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Du "cocktail Molotov" au "Bandera smoothie" ukrainien : histoire d'une arme incendiaire

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Un manifestant anti-gouvernement ukrainien se prépare à lancer un cocktail Molotov lors d'affrontements avec la police anti-émeute dans le centre de Kiev, le 25 janvier 2014.
Un manifestant anti-gouvernement ukrainien se prépare à lancer un cocktail Molotov lors d'affrontements avec la police anti-émeute dans le centre de Kiev, le 25 janvier 2014.
© AFP - DMITRY SEREBRYAKOV

Les images de civils ukrainiens fabriquant des cocktails Molotov à la chaîne ont fait le tour du monde. Ces derniers ont renommé cette arme "bandera smoothie" pour éviter son appellation russe. Mais le nom "cocktail Molotov" était pourtant déjà ironique et moquait, dès 1939, la propagande de l'URSS.

Des civils ukrainiens qui travaillent à la chaîne pour aligner des bouteilles de verre dont dépassent des mèches de tissu. L’image est évocatrice : on identifie immédiatement le fameux “cocktail Molotov”, cet engin incendiaire connu pour sa facilité de fabrication et qui émaille, depuis de nombreuses années, nombre de conflits. Dans la guerre qui l'oppose à la Russie, le peuple ukrainien s’est rapidement et sans surprise approprié cette arme. Face à l’avancée des chars russes, le président ukrainien lui-même, Volodymyr Zelensky, a appelé sa population à s’équiper pour repousser les tanks ennemis, l’armée allant même jusqu'à diffuser des “tutoriels” indiquant où viser les véhicules blindés. 

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La création d'un cocktail Molotov requiert des éléments facilement accessibles (une bouteille en verre, un liquide inflammable et un morceau de tissu) et il existe donc de nombreuses variations de cette arme incendiaire. Les Ukrainiens ont quant à eux opté pour une variante qui consiste à ajouter du Styrofoam, ces petites billes de polystyrène qui vont permettre au liquide incendiaire d'adhérer aux cibles. Mais pas question pour les Ukrainiens d’affronter l’ennemi russe avec une arme... qui porte un nom russe. Selon le maire de Lviv, Andriy Sadovy, les Ukrainiens “ont décidé de ne pas accorder l'honneur aux Russes d’avoir une arme à leur nom et ont rebaptisé les cocktails Molotov les ‘smoothies Bandera’”, du nom du héros national de l'indépendance ukrainienne, Stepan Bandera, pourtant très contesté car ayant collaboré avec l'Allemagne nazie et considéré comme un criminel de guerre. 

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Des volontaires des Unités de défense territoriale préparent des cocktails Molotov à utiliser contre les troupes russes, à Kiev, en Ukraine.
Des volontaires des Unités de défense territoriale préparent des cocktails Molotov à utiliser contre les troupes russes, à Kiev, en Ukraine.
© Getty - Marcus Yam

Une arme de guerre centenaire 

Ironiquement, les origines de la dénomination “cocktail Molotov”, loin d’être russes, sont avant tout sarcastiques… et une critique adressée à l’URSS dans les années 30, peu après l'apparition de ce type d'engin incendiaire. 

Si le cocktail Molotov a ses ancêtres (l'être humain n'a pas attendu le XXe siècle pour utiliser des armes incendiaires, et les Assyriens utilisaient déjà des pots contenant des substances combustibles dès le IXe siècle avant J-C.), ce n'est qu'en 1936, lors de la guerre civile espagnole, que la version moderne du cocktail Molotov se popularise. Les troupes nationalistes du général Franco affrontent l'Armée populaire de la République, soutenue notamment par les tanks soviétiques T-26. Lors de la bataille de Seseña, en juillet 1936, Franco ordonne à ses troupes, mal équipées pour faire face aux chars T-26, d'utiliser des "bombes de pétrole". Leur efficacité est redoutable : les flammes détruisent les chenilles des chars soviétiques, et contraignent les occupants à fuir ces tombeaux métalliques, sous peine de mourir brûlés ou suffoqués. 

Rapidement, l’armée populaire de la République adopte à son tour ce type d’armement pour affronter les forces nationalistes de Franco, comme l’expliquait par la suite le vétéran des Brigades internationales, Tom Wintringham : “Faites en sorte que [la bouteille] tombe devant le tank. Le tissu doit s'accrocher aux chenilles ou à une roue dentée, ou s'enrouler autour d'un axe. La bouteille va s'écraser, mais l'essence doit avoir suffisamment imbibé le tissu pour créer un feu puissant qui brûlera les roues en caoutchouc sur lesquelles la chenille du tank tourne, mettra le feu au carburateur et frira l'équipage. Mais ne jouez pas avec ces choses. Elles sont extrêmement dangereuses.”

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En réalité, l'apparition des "bombes de pétrole" est sans doute antérieure à la guerre civile espagnole. Dans "Frank Aiken's War : The Irish Revolution, 1916-23", l'historien Matthew Lewis raconte ainsi comment des membres de l'IRA, au cours des années 1920, utilisaient déjà des "bombes de pétrole", mais de façon très marginale. "Les armes incendiaires improvisées n'avaient rien de nouveau pour l'IRA, raconte l'historien. Leurs efforts passés tendaient vers quelque chose de plus sophistiqué, employant des mélanges chimiques complexes et créant des grenades à main élaborées.  La simplicité contrastée de "la bombe à essence" aurait dû en faire un atout, mais elle n'a en réalité servi qu'à la marginaliser. Les supérieurs [de l'IRA] n'ont tout simplement pas compris le dispositif".

Des "paniers repas" de Molotov au cocktail

Les bombes à pétrole ne deviennent finalement populaires que pour faire face aux tanks, devenus entre temps le fer de lance des stratégies militaires, et qui s'avèrent d'autant plus vulnérables aux flammes qu'ils fonctionnent avec de l'essence.

Mais ce n'est qu'à la fin des années 1930 qu’apparaît le nom de “cocktail Molotov”, comme le raconte l'historien américain William R. Trotter dans A Frozen Hell : The Russo-Finnish Winter War of 1939-1940. Le 30 novembre 1939, l’Union soviétique envahit la Finlande, débutant la Guerre d'Hiver. Très largement surpassés en nombre de combattants (1 soldat finlandais pour 4 soldats soviétiques), les Finlandais optent pour des techniques de guérilla qui leur permettent de compenser leur désavantage numérique. L'Armée rouge, elle, bombarde les positions de ses adversaires alors que, sur les ondes soviétiques, le Commissaire du peuple aux affaires étrangères, Viatcheslav Molotov assure à qui veut l'entendre que l’URSS ne bombarde pas la Finlande. A en croire sa propagande, les troupes soviétiques délivrent de la nourriture aux Finlandais affamés et ne font qu'apporter une aide humanitaire. 

Sarcastiques, les soldats finlandais renomment alors ironiquement les bombes envoyées par l’URSS les “paniers repas de Molotov”. A mesure que les chars d’assaut soviétiques avancent, les troupes finlandaises répondent à leur tour avec des armes incendiaires, renommées pour l’occasion "cocktails Molotov”, une désignation qui emprunte à son tour au champ très restreint de la gastronomie létale. Ces armes ont beau être très efficaces contre les chars russes, la Finlande n’en subit pas moins une défaite… Ce qui n’empêche pas le nom de “cocktail Molotov” de passer à la postérité, et l’arme d’être employée à l’excès dans les conflits qui suivront. 

Depuis 1939, ces armes incendiaires ont par ailleurs trouvé leur successeur dans les arsenaux militaires : il existe dorénavant des grenades incendiaires capables d’atteindre des températures dépassant les 2000°C et qui peuvent faire fondre du métal. Quant au cocktail Molotov, il continue de faire des émules. Malgré son côté archaïque à l’heure des équipements militaires modernes, sa facilité de fabrication et son efficacité l'ont rendu indémodable. Et curieusement, ses variantes continuent de faire appel au langage culinaire, à l’image des "Bandera smoothies" ukrainiens.

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