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Drapeau français et cocorico : "saloperie tricolore" ou bannière de liesse ?

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Jean-Paul Goude et Azzedine Alaia autour de la cantatrice Jessye Norman avant la cérémonie du bicentenaire de la Révolution française, en 1989.
Jean-Paul Goude et Azzedine Alaia autour de la cantatrice Jessye Norman avant la cérémonie du bicentenaire de la Révolution française, en 1989.
© Getty - Pierre Perrin

Previously. Avec la qualification de l'équipe de France en finale de la Coupe du monde de football fleurissent des bannières tricolores un peu partout. Mais que savez-vous de l'origine du drapeau français ?

Le drapeau tricolore est une bannière fédératrice pour les jours de liesse, et, plus rarement, les jours de deuil (national). Avec la victoire de l'équipe de France en demi-finale de la Coupe du monde de football, mardi 10 juillet, les drapeaux bleu-blanc-rouge ont refleuri un peu partout, accrochés aux fenêtres des immeubles bourgeois comme des HLM, portés en cape tricolore au bistrot par des supporters torse nu ou accrochés aux poussettes. Deux ans plus tôt, à la même époque, c'est la Tour Eiffel qui s'était colorée en bleu-blanc-rouge dès le 15 juillet 2016, au lendemain de l'attentat sur la Promenade des Anglais, à Nice, que revendiquera l'Etat islamique.

Voilà un peu plus de dix ans que le drapeau national est moins tabou, plus visible. Moins cantonné aux représentations nationalistes en somme, depuis notamment que la gauche l’a endossé à nouveau. Le mouvement date de 2007, lorsque Ségolène Royal, candidate socialiste à l’élection présidentielle, lançait dans le Var, en pleine campagne : “Je pense que tous les Français devraient avoir chez eux le drapeau tricolore. Dans les autres pays, on met le drapeau aux fenêtres le jour de la fête nationale"

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Cette déclaration, assortie d’une invitation à apprendre la Marseillaise, fera polémique dans le camp de Ségolène Royal, qui s’en défendra en ces termes : "Quand on demande aux Français ce qui, pour eux, symbolise le mieux la France, ce qui vient en premier ce ne sont ni les frontières ni la langue, c'est le drapeau tricolore et la sécurité sociale. L'emblème de la République et les outils de la solidarité : voilà ce qui cimente en premier l'appartenance commune[...] Je ne fais aucune confusion entre la nation, dont on doit être fier et dont un chef d'État doit conduire chaque Français à être fier, et le nationalisme."

Le drapeau dans la Constitution

Mentionné explicitement dans la Constitution de 1958 à l’article 2 ("La langue de la République est le français. L'emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge. L'hymne national est la "Marseillaise". La devise de la République est "Liberté, Egalité, Fraternité". Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple"), le drapeau est l’emblème de la République française depuis 1830. Dans les archives de la presse française, on trouve par exemple cet article du 18 août 1930 du quotidien Le Constitutionnel qui raconte qu'on a érigé le drapeau bleu-blanc-rouge un peu partout en France les jours précédents... parfois avec un peu d'hésitation :

Les origines officielles du drapeau tricolore remontent à la Révolution française, lorsque la Convention se cherchera un pavillon, puisant dans l’iconographie toute récente du 14 juillet 1789. Ce jour-là, les trois couleurs s’installent pour incarner la France : le bleu et le rouge, qui figurent sur la cocarde de la garde républicaine, auxquels Lafayette se flattera d’avoir eu l’idée d’ajouter le blanc. Dans ses Mémoires, Lafayette raconte ainsi que, trois jours après la prise de la Bastille, il obligea Louis XVI à porter la cocarde tricolore lors de sa venue à l’Hôtel de Ville de Paris, alors tenu par les révolutionnaires.

Certains verront dans ce blanc, couleur de la monarchie, “l'alliance auguste et éternelle entre le monarque et le peuple” comme l’écrivait encore Lafayette, et le site de l’Elysée indique d’ailleurs toujours aujourd’hui : “Emblème national de la Cinquième République, le drapeau tricolore est né de la réunion, sous la Révolution française, des couleurs du roi (blanc) et de la ville de Paris (bleu et rouge).” 

Mais Michel Pastoureau rappelle pour sa part que l’origine du drapeau tricolore est plus équivoque. L’historien des couleurs invite plutôt à regarder du côté des Etats-Unis, où une autre révolution précédait de peu l’insurrection française. Le “bleu-blanc-rouge” made in USA incarnant là-bas l’émancipation, il est probable, estime Pastoureau, que les révolutionnaires français s’en soient inspirés pour créer leur insigne 

Drapeau rouge contre drapeau tricolore

Le drapeau tricolore survivra au prix d’une concurrence tenace avec le drapeau rouge. Celui-ci manque ainsi de l’emporter à plusieurs reprises, pour se hisser en ultime symbole. En 1848, les insurgés qui proclament la République veulent un drapeau entièrement rouge. Lamartine les convaincra avec notamment cette tirade restée célèbre : "En voyant le drapeau rouge, elle ne croira voir que le drapeau d'un parti ; c'est le drapeau de la France, c'est le drapeau de nos armées victorieuses, c'est le drapeau de nos triomphes qu'il faut relever devant l'Europe. La France et le drapeau tricolore, c'est une même pensée, un même prestige, une même terreur au besoin pour nos ennemis."

Revivez cet épisode historique avec une fiction radiophonique du 8 mai 1969, lorsque France Culture revisitait la trajectoire d’Alphonse de Lamartine :

Si l’on ne reparle plus guère d’adopter le drapeau rouge en guise de blason national après 1848, la couleur du drapeau continuera de faire débat à gauche. Ainsi, à mesure que le parti communiste français se rapprochera de la tutelle soviétique entre 1917 et 1934, les affiches du PCF valoriseront le drapeau rouge pour mieux pourfendre le drapeau tricolore, et avec lui le patriotisme. A cette époque-là, seule la référence à la Révolution française survit dans l’iconographie du parti, mais pas le cocardier bleu-blanc-rouge, souligne le spécialiste du PCF Philippe Buton dans l’article L’iconographie révolutionnaire en mutation. L’historien poursuit : “À partir de 1934, tournant stratégique du Front populaire, la symbolique évolue fortement dans le sens du nationalisme. Les discours empreints de nationalisme résonnent avec un nationalisme graphique : apparition du drapeau tricolore aux côtés du drapeau rouge, inflation dans les affiches communistes des représentations de Marianne et Victor Hugo, suivis quelques années après à la Libération, de celles de Jules Ferry et Jeanne d’Arc."

A cette période de l’entre-deux guerre, le drapeau tricolore restera polémique, au-delà des frontières du parti communiste. En 1924, Jean Zay n’a que 19 ans, et pas encore sa carte au Parti radical, auquel il adhérera dès sa majorité, à 21 ans. Douze ans avant que Léon Blum n’en fasse son ministre de l’Education nationale à la victoire du Front populaire (en 1936), Zay se fend cette année 1924 d’un poème passé plutôt inaperçu. Le poème en question s’intitule Le Drapeau et démarre sur ces mots, à une époque où la gauche française reste traversée par une tradition antimilitariste  :

Ils sont quinze cent mille qui sont morts pour cette saloperie-là.  
Quinze cent mille dans mon pays,  
Quinze millions dans tous les pays.  
Quinze cent mille morts, mon Dieu !  
Quinze cent mille hommes morts pour cette saloperie tricolore…

Ces mots de Zay seront utilisés contre lui sitôt le poème rendu public en 1932, l’année où Jean Zay sera élu député. Il aura beau clamer qu’il s’agit d’un pastiche de jeunesse, Zay, qui est issu d’une famille juive, sera assimilé à l’anti-France. Louis-Ferdinand Céline le cite dans L’Ecole des cadavres, paru en 1938 chez Denoël, pour dire toute sa détestation des pacifistes d’un bon mot : “Je vous Zay”. En 1944, Jean Zay sera assassiné par la milice alors qu’il était retenu prisonnier depuis 1940 à Riom. La haine que lui vouait l’extrême-droite française n’avait pas décru.

Jusqu’à Ségolène Royal (au moins), la gauche française demeurera largement rétive à la cocarde tricolore. Mais si aucune affiche officielle de campagne, de Mitterrand en 1974 à Benoît Hamon en 2017 n’arbore le bleu-blanc-rouge, c’est pour une raison plus légale que politique : en France, il est strictement défendu aux candidats aux élections de s’accaparer les trois couleurs nationales, y compris lorsque le bleu-blanc-rouge est disséminé entre une cravate rouge, un fond bleu et une police de caractère blanche, par exemple. Motif : le drapeau appartient à tout le monde. Les bannières qui flottent les soirs de match de foot ne disent pas autre chose que le code électoral.