Publicité

Du chevalier au paternaliste : la fabrique du mot "entrepreneur"

Par
Chevalier français, XIIe siècle
Chevalier français, XIIe siècle
© AFP - Leemage

Previously. A l'occasion du sommet social de Göteborg, et à l'heure où la "start-up nation" revient comme un slogan, voici un retour sur l'histoire d'une notion spécifiquement française dont le terme, lié à l'origine à la chevalerie, remonte au Moyen Âge : l'entrepreneur.

Alors que les chefs d'Etat européens se retrouvaient ce vendredi 17 novembre au sommet social de Göteborg, retour sur l'histoire d'une figure qui connaît un regain de valorisation sous le quinquennat Macron : l'entrepreneur. "La Fabrique de l'Autre", c'est chaque mois dans La Fabrique de l'Histoire l'analyse d'un mot qui catégorise un groupe de gens, et une plongée dans l'histoire pour comprendre la genèse de ce terme. Pourquoi choisir le mot "entrepreneur" et pas "chef d'entreprise" ? Parce que le terme est spécifiquement français, au point d'avoir été repris dans la langue anglaise. Apparu dès le Moyen Âge, ce mot a d’abord été lié à l'univers de la chevalerie avant de toucher la sphère économique. Associé au risque, à l'action hors-norme, puis à l'argent, le terme se consolide aux XVIIIe et XIXe siècles avec l'industrialisation du pays, mais pas de façon linéaire.

Au Moyen Âge, l'entrepreneur est d'abord chevalier

Depuis quand parle-t-on d'entrepreneur ? Il faut remonter jusqu'au Moyen Âge pour trouver trace du terme, qui apparaît d'ailleurs avant celui d' "entreprise", et dans un sens éloigné de la stricte sphère économique.  

Publicité

Au XIIe siècle, de fait, quand le mot commence à être utilisé régulièrement, il dépend de l'univers de la chevalerie : le "chevalier entrepreneur" dans le roman courtois, est celui qui mène des actions héroïques de combat, visant à défendre une cause juste. Progressivement, les entrepreneurs vont désigner les organisateurs de joutes, de combats codifiés : le terme reste donc lié au chevaleresque, et doit être mis en regard de l'évolution du mot entreprise, qui signifie alors, aux XVe et XVIe siècles, "jeux guerriers".

Pour autant, l'idée économique ou financière associée au vocabulaire de l'entreprise n'est pas complètement absente de la période médiévale : au XIIIe siècle, l'entreprise est le fait de mener une action sur la base d'un contrat préalable, où le prix est négocié à l'avance. Et du côté de ce qu'on appelle les métiers, c'est-à-dire l'ensemble des artisans, sont "entrepreneurs" ceux qui viennent déroger aux règles qui régissent les différents corps de métier. Ces "entrepreneurs" qui outrepassent leurs droits, par exemple en se tournant vers un marché moins local, sont d'ailleurs visés par ce qu'on appelle la police des métiers.

Au XVIIIe siècle, l'entrepreneur définitivement du côté de l'activité économique

De façon schématique, c'est le bien le XVIIIe siècle qui va consolider l'appartenance des termes "entrepreneur" et "entreprise" à la sphère économique, à condition de garder à l'esprit le fait que ces deux mots ont eu des sens très flous et glissants, preuve de l'évolution historique à l'oeuvre.

Au XVIIIe siècle,  "l'entrepreneur" est de plus en plus remplacé par "l'entrepreneur en" ou "de" quelque chose, par exemple "l'entrepreneur en bâtiment". La construction est d'ailleurs le premier domaine où le terme d'entrepreneur s'applique sans ambiguïté, puisque dans les dictionnaires, l'entrepreneur est celui qui conduit un ouvrage en bâtiment. Traditionnellement, cette fonction est dévolue à deux métiers, l'architecte ou l'artisan-maçon.

Le XVIIIe siècle est aussi celui des premières théories économiques, qui s'efforcent de donner corps au terme entrepreneur. Chez le français Cantillon, l'entrepreneur est celui qui s'engage dans une activité par son travail et son argent, mais sans certitude de l'avantage qu'il en tirera. Chez l'économiste autrichien Joseph Schumpeter, l'entrepreneur est celui qui innove dans l'activité économique et qui en tire des résultats : ici, sont entrepreneurs aussi bien un paysan qu'un artisan, ou encore un propriétaire de manufacture.

Dans cet effort de définition de l'entrepreneur, les notions de risque et d'innovation émergent pour imprégner durablement le mot jusqu'à nos jours. C'est également au XVIIIe siècle que l'argent devient une donnée incontournable dans la figure de l'entrepreneur : il investit de l'argent ou cherche à en gagner - ou les deux.

Le XIXe siècle ou l'avènement de l'entrepreneur capitaliste

Au tournant du 19e siècle, apparaît l'expression d'entrepreneur "en industrie". Le sens du mot se complexifie avec l'importance croissante du capital : la recherche du profit se double alors d'un questionnement moral.

Au début, l'entrepreneur en industrie, directeur de manufacture par exemple, n'a pas bonne presse : l'élite est plutôt réservée aux propriétaires, fonciers et autres. Mais en résumé, le XIXe siècle va progressivement donner ses lettres de noblesse à l'entrepreneur, notamment via la figure du patron paternaliste. 

Avec l'affirmation progressive d'une logique capitaliste (investir pour gagner plus en retour), la définition de l'entrepreneur oscille alors entre la conduite d'une industrie et la gestion d'un capital. Une tension encore pertinente aujourd'hui.

Entre 1850 et la crise de 1929, l'entrepreneur fait en quelque sorte le yoyo dans les représentations sociales, tantôt dévalorisé, tantôt porté aux nues. Un aller-retour fonction, désormais, du rapport qu'il entretient avec la main d'œuvre qu'il emploie. La construction de la figure de l'ouvrier, en miroir, en est le signe.

Bibliographie

Hélène Vérin, Entrepreneurs, entreprise, histoire d'une idée, PUF, 1982

Maurice Marchesnay,L'entrepreneur, une histoire française,  Revue française de gestion, 2008/8

Jean Andreau, Entrepreneur et entreprise chez Montchrestien et Cantillon, (dir Alain Guery), ENS Editions, 2011