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Droits du foot français : les télés menacées par de nouveaux usages numériques

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Les jeunes supporters de football préfèrent de plus en plus les résumés de match sur leur téléphone au lieu de voir l'intégralité des rencontres en direct.
Les jeunes supporters de football préfèrent de plus en plus les résumés de match sur leur téléphone au lieu de voir l'intégralité des rencontres en direct.
© Getty - zeljkosantrac

Entretien. La Ligue de Football Professionnel n'a pas encore pu réattribuer les droits de la Ligue 1 et de la Ligue 2, détenus jusqu'ici par le groupe Mediapro. Les spectateurs regardent aujourd'hui autrement le football, fragilisant chaînes et clubs. Analyse de Pierre Rondeau, économiste du sport.

Depuis le naufrage du groupe sino-espagnol Mediapro, incapable de payer les droits de retransmission des matchs de Ligue 1 et de Ligue 2 acquis pour la période 2020-2024, la Ligue de Football Professionnel cherche un ou des successeurs. Avec la crise sanitaire, les matchs à huis clos, et les résultats médiocres des clubs français dans les coupes européennes cette saison, les championnats professionnels ont perdu de leur prestige. "Ils ne valent plus que 500, 600, ou 700 millions d'euros par saison__, comparé au chèque de près d'1,2 milliards d'euros promis par Mediapro et beIN Sports en 2018, au moment de l'attribution des droits", résume Pierre Rondeau

Professeur d'économie à la Sports Management School, et co-directeur de l'Observatoire du sport de la fondation Jean Jaurès, il analyse les transformations en cours de la consommation du spectacle footballistique, notamment chez les plus jeunes. Elles impactent directement les droits de retransmission, et affectent les diffuseurs télévisuels "traditionnels", qui ont de plus en plus de mal à rentabiliser leurs dépenses massives en droits TV. 

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39 min

En 2018, Mediapro et beIN Sports acquièrent les droits TV de la Ligue 1 et de la Ligue 2 françaises pour près d'1,2 milliard d'euros, dont les deux tiers uniquement pour Mediapro. Aujourd'hui, le groupe sino-espagnol ne peut plus payer ces échéances. A-t-il payé trop cher ces droits à l'époque ? La Ligue 1 et la Ligue 2 valent-elles ce prix-là ? 

La phrase la plus courante, la plus utilisée aujourd'hui, est effectivement celle-ci. La somme d'1,2 milliard d'euros a été totalement surestimée et la Ligue de Football Professionnel (LFP) a été aveuglée par ce chèque mirobolant. On pensait que la Ligue 1 était finalement surévaluée. Mais le paradoxe est que même sans Mediapro, quand on épluche les propositions des autres acteurs, Canal Plus et beIN Sports en 2018, ces derniers dépassaient aussi le milliard, à eux deux. Parce que le contexte économique était favorable. Parce que l'on avait des acteurs en concurrence, à l'époque beIN Sports et Canal+, qui voulaient s'approprier les droits de la Ligue 1. Et puis, on avait à ce moment là une Ligue 1 qui, sportivement, marchait sur l'eau, avec le Paris Saint-Germain, avec l'AS Monaco, avec l'Olympique de Marseille, avec l'Olympique Lyonnais. On avait vraiment tous les feux au vert. 

Ce qu'il s'est passé en 2020, c'est à la fois les difficultés financières de Mediapro, son absence de garanties financières, d'expérience, et une nouvelle stratégie de diffusion. On parle d'une chaîne, Téléfoot, coûtant 25 euros par mois, avec seulement du football français, et encore, même pas l'intégralité de la Ligue 1. Alors qu'en face, beIN Sports et Canal Plus offrent un catalogue bien plus conséquent, et ont des garanties financières. 

En conclusion, ce n'est donc pas le montant promis en 2018 qui pose problème. Mais plutôt la nature et l'insolvabilité de l'acteur qui devait le payer. Il n'avait pas les reins assez solides. Ajoutez à cela le contexte économique et la crise sanitaire, et la catastrophe est arrivée. 

Au-delà des droits TV impayés, car Mediapro n'était pas viable, est-il aussi plus difficile de rentabiliser de tels investissements, car la Ligue 1 intéresse moins. En témoigne les audiences des matchs en direct, qui baissent depuis quelques années. A quoi cela est-il dû ? Les supporters se lassent-ils de passer 90 minutes devant le même programme ? 

C'est sûr que la crise sanitaire, les matches à huis clos, et la faiblesse sportive des clubs en Coupe d'Europe ces dernières années, que ce soit Lille, Marseille, Saint-Étienne, Bordeaux, Nice, n'aident pas à l'attractivité du championnat. Par conséquent, oui, la Ligue 1 aujourd'hui ne vaut pas le milliard d'euros payé par Mediapro et beIN Sports en 2018. On tourne plutôt autour des 500, 600, 700 millions d'euros par saison.

Et puis, il y a cette tendance de fond de fuite progressive des téléspectateurs assidus, notamment chez les téléspectateurs les plus jeunes, nés à partir des années 2000. Un phénomène que peu d'acteurs ont anticipé. Pour preuve, en 2018, quand Free obtient les droits numériques de la Ligue 1, précisément la diffusion en léger différé des matchs et des résumés sur smartphone et sur la Freebox, cela ne lui coûte que 42 millions d'euros par an. 

Le syndicat des clubs européens a réalisé une étude en 2018-2019 montrant que plus de 30 % des jeunes âgés de 16 à 24 ans n'avaient que peu d'intérêt pour le football. Un chiffre bien plus élevé que pour les générations de supporters plus âgés. Les jeunes, aujourd'hui, sont moins intéressés par le football et plus enclins à occuper leur temps libre autrement qu'en restant bloqués 90 minutes devant un match. Ils préfèrent les résumés sur Twitter, sur Facebook et sur Instagram. Ils vont moins "consommer" le football de façon traditionnelle, en regardant l'émission d'avant-match, le match, puis l'émission d'après-match. Ils vont seulement s'intéresser aux résultats. On le constate d'ailleurs avec l'augmentation du nombre de paris sportifs. 

L'intérêt pour le football hors des retransmissions traditionnelles se manifeste dans la croissance des paris sportifs en ligne : 37% de joueurs en plus au troisième trimestre 2020.
L'intérêt pour le football hors des retransmissions traditionnelles se manifeste dans la croissance des paris sportifs en ligne : 37% de joueurs en plus au troisième trimestre 2020.
© Getty

Ce n'est donc pas parce que les jeunes regardent moins le football, et de façon continue, qu'ils s'y intéressent moins. Par exemple, le jeu vidéo Fifa est le bien de loisir le plus consommé en France depuis dix ans. Et puis, les réseaux sociaux diffusent de très nombreux contenus sportifs. Il y a donc bien un intérêt de la jeunesse pour le sport, sauf que leur consommation est différente. 

Les ayants droit, les diffuseurs doivent donc revoir leurs pratiques, leurs modèles de diffusion ? 

Oui, mais attention. Free, pour l'instant, paie 42 millions d'euros chaque année. Et son application Free Ligue 1 compte 500 000 utilisateurs. Pour une application gratuite, on peut être dubitatif sur le succès d'une telle offre. Ce type de propositions va commencer à se démultiplier dans les prochaines années. Mais pour l'instant, nous passons par une phase de transition où l'on continue à regarder la télévision. Le premier confinement l'a confirmé, la télévision reste un bien de loisir très consommé par les Françaises et les Français, quel que soit l'âge. Mais c'est évident que de plus en plus, les supporters, et notamment les jeunes, vont se tourner vers une autre façon de consommer. Soit via des plateformes, en direct, plutôt que via des chaînes de télévision traditionnelles. Ou carrément des résumés sur leur téléphone. 

Pour l'instant, Free a les droits et, je pense, va les conserver jusqu'en 2024. Mais les géants du web comme Amazon, Netflix, DAZN, Facebook, et d'autres commencent à s'y intéresser. Et ils se positionneront très certainement sur les prochaines ventes de droits, pour devenir diffuseurs du football français. Je fais le pari que dans quelques années, la télévision traditionnelle n'existera plus. On ne la regardera plus du tout de façon linéaire. On le voit déjà aujourd'hui quand on est choqué de devoir attendre 21h15, 21h30 pour que le programme de première partie de soirée débute. On est énervé par la publicité. 

Aujourd'hui, sur une plateforme de streaming légal, on choisit de regarder un programme quand on veut, où on veut. On n'a pas envie de s'embêter avec ce qu'il y a avant ou après. Produire du football en direct sur une plateforme reviendra au même. On a juste à lancer l'application au début du match. On ne s'embête pas à regarder l'avant-match, le programme à la mi-temps, l'après-match, car on préfère faire autre chose durant ce temps-là.

Les télévisions traditionnelles ne sont plus en phase avec les attentes des téléspectateurs...

BeIN Sports, RMC Sport et Téléfoot, finalement, correspondent à tout ce que ne veut plus le public aujourd'hui. Aujourd'hui, être abonné à Téléfoot, ou à beIN Sports, à quoi cela sert quand il n'y a pas de matchs ? Les jeunes, finalement, en ont marre de payer 20 ou 30 euros par mois pour une chaîne de télévision en continu, qui ne propose du direct, des matchs qu'une fois par semaine, alors que sur les plateformes de streaming, et via les vidéos en quasi-direct, on consomme uniquement au moment choisi.

Pour Téléfoot, beaucoup de gens se disaient : "Je vais payer cette chaîne, alors que lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, je ne la regarde pas. Pourquoi ?" Il y a une révolution de la consommation, c'est évident. Et celle-ci va s'imposer. Dès la mise en vente de la prochaine période, les saisons 2024 à 2028, on verra sûrement déjà du "pay per view", le paiement d'un match à la demande, l'explosion des droits en quasi-direct, ou une plateforme de streaming consacrée à la Ligue 1. 

Les chaînes souffrent aussi du piratage, de la diffusion illégale et en ligne des matchs. Cela a-t-il eu un impact sur le nombre d'abonnés de Téléfoot, et donc sur la catastrophe industrielle actuelle ? 

Je pense que le streaming a une origine plus lointaine. Depuis l'arrivée de RMC Sport, en 2017, on a vu l'engouement et l'attractivité de l'IPTV, du streaming illégal. En France, contrairement à d'autres pays européens, on ne s'est jamais préoccupé de ce sujet. On n'a jamais fait de lois sévères, offert un appareil législatif puissant pour lutter contre le streaming. Une loi, d'ailleurs, devait être votée en mars dernier par l'ex-ministre de la Culture, Franck Riester. Elle a été reportée en raison du Covid.

Fin janvier, le groupe LREM a redéposé un projet de loi pour lutter contre le streaming sportif. Mais c'est très tard. Au Portugal ou en Angleterre, ils se sont dotés d'un appareil législatif fort depuis des années, pour contrôler, lutter contre le streaming sportif illégal. 

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Le streaming a eu un impact sur la viabilité et sur la rentabilité des chaînes de sport, c'est évident. Hadopi, par exemple, estime qu'entre 1 million et 3 millions de personnes consomment régulièrement du streaming sportif illégal. Toute la question est de savoir si ce phénomène est dû à l'accessibilité du streaming ou plutôt au modèle économique des diffuseurs et du football français, qui a voulu multiplier la concurrence, entre beIN Sports, Canal Plus, RMC Sport, Mediapro. Le but étant d'augmenter le prix des droits sans prendre en considération le portefeuille du consommateur, qui, aujourd'hui, doit débourser plus de 80 euros par mois pour regarder l'intégralité du foot français. Cela a certainement dû inciter les consommateurs à se tourner vers des moyens illégaux. 

Le football français ne s'est pas posé les bonnes questions, ne s'est pas remis en cause et a laissé faire cet appel à la concurrence, cette multiplication des chaînes, qui a abouti à la situation actuelle. On a aujourd'hui quatre chaînes payantes en France, sans oublier Eurosport. Et le consommateur, en plus, devra payer aussi Netflix, Amazon, Disney, Apple Plus. Il en a marre de payer autant. 

Il faut rappeler qu'en 2018, la Ligue de Football Professionnel, voulant s'éviter une entente entre Canal+ et beIN Sports, a fait appel à Mediapro, pour rajouter un concurrent dans l'appel d'offres, et provoquer une inflation des droits. Tout comme aujourd'hui, on sait que le président de la Ligue, Vincent Labrune, appelle assez régulièrement Amazon pour lui demander de se positionner sur les droits sportifs, afin d'augmenter la concurrence. C'est donc un peu le serpent qui se mord la queue.