temps a tendance à se dilater à mesure que l'aiguille progresse : en 2020, la crainte aux Etats-Unis d'une période électorale compliquée, la montée en puissance des fausses informations, couplées à la situation nucléaire en Corée du Nord et en Iran, et enfin les inquiétudes sur le changement climatique font avancer l'aiguille de 20 secondes. Il est dorénavant 23h58 et 20 secondes. D'après la Doomsday Clock, l'humanité est à 1 minute et 40 secondes de la fin du monde.

En parallèle, à New York, une nouvelle horloge vient concurrencer la Doomsday Clock, déjà largement entrée dans la culture populaire_._ C'est cette fois la Climate Clock qui est inaugurée sur Union Square en septembre dernier : elle indique, à son lancement, 7 ans 103 jours 15 heures 10 minutes et 42 secondes pour empêcher le réchauffement climatique de dépasser les 1,5 °C. Il s'agit, au vu de sa précision, moins d'une horloge que d'un compte à rebours, ses créateurs s'étant laissé beaucoup de marge de manœuvre pour modifier le décompte, quand de nombreux chercheurs estiment qu'il est déjà trop tard pour enrayer le réchauffement climatique.

Reste à savoir jusqu'où se déplacera l'aiguille en 2023. En 2020, le site du Bulletin of the Atomic Scientists avait gagné un nouvel onglet : "Covid-19". Au vu du changement climatique pour lequel rien de concret n'a encore été entrepris, de la montée des nationalismes et de la continuité de la guerre en Ukraine, gageons que l'Horloge, en 2023, ne regagnera pas de minutes. En l'état actuel des choses, elle risque surtout de nous approcher, un peu plus encore, de 00h. Tic, tac.