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Du fond, des paires et des échappées. Avec Pierre Manent, Monique Dagnaud, Michel Agier...

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Protéger la génération de l'après-guerre du Covid-19, c'est la mission que s'est donnée la société politique, civile et médicale selon Monique Dagnaud.
Protéger la génération de l'après-guerre du Covid-19, c'est la mission que s'est donnée la société politique, civile et médicale selon Monique Dagnaud.
© AFP - VALERY HACHE

La Revue de presse des idées. De la remise en question du confinement au rôle des banques centrales, les idées se confrontent ou se font écho dans la presse du jour. Les débats nous invitent également à nous plonger dans le monde d'après, comme vous avez pu l'entendre à l'antenne de France Culture ce vendredi.

Hier c’était l’essayiste Maxime Tandonnet qui désapprouvait le confinement, aujourd’hui c’est au tour du philosophe Pierre Manent de juger la mesure « primitive » et « brutale » dans un grand entretien dans Le Figaro : « Nous observons le retour des traits les moins aimables de notre État. Au nom de l’urgence sanitaire, un état d’exception a été de fait institué. En vertu de cet état, on a pris la mesure la plus primitive et la plus brutale : le confinement général sous surveillance policière. » 

Il y a longtemps que nous nous en sommes remis à l’État, que nous lui avons accordé souveraineté sur nos vies, déclare le philosophe, qui n’hésite pas à parler d’« inquisition »

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Nul ne conteste que la pandémie constitue une urgence et qu’avec l’urgence certaines mesures inhabituelles s’imposent. Mais la fragilité de la santé humaine constitue en quelque sorte une urgence permanente qui peut fournir à l’État une justification permanente pour un état d’exception permanent. Nous ne voyons plus dans l’État que le protecteur de nos droits ; dès lors, la vie étant le premier de nos droits, un boulevard est ouvert à l’inquisition de l’État.

C’est la conception libérale de notre régime politique qui s’en trouve touchée. Néanmoins, parmi les aspects intéressants du moment, on peut noter, estime le philosophe, « la fin du bovarysme européen. Aucune merveilleuse aventure ne nous attend du côté européen de la rue. Chaque nation a découvert le caractère irréformable de son être collectif. »

Du fond, encore du fond 

Dans un article très fouillé d’AOC, l’économiste Juliette Rouchier explique par le menu le fonctionnement des grands modèles de simulation de la propagation du virus, pour en montrer les limites dans un contexte où la décision politique est justifiée de façon massive par le recours à l’argument de la scientificité des décisions. Son idée est que « comprendre la logique des travaux qui sous-tendent chacun des types de modélisation permettra à chacun de juger si « la science » dans son ensemble, ou seulement une vision d’experts parmi d’autres, a soutenu la décision d’organiser un confinement général. »

Les deux principaux modèles référencés ont été, nous explique la directrice de recherche au CNRS, le modèle du Washington Post et celui de L’Imperial College, qui a le plus influé sur les politiques européennes puisque « c’est sur la base de ses prédictions que les confinements des différents pays ont été décidés », au moins au Royaume-Uni, aux États-Unis et en France. Or, ce modèle est basé sur des données qui reflètent mal la réalité, le manque de précision et le côté approximatif des prédictions, ses « incertitudes cumulées rendent la prévision « scientifique » aussi robuste que les prévisions de la Pythie. » 

Sur le site de Telos on a lu avec curiosité et intérêt l’article de la sociologue Monique Dagnaud sur le fait que le Covid-19 est « le premier vrai ennemi de la génération de l’après-guerre ». Elle voit une énième victoire de cette « génération inoxydable » qui aura été « la plus chouchoutée de toutes » dans le revirement d’Emmanuel Macron, imposant d’abord que les plus âgés restent confinés après le 11 mai, « avant de réaliser sa bévue et de retirer prestement sa proposition, suite à la houle de protestations émises par les membres de la génération inoxydable – d’Axel Kahn à Daniel Cohn-Bendit, de Pascal Bruckner à Alain Minc. » 

Partant de l’idée que « c’est la première fois que nos sociétés n’hésitent pas à mettre en danger leur avenir pour quelques dizaines de milliers de décès », Monique Dagnaud s’interroge sur cette impulsion qui puise à deux mouvements de pensée qui se sont développées au fil des soixante dernières années : le transhumanisme, mythe prométhéen du prolongement éternelle de la vie grâce aux avancées des biotechnologies, et l’idéalisation de la famille.

« La génération 68 a produit et accompagné une régénérescence de la structure familiale. On peut même affirmer que la famille apparaît plus que jamais comme l’horizon de référence et le pôle de confiance des sociétés contemporaines, en particulier en France ». Cette évolution a abouti à la figure renouvelée du grand-parent, incarnée aujourd’hui par les 70 ans et plus. Conclusion : « en mars-avril 2020, sidérée par l’attaque du coronavirus contre une génération que l’on croyait éternelle (et qui se pensait telle), la société politique, civile et médicale a fait corps pour la protéger. » 

Des paires 

À partir d’affinités thématiques, nous avons regroupé certains articles du jour par deux. Ainsi de l’entretien avec Mathieu Pigasse dans Les Echos qui résonne avec celui que l’économiste atterré Jean-Marie Harribey a donné dans L’Humanité (comme quoi, avec le Covid-19 tout est possible). L’ancien banquier de Lazard et l’économiste héritier de Marx, Polanyi et Keynes s’accordent sur la nécessité de repenser le rôle des banques centrales.

Pour Mathieu Pigasse, « c'est maintenant que nous entrons réellement dans le XXIe siècle, pas en 2000, ni en 2008. A chaque crise, on assiste à l'effondrement d'un dogme. En 2008, on a découvert qu'un Etat, y compris dans la zone euro, pouvait faire faillite. [...] Aujourd'hui, on redécouvre que l'Etat remplit des fonctions essentielles. Et que les banques centrales peuvent faire de la création monétaire pour les financer, avec la planche à billets. C'est un changement majeur, essentiel, dont on n'a pas encore mesuré l'importance. Il est possible de créer de la monnaie pour financer les déficits, donc les dépenses essentielles et de long terme, sans créer d'inflation » 

Et d’insister sur le rôle de la BCE : « L'essentiel, c'est d'acter le fait que la BCE fait du financement monétaire de déficit. » 

Jean-Marie Harribey propose quant à lui trois voies pour « une grande bifurcation » au capitalisme actuel : réhabiliter le travail, instituer les communs et socialiser la monnaie. C’est sur ce troisième point qu’il rejoint Mathieu Pigasse pour dire qu’il faut « retrouver la maîtrise du crédit et donc de la création monétaire pour financer les énormes investissements de transition écologique. La crise du coronavirus montre à quel point on a besoin d’un pôle bancaire public, d’un contrôle social sur celui-ci et d’une banque centrale qui soit celle de l’ensemble de la société » et que « la BCE devrait financer directement les dépenses publiques. »

Seconde « paire », celle que pourraient former l'anthropologue Michel Agier, qu'on peut lire sur le site de l'EHESS, et l’anthropologue et psychologue Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky qui a accordé un entretien à Libération. Leurs deux points de vue portent sur le confinement des populations qui vivent déjà dans une situation d'enfermement : les migrants.

Michel Agier analyse la dangerosité des camps de réfugiés, et dénonce l'abandon de la prise en charge des demandeurs d'asile. Il note qu'à Paris même si certaines personnes vivant dans des camps ont été mises à l'abri, toutes les conditions sanitaires pour éviter la propagation du virus ne sont pas réunies, pas plus à Calais où « plusieurs cas de Covid-19 ont été diagnostiqués fin mars et début avril dans les campements de Calais, mais il a fallu attendre le 3 avril pour que la Préfecture du Pas-de-Calais annonce le démarrage d’une opération de « mise à l’abri », étalée sur deux semaines. » 

Selon l'anthropologue, que ce soit dans les hotspots des îles grecques ou en France, cet état des lieux des différents campements donne à réfléchir : « L’inquiétante propagation du virus montre la dangerosité de ces dispositifs d’encampement du point de vue de l’accès aux soins et aux droits humains en général. »

C’est sur cette question de l’accès aux soins rendue plus difficile que s’exprime Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, qui analyse les conséquences du confinement pour les réfugiés à partir de son expérience de psychothérapeute en Seine Saint Denis. Si ses patients sont visiblement rassurés par l'aspect collectif de la pandémie - « ce qui les rassure dans les circonstances difficiles actuelles, c’est que la pandémie frappe tout le monde, et pas seulement eux. Ils ne sont plus des exceptions » -, il leur faut accepter cette réalité pour eux surprenante et paradoxale : ne plus aller systématiquement à l’hôpital en cas de problème. « Jusqu’à présent, une des rares institutions sécurisantes pour les demandeurs d’asile et les réfugiés est l’hôpital, l’endroit gratuit où on les soigne. Même ceux qui ne sont pas malades ont besoin de soin, au sens de « care », qu’on écoute leur corps malmené. »

Echappées

Enfin voici quelques échappées pour terminer cette revue de presse du vendredi, qui tantôt nous projettent dans le monde d’avant, tantôt imaginent le monde d’après, comme nous y invite aujourd’hui l’antenne de France Culture, qui propose une journée spéciale « Imagine... le monde demain ».

Dans une tribune au quotidien Libération, l’écrivain et historien de l’art Bruno Nassim Aboudrar explique que nous ne consommerons plus l’art comme avant et que c’est une excellente nouvelle. Car aux foules venues admirer les expositions blockbusters vont succéder de nouvelles manières de s’adresser aux œuvres, érudites ou dilettantes.

La crise, écrit-il, remet en question notre rapport « euphorique » à l’art, puisqu’il est difficilement envisageable à ce jour d’imaginer la foule se presser, collée-serrée, dans les musées. Loin de le regretter, il s’en félicite car « ce modèle imposait aux collections publiques un mode de consommation destructeur (symboliquement, voire physiquement) ».

Ainsi, selon l’historien de l’art, « deux manières de s’adresser aux œuvres d’art, si vieilles qu’on les croyait presque disparues, vont refaire surface » : le « mode érudit » et le « mode amateur » (par opposition au « mode euphorique » donc). Le premier « envisage l’œuvre d’art à la fois comme source et comme objet de savoir, et la présence réelle de celle-ci lui est moins nécessaire. » Dans le second, « l’amateur va vers une œuvre par affinité, parce que c’était lui, parce que c’était elle. Dans le colloque singulier où il trouve son plaisir, la foule le gêne. » 

Cependant, afin que l’amateur puisse y avoir accès, Bruno Nassim Aboudrar propose que les grands musées, principalement en Europe et en Amérique du Nord, rendent accessibles les oeuvres aux autres musées, non seulement au Nord, mais aussi au Sud, en généralisant les prêts.  « Puisque le monde ne pourra plus affluer vers les grands musées, les grands musées devront désormais se prêter au monde, à peu de monde à la fois, à tout le monde. »

Sur un mode léger, mais dont nous sommes nombreux/ses à nous préoccuper, l’anthropologue Christian Bromberger nous explique sur la plateforme The Conversation pourquoi nous serons heureux/ses de retrouver le chemin des salons de coiffure bientôt car « quelles que soient ses options capillaires, retrouver son salon de coiffure sonne le retour à une vie normale ».

Arme de séduction et de distinction sociale, la chevelure entretenue est, pour les deux sexes, un élément important dans l’estime et la présentation de soi, dans les relations sociales, attirant, comme l’état du vêtement, égards, pitié ou rejet. Qu’en est-il en cette période de confinement ? Deux tendances se font jour : un relâchement, similaire à celui que l’on constate souvent pendant les vacances ou lors de la retraite ou encore le plaisir de ne plus s’assujettir aux normes quotidiennes : cheveux et barbe – pour les hommes – sont négligés ; les soins apportés à la chevelure semblent n’avoir de sens que contraints par les exigences de la vie sociale. À l’opposé, l’entretien de ses cheveux et de son apparence même dans le confinement repose sur la volonté de garder une image conforme et positive de soi et de ne pas déchoir face à ses proches.

Plus sombre est l’écrivaine Léonora Miano sur le site des Inrockuptibles. L’auteure de Rouge impératrice (Grasset, 2019) pose un regard assez critique sur la gestion de la crise et se fait pessimiste (d’aucuns diront réalistes, c’est selon) dans sa réponse à la question « comment imaginez-vous le monde d’après ? » : « Dans l’immédiat, assez sombre. » Car Leonora Miano est sceptique sur notre capacité d’en tirer des leçons : « Ne nous faisons pas trop d’illusions. L’humanité a traversé bien des périls. Ils ne l’ont pas rendue plus fraternelle. Les sensibilités déjà présentes et en conflit vont se solidifier. Ceux qui sont ouverts aux autres et désireux de partager le seront davantage. Les autres camperont plus résolument encore sur leurs positions. Et le capitalisme, qui est aussi une pandémie, n’a pas fini de faire mordre la poussière au plus grand nombre. »

2h 00

Arrivées au terme de cette revue de presse de la semaine, et pour ne pas finir sur une note sombre, nous avons eu envie de terminer sur une véritable échappée, et nous sommes allées chercher Camus, donc. Camus qui a toujours été convaincu qu’il fallait désespérément garder des images de vie pour imaginer pouvoir un jour reconstruire l’avenir. L’occasion nous en est donnée par un article de l’historien Vincent Duclert dans la revue Esprit dans lequel il se penche sur la relation de l’écrivain avec l’Amérique et la mer. Il raconte que dans ses Journaux de voyage, Camus emmène ses lecteurs vers des « pays de liberté », et que cette écriture du monde témoigne d’une attention à la vie, dont la mer, qui communique la vie, réconforte l’âme et donne du courage,est le symbole sensible. 

Il cite un extrait du Journal de bord de Camus, qu’il publia sous le titre La Mer au plus près, écrit lors des traversées transatlantiques entre l’Europe et les Amériques qu’il fit en 1946 et en 1949 :

Dans le ciel d’opéra, d’immenses traînées rouges, des peluches noires, de fragiles architectures, qui ont l’air faites de fil de fer et de plumes, se disposent dans une vaste ordonnance rouge, verte et noire – couvrant tout le ciel, évoluant dans les éclairages les plus changeants, selon la chorégraphie la plus majestueuse. La Toccata, sur cette mer endormie, sous les fêtes de ce ciel royal… le moment est inoubliable. À ce point que le navire entier se tait, les passagers pressés sur les ponts, au bord occidental, ramenés au silence et à ce qu’ils ont de plus vrai, enlevés pour un instant à la misère des jours et à la douleur d’être.