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Du Burkina à l'Inde, l'Algérie ou la Californie : petit tour du monde de salles de cinéma

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Le Palace, Sousse, Tunisie, 2018. Stephan Zaubitzer travaille avec une chambre photographique qui exige de longs temps de pose. D'où des salles souvent vides à l'image pour éviter des mouvements gênants de personnes. Auteur :  Copyri
Le Palace, Sousse, Tunisie, 2018. Stephan Zaubitzer travaille avec une chambre photographique qui exige de longs temps de pose. D'où des salles souvent vides à l'image pour éviter des mouvements gênants de personnes. Auteur : Copyri
- Stephan Zaubitzer

Entretien. Que disent les salles de cinéma de l'Histoire d'un pays, d'une société, d'un quartier ? Depuis 2003, le photographe Stephan Zaubitzer a parcouru le monde pour un inventaire "forcément incomplet" de ce patrimoine que beaucoup considèrent en sursis, mais qui mobilise toujours.

Au Burkina, en Inde, au Liban, au Maroc, en Roumanie, en République tchèque, au Brésil, en Algérie ou encore en Californie. Pendant des années, le photographe documentaire Stephan Zaubitzer a confronté sa chambre photographique à des salles de cinéma du monde entier. La collecte d'un patrimoine en partie exposée pour quelques jours à la galerie Cinéma, à Paris. Après notamment une résidence photographique sur les salles de cinéma au Maroc exposée au musée Slaoui de Casablanca. 

Il revient sur son travail au long cours.

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A la rencontre de Stephan Zaubitzer, interrogé par Eric Chaverou (journal de 18h d'Aurélie Kieffer)

3 min

Stephan Zaubitzer dans la galerie Cinéma, où quelques-unes de ses photographies sont actuellement exposées
Stephan Zaubitzer dans la galerie Cinéma, où quelques-unes de ses photographies sont actuellement exposées
© Radio France - Eric Chaverou

Comment vous est venue cette idée ?

Au départ, en 2003, j'habitais chez un ami à Ouagadougou et j'ai découvert une salle de cinéma en plein air à côté, pendant une semaine. J'ai trouvé cela tout à fait formidable et j'ai commencé à travailler un peu d'instinct sur les salles de cinéma. Ensuite, j'ai eu quelques reconnaissances, notamment des prix pour ce travail mené à Ouagadougou, et je me suis totalement passionné pour ce projet en essayant de faire un ou deux voyages par an, en fonction des financements, pour continuer cet inventaire des salles dans le monde.

Le Métro, Le Caire, Egypte, 2010
Le Métro, Le Caire, Egypte, 2010
- Stephan Zaubitzer

Quel déclic a joué pour la première salle, à Ouagadougou ? L'architecture, l'histoire, l'ambiance ?

Il s'agissait d'abord d'une salle en plein air, assez rudimentaire, avec une cabine de projection et un écran en béton pas forcément peint en blanc. J'ai regardé cela et j'ai trouvé que c'était assez magnifique quand la lumière du faisceau du projecteur se mélangeait aux lumières des étoiles. Il y avait même parfois des ruptures de courant et nous nous retrouvions complètement plongés dans le noir.  

Sachant que les salles de la ville ont été construites sous Thomas Sankara avec aussi une volonté politique d'éduquer la population du Burkina Faso. L'image était très importante pour Sankara pour pouvoir développer son propre discours.

Ce mélange de politique et d'évasion m'a séduit.

Comment s'est ensuite structuré votre travail ? Avec quelles priorités ?

Après le Burkina, j'ai voulu aller là où le cinéma est très présent, comme aux Etats-Unis ou en Inde. En Inde, en 2010, puis en Californie, en 2013. 

Parce que le cinéma a un peu été inventé au Nord de la Méditerranée, je me suis ensuite concentré sur la rive sud de la Méditerranée : en Egypte, en 2010, au Maroc, en 2014, au Liban, en 2016, en Tunisie, en novembre dernier, et en Algérie en juillet.

Le Strand, Alexandrie, Egypte, 2010
Le Strand, Alexandrie, Egypte, 2010
- Stephan Zaubitzer

La première salle de cinéma était l'Eden-Théâtre, à La Ciotat, juste en face de la Méditerranée (à visiter lors des prochaines Journées du patrimoine, NDLR). Si les hommes ont traversé et colonisé l'autre partie de la rive, ils ont aussi apporté les salles de cinéma et cette nouvelle technologie, que les gens se sont appropriée lors des indépendances. 

Cela a également participé à une construction de l'identité nationale : celle de l'Algérie par exemple est beaucoup passé par le cinéma et ses films ont été projetés dans les salles paradoxalement issues de la colonisation.      

J'ai du mal à m'intéresser aux multiplexes. Je m'intéresse un peu à l'architecture et beaucoup aux salles historiques, qui ont traversé la colonisation et la décolonisation, et à leur appropriation par les habitants. J'aime les vieux bâtiments, dans une récolte de mémoire. 

Finalement, une salle de cinéma n'est qu'une cabine de projection et un écran. Mais j'aime à observer comment tout s'est construit autour et à montrer des séries de salles pour les comparer. Et quand j'expose ces photos, cela donne envie aux spectateurs d'aller en salle et de se poser la question de la situation dans leur pays. 

Le Rio, Alexandrie, Egypte, 2010
Le Rio, Alexandrie, Egypte, 2010
- Stephan Zaubitzer

Quels points communs, quelles récurrences, avez-vous constaté dans ces pays méditerranéens ?

On observe des modes architecturales impressionnantes selon les époques de construction, comme les salles égyptiennes ou baroques. Dans les années 30, on édifiait des sortes de palaces gigantesques, avec 1 000 ou 1 200 places. Dans la rive sud de la Méditerranée, il y a également les salles atmosphériques garnies de petites lumières qui ressemblent à des étoiles, pour que le spectateur soit plongé dans l'Univers, même si tout cela est du stuc et du faux.  

Pour les pays de la rive sud de la Méditerranée, l'âge d'or a eu lieu au moment de la splendeur du cinéma égyptien et pour l'Algérie, au moment de l'indépendance. Des années 50 à la fin des années 70. A Alger, tout le monde avait pour tradition d'aller une fois ou deux par semaine au cinéma.

Après, la production égyptienne a diminué, avec moins d'éclat régional et international, les paraboles ont fait leur apparition, et la décennie noire a meurtri l'Algérie.    

Aujourd'hui, la situation est contrastée selon les pays. Au Maroc, le patrimoine est par exemple assez bien conservé, même si beaucoup de salles ont fermé. Je pense à "L'Avenida" de Tétouan ou au "Goya" de Tanger (récemment reconverti en complexe, NDLR), pour lequel il suffirait de remettre des sièges. L'écran est encore là et le lieu n'a été ni squatté ni démoli. Il y a aussi des salles mythiques, comme "Le Lynx", à Casablanca, des endroits étonnants comme à Alger "Le Debussy" ou des salles de grande réputation, comme "Le Métro" ou "Le Miami", au Caire.  

Le Goya, Tanger, Maroc, 2014
Le Goya, Tanger, Maroc, 2014
- Stephan Zaubitzer

Ces salles n'ont-elles pas été rejetées, abandonnées ou détruites, considérées comme des symboles de la colonisation ?

En Algérie, non. Je n'y étais pas au moment de l'indépendance mais cela fait vraiment partie de leur patrimoine. Ces salles font partie de leur Histoire et ils se les sont appropriées. Ils en sont fiers même si elles ne fonctionnent pas. Peut-être parce qu'ils y sont allés, y ont vécu leurs premières émotions. 

Le Century, Oran, Algérie, 2019
Le Century, Oran, Algérie, 2019
- Stephan Zaubitzer

Les acteurs, actrices de ces lieux - propriétaires, employé.es - vous ont-ils bien reçu ?

Je suis concentré sur mes photos, sans démarche journalistique auprès de ceux ou celles qui vont m'ouvrir à ces lieux, me les faire partager. Mais j'ai senti qu'ils étaient sensibles à ma démarche et j'ai généralement été très bien accueilli, parce qu'ils y voient un patrimoine en sursis. 

De ce que j'ai observé, je n'arriverai pas à une conclusion franche et directe : la situation dépend tellement des villes, des gens qui se mobilisent. De petites associations au fin fond du Liban arrivent par exemple à rouvrir une salle à Tyr. La question des salles reste très sensible dans ces pays, avec un attachement très symbolique et très affectif.  

Le Colorado, Tripoli, Liban, 2016
Le Colorado, Tripoli, Liban, 2016
- Stephan Zaubitzer

Comment ces salles méditerranéennes résistent-elles à internet et aux nouveaux modes de consommation du cinéma ?

C'est difficile. En France, les salles bénéficient d'un réseau d'aides très fort. Ce n'est pas forcément le cas de ces pays. 

En Algérie, par exemple, 400 fonctionnaient à l'indépendance, contre près de dix fois moins aujourd'hui. Mais j'ai quand même été surpris du nombre de salles encore ouvertes. Ce n'est pas aussi dramatique que l'on peut le penser, même si tout cela doit se réinventer. 

Et ces lieux sont tellement référencés à un quartier : la salle donne aussi l'âme, parfois le nom à un quartier, même quand elle a été détruite. Il y a quelque chose de très fort dans ces pays, peut-être même plus fort que ce que l'on peut trouver en France.

Après, tout le défi est de faire revenir du public dans des endroits magnifiques mais aussi très vétustes. On ne peut plus se contenter, comme avant, de projeter un film et d'avoir sa salle pleine. L'argument des architectes d'antan de faire une salle belle dès le trottoir pour la remplir n'est plus valable. Même en France, ce n'est pas possible. Une salle est obligée de devenir plus sociale encore qu'auparavant, avec des animations, des avant-premières avec des réalisateurs. L'avantage de ces pays est un parc de salles encore souvent debout; elles n'ont pas été complètement transformées en supermarchés.

L'Elite, Kouba, Alger, Algérie, 2019
L'Elite, Kouba, Alger, Algérie, 2019
- Stephan Zaubitzer

Et quelles images conservez-vous de l'Inde ?

C'était il y a neuf ans mais, déjà, c'est un cinéma très national. J'ai été très marqué de voir les gens se lever avant le film pour chanter l'hymne national. Avec des films le plus souvent indiens.

Mais c'est le cas finalement aussi aux Etats-Unis. J'ai vu la même affiche dans toutes les salles que je photographiais pendant mon séjour. Et pour les salles, certaines ont totalement conservé leur côté palace mais beaucoup de palaces sont aussi complètement à l'abandon. Après, très souvent, des cinés palaces de ce type projettent encore des films mais se sont transformés en salle de spectacle parce que cela permet de réunir davantage de gens. Comme ce fut le cas pour le Gaumont-Palace, à Paris, qui a pu accueillir jusqu'à 6 000 personnes et n'existe plus.