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"Droit-de-l'hommisme" : histoire d'un néologisme péjoratif

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La rue des droits de l'homme, à Nüremberg, en Allemagne, en 2018
La rue des droits de l'homme, à Nüremberg, en Allemagne, en 2018
© Getty - Daniel Karmann/dpa

Apprenti sorcier ou pompier pyromane? Celui qui a créé le "droit-de-l'hommisme" en 1989 assure qu'il y voyait un mot "neutre". Sauf que le terme n'a jamais été employé que pour penser contre la tradition des droits de l'homme, coup de griffe ironique envers une bien-pensance naïve.

Quand Alain Pellet, professeur de droit international à Nanterre, a inventé le néologisme “droitdelhommisme”, il a invoqué le haut patronage du créateur de San Antonio Frédéric Dard, dont on dit qu’il a inventé pas loin de 20 000 mots. Pour Pellet, le "droitdelhommisme" (qui s’écrit aussi parfois avec “droits” au pluriel, ou encore avec des tirets : “droits-de-l’hommisme”) est une idéologie, qu’il entend distinguer du bien-fondé des droits de l’homme pour ce qu’ils sont en soi. 

De son néologisme, le juriste donnera cette définition par les contours

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Bien que je ne sois pas sûr de pouvoir revendiquer la paternité exclusive de l'expression, je l'ai utilisée pour la première fois je crois sous une forme publiée lors d'un colloque organisé en 1989 par Hubert Thierry et Emmanuel Decaux à l'Arche de la Fraternité. Dans mon esprit, c'était assez neutre; il s'agissait seulement de qualifier l'état d'esprit des militants des droits de l'homme, pour lesquels je nourris la plus grande admiration tout en mettant en garde contre la confusion des genres: le droit d'une part, l'idéologie des droits de l'homme de l'autre.

“Neutre” ? Cette année 1989, et l’expression qui émerge avec Pellet, sont restées fondatrices dans la critique des droits de l’homme. En presque trente ans, le terme a largement voyagé et passé depuis longtemps les frontières du monde académique. Il relève justement moins du champ scientifique que de l’univers de celui de l’opinion. Ceux qui l’utilisent parlent plutôt depuis des essais, ou un discours politique. Contribuant à en faire un terme tout sauf “neutre”.

Car l’expression (plutôt qu’une “notion”) est connotée négativement, quoiqu’ait pu en dire son géniteur a posteriori. Pellet assure que cette “nuance sans doute péjorative n'entrait pas dans [ses] intentions initiales” mais un rapide parcours dans les archives montre qu’elle n’est tout simplement jamais utilisée autrement qu’à charge. De même, son usage déborde bien souvent les eaux plates de ce qui relèverait d’une simple mise à nu de l’idéologie, pour donner une nouvelle ardeur à la critique des droits de l’homme “tout court”

Le gros des usages du terme concerne le plus souvent l’humanitaire au sens large. Que “l’humanitaire” s’entende aux frontières de la France, lorsqu’il s’agit d’accueillir (ou pas) les candidats à l’immigration, ou qu’il relève plutôt de la tradition d’ingérence à la française dans des conflits hors Hexagone. Dans les deux cas, le terme a à voir avec l’image de la France comme “patrie des droits de l’homme” et entend a minima interroger ce poncif, sinon prendre une tradition à rebrousse-poil.

Les droits de l'homme, cette vieille aberration

Quelques mois avant que son collègue juriste Alain Pellet ne fonde le terme, l’historien du droit et sociologue Jacques Ellul se montrait ainsi déjà iconoclaste lorsqu’il parlait des “droits de l’homme” comme d’une aberration conceptuelle :

Je suis toujours étonné que cette formule réunisse un consensus sans faille et semble parfaitement claire et évidente pour tous. La Révolution française parlait des “droits de l’homme et du citoyen”. Les droits du citoyen , j’entends : étant donné tel régime politique, on reconnaît au membre de ce corps politique tel et tel droit. Ceci est clair. De même lorsque les juristes parlent des droits de la mère de famille, ou le droit du mineur envers son tuteur, ou le droit du suspect. Ceci encore est clair. Mais les droits de l’homme ? Cela veut donc dire qu’il est de la “nature” de l’homme d’avoir des “droits” ? Mais qu’est-ce que la nature humaine ? Et que signifie ce mot "droit", car enfin, jusqu’à preuve du contraire, le mot "droit" est un mot juridique. Il a et ne peut avoir qu’un sens juridique. Ce qui implique d’une part qu’il peut être réclamé en justice, et qu’il est également assortie d’une sanction que l’on appliquera à celui qui viole ce droit. Bien plus, le droit a toujours un contenu très précis, c’est tout l’art du juriste que de déterminer avec rigueur le sens, le seul sens possible d’un droit. Or, quand nous confédérons, en vrac, ce que l’on a mis sous cette formule des droits de l’homme, quel est le contenu précis du "droit au bonheur", du "droit à la santé", du "droit à la vie", du "droit à l’information", du "droit au loisir", du "droit à l’instruction" ? Tout cela n’a aucun contenu rigoureux.

De cette dénonciation d’un “manque de rigueur”, l’usage du néologisme “droit-de-l’hommisme” basculera rapidement vers une critique, souvent acerbe, d’une forme de bien-pensance à la générosité facile et un peu naïve. Le mot permet d’étriller par exemple ceux dont on estime qu’ils professeraient de belles paroles au mépris de toutes les contraintes de la vraie vie. Et à mesure que l’usage du terme augmente, il ne concernera plus seulement le droit d’ingérence ou une forme d’élan altruiste vis à vis de l’étranger, mais aussi des questions de libertés intérieures et d’Etat de droit. 

Ainsi, en 1997, Jean-Marie Le Pen fera son miel de l'expression "droit-de-l'hommisme" dont le suffixe en "isme" ne jure pas avec le lexique que prise habituellement le leader d'extrême-droite. Au mois de mars cette année-là, alors que le Front national tient congrès à Strasbourg, Le Pen tente de reprendre à son compte le terme inventé par Alain Pellet huit ans plus tôt. Il fait mouche : à l'oreille des militants, mais aussi auprès des médias, le mot est remarqué. Plus tard, Pellet dira que ce jour-là, Le Pen a "jeté le droits-de-l'hommisme en pâture à l'opinion publique". Le terme ne quittera plus vraiment le lexique partisan, même si son usage évoluera, toujours plus large.

Pinochet, le préfet Erignac et les droits de l'homme

Deux ans plus tard, en 1999, Jean-Pierre Chevènement se saisira à son tour du terme en étrillant le “droitsdehommisme de pacotille”. Le 16 janvier cette année-là, celui qui est alors ministre de l’Intérieur se trouve en Corse face à une assemblée d’élus locaux venus se plaindre d’un tour de vis supplémentaire depuis l’assassinat du préfet Erignac, qui remonte à moins d’un an. Pour défendre Bernard Bonnet, nouveau préfet sur l’île et représentant de l’Etat, Chevènement tonne : “Il ne faut pas confondre Bonnet et Pinochet”. Et Chevènement de dénoncer un discours où l’Etat deviendrait “ce pelé, ce galeux d'où viendrait tout le mal”. Le “droit-de-l’hommisme” a pris ce jour-là un tour nouveau.

Trois ans plus tard à peine, Nicolas Sarkozy, à son tour Ministre de l’Intérieur, brocardera dans Le Monde le “droit-de-l’hommisme” dans un registre comparable. Cette fois, pour décocher un uppercut aux opposants de sa loi de sécurité intérieure. Mais toujours avec cette ironie qu’on relève couramment chez ceux qui utilisent l’expression : _"Tous les droits-de-l’hommistes passent devant la porte de Saint-Ouen en disant : '_Mon dieu, les pauvres' puis s’en vont pour aller dîner en ville", grince Nicolas Sarkozy dans un entretien qui sera publié après relecture du cabinet du ministre. Ce soir-là, dans l’édition du journal Le Monde daté du 23 octobre 2002, le terme “droits-de-l’hommistes” remonte carrément dans la titraille de l’article, visible.

Cette année 2002, alors que Jean-Marie Le Pen se hisse au second tour de l’élection européenne, le terme commence à intéresser à mesure qu’il se dissémine. Davantage présent dans le débat public, il interpelle quelques médias, qui y distinguent une façon d’ironiser contre les éternels défenseurs de la veuve et de l’orphelin - un genre de variante tardive du “Vous n’avez pas le monopole du cœur” que Giscard d’Estaing adressait à Mitterrand lors de leur célèbre débat télévisé du 10 mai 1974.

Parmi les indices qui racontent l’ancrage du néologisme dans le débat public, une brève chronique de Sébastien Homer dans L'Humanité, le 26 octobre 2002. Qui commence sur cette phrase : "Néologisme d'extrême droite, construit à partir de l'expression "droits de l'homme", fondements de notre démocratie, ce qui reste quand on a tout perdu." Trois semaines plus tard, le 21 novembre 2002, Libération publiera à son tour un entrefilet dans lequel une lectrice revient sur le  néologisme (“le mot qui fusille”) qui montre à son tour que le terme a planté quelques racines.

Un terme d’extrême-droite ? On peut sans doute relativiser cette approche maintenant qu’un Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères socialiste, l’a utilisé dans une interview au journal suisse Le Temps, en 2002, y voyant une posture de “repli”. Extrait : 

Ma réflexion porte sur la manière dont les gouvernements occidentaux se croient aujourd'hui chargés d'une mission quasi évangélique. Ils s'estiment investis d'un rôle spécial qui n'est pas sans rappeler le "fardeau de l'homme blanc" cher à Kipling. On va vacciner les enfants. On estime avoir un devoir de démocratisation. Sans comprendre que dans le monde, beaucoup de gens ne se retrouvent pas dans cette culture du prosélytisme des droits de l'homme. Je suis aussi attaché aux droits de l'homme que n'importe qui et je ne suis pas relativiste, mais j'interroge: en quoi les Européens ont une légitimité particulière à intervenir? La vérité est que souvent, ce que j'appelle le "droit de l'hommisme" est une posture de repli. C'est une politique de remplacement qui prend acte de notre incapacité à intervenir, y compris sur le plan militaire. Ce "droit de l'hommisme" est valorisant vis-à-vis des opinions publiques européennes, mais il n'a aucune influence sur les mondes russe, arabe ou chinois. Nous faisons des discours pour pallier notre absence de pouvoir ou d'influence. Cela devrait faire réfléchir!

Un rictus pas si réactionnaire

Pour Justine Lacroix, qui a cosigné avec Jean-Yves Pranchère Procès des droits de l’homme :  généalogie du scepticisme démocratique (au Seuil, en 2017), le terme “droit-de-l’hommisme” n’est plus l’apanage d’un camp réactionnaire. 

La chercheuse en science politique explique qu’en réalité, ce phénomène est moins nouveau qu’on ne l’imagine. Ainsi, la critique des droits de l’homme a-t-elle toujours été plus complexe, détaille Lacroix qui cite le philosophe anglais Jeremy Bentham (mort en 1832) ou encore Karl Marx. 

Sur la page Wikipedia consacrée au terme “droit-de-l’hommisme”, un contributeur a justement ajouté de longs passages de La Question juive, que Marx fait paraître en 1843, et où il écrit par exemple :

Il est assez énigmatique qu'un peuple, qui commence tout juste à s'affranchir, à faire tomber toutes les barrières entre les différents membres du peuple, à fonder une communauté politique, proclame solennellement (1791) le droit de l'homme égoïste, séparé de son semblable et de la communauté, et reprenne même cette proclamation à un moment où le dévouement le plus héroïque peut seul sauver la nation et se trouve réclamé impérieusement, à un moment où le sacrifice de tous les intérêts de la société bourgeoise est mis à l'ordre du jour et où l'égoïsme doit être puni comme un crime (1793). La chose devient plus énigmatique encore quand nous constatons que l'émancipation politique fait de la communauté politique, de la communauté civique, un simple moyen devant servir à la conservation de ces soi-disant droits de l'homme, que le citoyen est donc déclaré le serviteur de l'“homme” égoïste, que la sphère, où l'homme se comporte en qualité d'être générique, est ravalée au-dessous de la sphère, où il fonctionne en qualité d'être partiel, et qu'enfin c'est l'homme en tant que bourgeois, et non pas l'homme en tant que citoyen, qui est considéré comme l'homme vrai et authentique.

Pour Lacroix et Pranchère, ce que le bon vieux “droit-de-l’hommisme” réactive aujourd’hui relèverait d’un nouveau néologisme : une forme d’”anti-démocratisme”

Depuis la sortie de leur ouvrage il y a une grosse année, plusieurs contributions sont parues, signées Jean-Louis Michéa (Le loup dans la bergerie, 2018 aux éditions Climats) ou encore Pierre Manent (qui dénonce par exemple l'impasse d'une "revendication universalisante" dans La loi naturelle et les droits de l’homme, aux PUF en mars 2018). Plusieurs auteurs dénoncent ainsi le "droit-de-l'hommisme" en tant qu'il servirait de support incantatoire à des revendications aussi diverses que le féminisme, le droit à la GPA pour les couples gays ou encore l'abolition des frontières.

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Il s'y instruit une forme renouvelée de procès d’une "idéologie des droits-de-l’homme", qui incite à relire le Procès des droits de l’homme de Lacroix et Pranchère_._ A moins que vous n’en profitiez pour réécouter Justine Lacroix, invitée de Frédéric Worms dans “Matières à penser” le 28 mai 2018 sur France Culture :

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