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Droit à l'avortement : un accès très inégal dans le monde

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Manifestation à São Paulo le 8 août 2018 devant le consulat argentin pour défendre la légalisation de l'avortement dans le pays voisin
Manifestation à São Paulo le 8 août 2018 devant le consulat argentin pour défendre la légalisation de l'avortement dans le pays voisin
© Maxppp - EFE / Fernando Bizerra Jr.

Repères. Malgré l'accord des députés, le Sénat argentin a rejeté la légalisation de l'avortement. Mais des analystes évoquent une victoire dans les consciences et un débat qui pourrait s'étendre à tout le continent. En 2016, seules 39,5% des femmes ont eu accès total à l'avortement dans le monde.

De 2010 à 2014, on a enregistré dans le monde une moyenne annuelle de 56 millions d'avortements (sécurisés ou non), selon l’OMS. Mais en 2016, seuls 61 Etats autorisaient l’IVG sans restrictions. Cela veut dire que cette même année, seules 39,5 % des femmes ont eu pleinement accès à l’avortement. Si la législation évolue à travers le monde, ce n'est pas toujours dans le sens de la dépénalisation. Dernier exemple en date, malgré le "Oui" historique en Irlande : l'Argentine. Les sénateurs y ont rejeté un projet de loi introduisant un droit à l'interruption volontaire de grossesse (IVG) jusqu'à la quatorzième semaine de grossesse. Tour d’horizon de la situation.

Là où avorter reste illégal

Une vingtaine de pays continuent d’interdire totalement l’avortement. C'est le cas du Salvador, du Nicaragua, du Surinam, de Haïti et de la République dominicaine sur le continent américain, des Philippines et des îles Palaos, en Asie, du Sénégal, de la Guinée-Bissau, du Gabon, de la République du Congo, de Madagascar, de Djibouti et de la Mauritanie, en Afrique. Certains pays d’Europe sont aussi dans ce cas : le Vatican, Saint-Marin et Malte - où avorter reste un acte criminel entraînant une peine de prison de trois ans pour la femme et son praticien. L'île n’a autorisé le divorce qu’en 2011 et le catholicisme y est religion d’Etat. Plus près de nous, un parti politique a récemment voulu dépénaliser l'avortement à Monaco. Seuls motifs d'avortement acceptables au regard de la loi monégasque : la grossesse consécutive à un viol, ou un risque élevé pour la santé de la mère ou du fœtus.

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© AFP - Vincent Lefai, Laurence Chu

L’IVG sous conditions

Un nombre important de pays continuent ainsi de l’autoriser uniquement sous des conditions extrêmement restrictives. Notamment en cas de danger pour la vie de la mère.
C'est le cas dans la majorité des pays d'Afrique : seuls trois d'entre eux (Malawi, Tunisie, Afrique du Sud) autorisent l’IVG sans restrictions. Et 98% des avortements effectués sur le continent sont non médicalisés, entraînant une importante mortalité.

On retrouve cette même restriction au Liban, en Syrie, en Afghanistan et au Yémen, ainsi qu'au Bangladesh, à Sri Lanka ou en Birmanie. De même, en Amérique du Sud, quelques pays comme le Guatemala, le Paraguay et le Venezuela ne l'autorisent que dans ce cas-là.

Manifestation pour le droit à l'avortement devant le Parlement polonais (01/10/2016)
Manifestation pour le droit à l'avortement devant le Parlement polonais (01/10/2016)
© Reuters - Kacper Pempel

Ces limitations d'accès concernent aussi l**'Europe**. Certains pays n’autorisent pas l’IVG, sauf circonstances exceptionnelles : l’Irlande du Nord, la Pologne ou Andorre. Dans ce dernier, l’avortement est seulement permis si la grossesse fait courir un risque substantiel à la femme.
A Chypre, la législation a été assouplie en mars 2018. Les amendements votés permettent désormais à une femme de mettre fin à une grossesse dans un délai de 12 semaines, sans justifier d'un risque pour sa santé. Elle devra tout de même consulter un médecin. Le délai est prolongé à 19 semaines notamment dans les cas de viol ou d'inceste.

Le précédent irlandais

Le 26 mai 2018, par référendum, l'Irlande a rompu avec des siècles de prohibition : un grand "oui", avec 66,4% des voix exprimées
Le 26 mai 2018, par référendum, l'Irlande a rompu avec des siècles de prohibition : un grand "oui", avec 66,4% des voix exprimées
© AFP - Paul Faith

Cas emblématique, l’Irlande avait fait l’objet en 2011 d’un rappel à l’ordre de la part du Comité pour les droits humains des Nations unies après avoir sanctionné pénalement l’interruption volontaire de grossesse d’une femme dont le fœtus présentait une malformation mortelle. Depuis 2013, l’avortement y est permis uniquement si la poursuite de la grossesse fait courir à la femme un « risque réel et substantiel », qui doit être justifié par deux médecins. En 2016, un projet de loi visant à légaliser l’avortement sans condition a été rejeté. Et en cette fin mai 2018, l’Irlande est entrée dans l’histoire en votant à une écrasante majorité, 66,4%, pour libéraliser l’avortement. Un résultat inattendu par son ampleur qui en termine avec le 8e amendement de la Constitution, introduit en 1983, également par référendum :

Irlande : "Ce sera un nouveau pays !" Reportage de notre correspondant Julien Lagache à l'annonce d'un résultat historique

1 min

La campagne du référendum sur l'avortement dans les rues de Dublin
La campagne du référendum sur l'avortement dans les rues de Dublin
© Radio France - Gaële Joly

Le symbole argentin

Ce 9 août, le Sénat argentin a rejeté le projet de loi visant à légaliser l'avortement. Approuvé mi-juin de justesse par les députés, ce texte introduisait un droit à l'interruption volontaire de grossesse (IVG) jusqu'à la quatorzième semaine de grossesse. Aujourd'hui, la loi n'autorise que les avortements en cas de viol ou si la santé de la mère est menacée. Un débat passionné a divisé le pays pendant des mois. Avec d'un côté les partisanes et leurs foulards verts, et de l'autre les opposantes avec leurs foulards bleus. Ce débat a été relayé dans tout le continent et même dans plusieurs pays à l'étranger. 

A gauche : manifestation à Buenos Aires le 1er août 2018 en faveur du projet de loi entériné en juin par les députés. A dte : manifestation contre le texte, toujours à Buenos Aires, à cette même date
A gauche : manifestation à Buenos Aires le 1er août 2018 en faveur du projet de loi entériné en juin par les députés. A dte : manifestation contre le texte, toujours à Buenos Aires, à cette même date
© AFP - Eitan Abramovich

Invité de notre journal de la mi-journée, le journaliste à RFI Mauricio Latorre a notamment estimé que "c'est un début surtout pour tous les mouvements féministes. Il y a eu une victoire dans les consciences des gens. C'est un sujet tabou. Même l'ex-présidente Cristina Kirchner a changé d'avis, parce qu'elle voit que les mentalités des nouvelles générations ont changé. Pendant ses deux précédents mandats, elle s'était refusée complètement à tout traitement du sujet avortement au Parlement. Donc, c'est sûr, dans un an ou deux, cela sera approuvé."

Mauricio Latorre : "Le Sénat n'est pas aussi représentatif des populations que la chambre des députés et il y a eu une victoire dans les consciences"

3 min

En attendant, le gouvernement argentin a écarté l'éventualité d'un référendum et a souligné qu'un effort allait être fait sur la prévention.

© AFP - Anella Reta, Gustavo Izus

Un accès menacé

Les gouvernements ne vont pas toujours dans le sens d’une libéralisation. En décembre 2017, le Conseil de l'Europe a alerté sur le recul des droits des femmes, notamment à propos de l'avortement. Dans son rapport, accompagné de 54 recommandations aux États membres, il a épinglé pêle-mêle l'Arménie, la Géorgie, la Macédoine, la Russie et la Slovaquie. En Italie, sept professionnels de santé sur dix refusent d'autoriser un avortement, invoquant une clause de conscience, souligne ce rapport. En Turquie, une femme mariée doit obtenir le consentement de son époux pour avorter. 

En Pologne, où l’avortement a été autorisé jusqu’en 1997 et où la législation est déjà l’une des plus restrictives d’Europe, le droit à l’avortement a fait l’objet à l'automne 2016 de fortes attaques de la part des ultra conservateurs du PIS au pouvoir.

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La menace n’est pas forcément directe. Ainsi, en Italie comme en France, si l’IVG est légale, la législation autorise aussi les médecins à refuser de pratiquer des avortements pour des raisons religieuses ou personnelles, en se déclarant objecteurs de conscience. Or ils sont de plus en plus nombreux à le faire.

Aux Etats-Unis, le sujet reste passionnel - et politique. Dès le quatrième jour de son mandat, Donald Trump a signé un décret interdisant le financement fédéral d'ONG internationales qui soutiennent l'avortement. Cette signature a eu lieu le lendemain de l'anniversaire de l'arrêt emblématique qui a légalisé l'avortement aux États-Unis en 1973, le "Roe V. Wade".

Où en est la possibilité d’avorter aux Etats-Unis, Etat par Etat
Où en est la possibilité d’avorter aux Etats-Unis, Etat par Etat
© Radio France - Camille Renard

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