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Douglas Kennedy, Gea Scancarello, Michaël Foessel... Goûts et dégoûts du confinement

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Et pensez à nettoyer la poignée, merci.
Et pensez à nettoyer la poignée, merci.
© AFP - Damien MEYER

La Revue de presse des idées. Après quinze jours de confinement, nombre de tribunes de presse s’arrêtent aujourd'hui sur ce que cette expérience inédite provoque en chacun de nous, dans la durée.

Dans l’Humanité, l’anthropologue Bernard Kalaora qualifie ce moment de « temps de l’épreuve » et, après avoir critiqué la « stature quelque peu archaïque et dépassée de chef de guerre » d’Emmanuel Macron, rappelle « l’existence des rythmes, de la géographie, des frontières intérieures et extérieures » que le confinement devrait nous faire redécouvrir. « Dans cet entre-deux de la vie, où rien n’est sûr, en attente d’être contaminé, soi et les siens, où rien n’est posé et où tout est possible, enfermé dans son seul personnage, il nous revient de faire l’expérience de la négativité pour se retrouver, connaître ses limites, se rendre responsable, faire la part de l’utile et de l’inutile, de l’agréable et du désagréable ».

Entre-deux, la vie

Un confinement indispensable mais plutôt désagréable pour certains, semble lui répondre le philosophe Michaël Foessel interrogé par Alexandre Lacroix dans Philosophie Magazine

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« Ceux qui s’imaginent que l’essentiel, c’est la nourriture, et qu’à partir du moment où on a un placard bien rempli, on devrait rester tranquille chez soi se montrent de piètres connaisseurs de la nature humaine. L’impératif peut prendre bien d’autres formes. Beaucoup de gens – les toxicomanes mais aussi les dépendants aux psychotropes médicamenteux – vivent perpétuellement hors d’eux-mêmes. Par toutes sortes de moyens, ils cherchent à fuir un chez-soi ou une intériorité qui leur est insupportable. Pour ceux-là, le confinement est dangereux, source de souffrances. De même qu’il y aura des morts du Covid-19, il y aura des morts du confinement.

Plus généralement, on ne peut pas fonder une politique universelle et globale en partant d’un imaginaire de la vie bourgeoise, sereine et familiale.

(…) Les périodes d’exception n’interdisent pas une réflexion sur ce que Foucault appelait les « vies infâmes », celles que la morale dominante réprouve, qui sont rejetées dans l’invisibilité et en dehors du cours normal de l’expérience, mais qui se manifestent dans les situations de couvre-feu. Un héroïnomane qui n’a pas sa dose sortira pour la trouver, il n’y a pas besoin d’être addictologue pour le comprendre. »

Reporters de nous-mêmes

Et si cette expérience nous permettait de devenir « l_es reporters de nous-mêmes_ ». Dans le quotidien italien La Repubblica,  le photographe star Oliviero Toscani s’empare de ce moment dramatique pour le pays et propose aux lecteurs de multiplier les selfies: « C'est incroyable ce qui se passe, des milliards de personnes vivent dans le même état, enfermées dans la maison en même temps, un tiers de l'humanité en résidence surveillée ... Cela ne s'était jamais produit dans l'histoire. C'est un événement planétaire, un tournant historique, comme le débarquement en Normandie, mais il n'y a pas de Robert Capa dans les maisons, nous sommes ici. » 

Comment nommer cette tentative collective ? lui demande le journaliste de la Repubblica. « Autovirus ... Non ... Autoportrait au moment du virus ... Mais je ne sais pas, on verra. L'important est de documenter ce moment d'exception, sinon à quoi sert d'avoir une machine à photographier dans sa poche? ».

L'utile et le futile

Le site suisse à vocation internationale Heidi.news, spécialisé sur les sciences et la santé, publie depuis 21 jours maintenant une série de photographies de Gabriele Galimberti dans Milan confiné. 

Des images étonnantes de milanaises et de milanais photographiés de loin, dans leur intérieur, figés derrière leurs vitres et leurs portes-fenêtres. Clichés rares qu’accompagnent les textes de la journaliste Gea Scancarello, pour documenter un virus qui les a mis à genoux comme une bonne partie de l’Italie du Nord. Que dit-elle dans la livraison de ce matin ? 

« Je l’avoue : j'ai utilisé Amazon. Après avoir passé des années à écrire sur les abus commis par cette entreprise, le futur dystopique qu’elle prépare et les énormes dégâts socio-économiques qu’elle fait, j'ai commandé sur Amazon. Et pas une couverture pour me réchauffer la nuit ou des médicaments : non, j'ai acheté un vinyle de Jeff Buckley. Le moins essentiel des biens. Ou ce qui serait considéré comme tel en temps normal. 

Mais on n’est pas en temps normal et les catégories «utile» et «futile» devraient évoluer. 

(…) Mais une fois le disque sur la platine, je me suis demandé si j’avais bien fait, si le plaisir de ce moment de musique pure valait le risque pris par la personne qui me l’avait apporté. La réponse est probablement non. Mais la santé mentale compte autant que la santé physique. Et pour la préserver, l'État n'a d'autre choix que de se fier à ce que moi j’estime utile. »

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Rêve de consommation

Comme l’écrit dans le quotidien suisse Le Temps, Daniel Stoecklin, professeur à l’Université de Genève, « toute l’économie repose sur la manipulation des objets, leurs assemblages, leur mise en circulation. » Ce que raconte d’ailleurs dans Le Monde diplomatique Jean-Baptiste Malet, prix Albert-Londres du livre en 2018**,** à propos des entrepôts d’Amazon en cette période de Coronavirus.

Quant à Daniel Stoecklin, il affirme que « le toucher régit le mode d’action entrepreneurial : saisir les ressources naturelles, les transformer en objets de consommation. La subordination des sens (et du sens) à la marchandise. (…) La condition impérieuse à laquelle il est possible de souscrire aux mesures de confinement est que les biens vitaux (alimentation, médicaments) continuent de circuler. La crise actuelle nous rend donc plus conscients de nos dépendances. » 

Avant de conclure : « Notre réflexivité est dominée par le toucher, la manipulation d’objets, leur marchandisation. Combien de temps encore les objets vont-ils aliéner les sujets, et la marchandisation détruire l’environnement? Combien de catastrophes faudra-t-il encore pour qu’émerge enfin un autre ordre social? »

Ce rêve de consommation et de production, et avec lui le rêve américain, seront-il renforcés ou détruits par la crise actuelle ? En écrivain qu’il est, Douglas Kennedy, confiné dans le Maine, fulmine contre ce qui passe depuis quelques semaines à la tête de son pays. 

Dans une tribune du journal Le Monde, il se demande si le capitalisme américain va s’effondrer comme un château de cartes. Furieux, il prend d’abord pour cible Donald Trump, « Raspoutine des temps modernes », et sa déclaration proposant de remplir les églises pour les fêtes de Pâques.  Il n’y voit qu’un calcul pour flatter la base électorale des évangélistes qui l’a élu. « Etant donné qu’il y a maintenant deux Amérique – qui se détestent sincèrement –, il ne serait pas étonnant que la base de Trump continue à le soutenir… même si cela suppose de voter contre ses propres intérêts. », poursuit l’auteur de La Poursuite du bonheur avant de conclure : 

« Grâce aux partisans de l’économie de l’offre et aux adorateurs de Milton Friedman, qui ont dicté la politique fiscale américaine depuis quarante ans, nous vivons désormais dans une version high-tech du capitalisme du XIXe siècle… alimentée par un puissant sous-texte de darwinisme social. Dans quelque temps, quand nous serons tous poussière, je ne serais pas surpris que les historiens du futur écrivent : « Lorsqu’une menace virale invisible déferla sur le pays au début de l’année 2020, elle montra avec une clarté impitoyable à quel point le rêve américain autrefois tant vanté était devenu moribond. »

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».