Doukki Gel : à l'origine d'une ancienne civilisation africaine ?

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Doukki Gel : à l'origine des premières civilisations africaines ?

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Des ruines soudanaises fascinent les archéologues car elles ont révélé une architecture jusque-là inconnue. Des bâtiments circulaires, vieux de près de 4 000 ans, sont organisés d’une manière si sophistiquée qu’ils pourraient être les vestiges d’une des premières civilisations africaines.

Kerma-Doukki-Gel est une mission archéologique suisse-franco-soudanaise dirigée par les archéologues Charles Bonnet et Séverine Marchi. Des recherches prometteuses, mais qui sont considérablement ralenties par une situation politique soudanaise instable et la pandémie de Covid-19. L'archéologue et épigraphiste Dominique Valbelle nous explique l'importance de ces découvertes.

27 min

L'Afrique centrale éclipsée par l'Égypte

Au cours des derniers siècles, l’Égypte antique a été la star des fouilles archéologiques.

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Dominique Valbelle : "Il faut bien prendre en compte le fait qu’en Afrique, en dehors de l’Égypte, on a un vide de nos connaissances entre la préhistoire [qui se termine vers -3 500 avant J.-C.] et le XIVe siècle de notre ère."

Cette méconnaissance des civilisations africaines touche peut-être à sa fin, car en 2018, une équipe d’archéologues suisse-franco-soudanaise a fait une découverte incroyable sur le site de Doukki Gel dans la vallée du Nil au nord du Soudan.

Vue aérienne de l'ensemble du site de Doukki Gel au nord du Soudan
Vue aérienne de l'ensemble du site de Doukki Gel au nord du Soudan
- Mission archéologique de Kerma-Doukki Gel

Des dizaines de bâtiments, tous circulaires ou ovales pouvant abriter jusqu’à 1 400 colonnes.

Dominique Valbelle : "Donc des constructions monumentales, extraordinaires et qui rendent compte d’États extrêmement complexes avec des structures assez sophistiquées et une architecture totalement inconnue, qu’on considère comme étant de type africain parce que tout est circulaire ou ovale."

Ce qui frappe les archéologues, c’est que nous sommes à 700 m d’une autre ville : Kerma.

Une ville contemporaine de Doukki Gel mais qui reprend l’architecture traditionnelle du style égyptien. Alors, comment expliquer les bâtiments ronds de Doukki Gel ?

Une architecture circulaire particulièrement complexe

Il faut déjà comprendre l’utilisation de ces bâtiments.

Dominique Valbelle : "On a des palais cérémoniels, c'est ce qui est le plus spectaculaire. Ce sont des palais qui sont entièrement occupés par des colonnes, avec simplement des cheminements qui vont à des trônes. C’est-à-dire que les gens ne circulaient que dans ces allées donc c'était quelque chose de très particulier. Ça ne peut être que cérémoniel parce que c'est vraiment très spécial."

Les archéologues ont aussi découvert des temples plus petits, mais à l’architecture tout aussi complexe, avec des autels et des chemins de procession intérieurs.

Un des bâtiment cérémoniel composé de colonnes et de chemins d'accès aux trônes
Un des bâtiment cérémoniel composé de colonnes et de chemins d'accès aux trônes
- Mission archéologique de Kerma-Doukki Gel

Mais les fouilles ont été ralenties à cause de la situation politique au Soudan et du Covid-19. Juste avant la pandémie, la mission archéologique avait découvert un bâtiment spécial, qui précède l’occupation égyptienne.

Doukki Gel, bastion de la résistance ?

Dominique Valbelle : "La mission de Kerma-Doukki Gel avait découvert un bâtiment extraordinaire qui comprenait des salles de réunion, avec des trônes ou des sièges de dimensions différentes. C’est-à-dire qu’il y avait des gens importants et des gens moins importants dans ces salles. Là, on a vraiment des lieux de réunions, donc on a considéré que c’était le lieu de la résistance contre les velléités égyptiennes d’occupation."

Cette coalition de peuples africains est d'ailleurs évoquée dans un texte égyptien.

Vue aérienne du site de Doukki Gel
Vue aérienne du site de Doukki Gel
- Mission archéologique suisse-franco-soudanaise de Kerma Doukki Gel

Dominique Valbelle : "En effet, un texte sous forme de grafito dans une tombe au sud de l’Égypte fait allusion à une coalition de ce type, des gens qui viennent vraiment de très loin et qui ont essayé, avant la conquête égyptienne, d’empêcher les Égyptiens de conquérir leurs territoires."

Ces découvertes sont récentes et devraient se poursuivre, d'après Charles Bonnet chef de la mission, elles pourraient changer notre regard sur l’histoire du continent africain.

Charles Bonnet : "Je crois pouvoir dire que l’on a affaire à une civilisation africaine, d’Afrique centrale. Parce qu’on ne peut pas avoir une architecture aussi sophistiquée sans de longs siècles d’élaboration. On découvre un état sophistiqué qui commence à une période bien antérieure à l’histoire africaine. C’est un point fondamental qui est sans doute, pour les générations futures, l’un des grands points pour comprendre le développement universel de l’homme."

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