Du "Français musulman d'Algérie" au réfugié syrien : la fabrique du mot "migrant"

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Du "Français musulman d'Algérie" au réfugié syrien : la fabrique du mot "migrant"

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Sinistrés du bidonville de Franc-Moisin à Saint-Denis (93) après son incendie le 15 juin 1970.
Sinistrés du bidonville de Franc-Moisin à Saint-Denis (93) après son incendie le 15 juin 1970.
© AFP - AFP PHOTOS

Alors que dans une lettre adressée le 24 avril dernier aux ministères de l’intérieur et du logement, les maires de treize villes ont dénoncé la "situation indigne" des migrants en France, retour sur l'histoire du mot "migrant", qui émerge dans la langue française dans les années 1960.

"Nous devons construire collectivement une réponse au défi que pose l’accueil des réfugiés en France. C’est pourquoi nous vous demandons de nous recevoir afin d’échanger sur le dispositif d’accueil et d’orientation des migrants." La lettre adressée le 24 avril dernier aux ministères de l'intérieur et du logement par les maires de treize villes de France s'ajoute aux nombreuses actualités qui concernent régulièrement la situation des personnes exilées en Europe. L'occasion de revenir sur l'histoire du terme "migrant".

Un terme qui dépasse sa définition

Il est des termes face auxquels les dictionnaires semblent de peu d'utilité, et "migrant" est de ceux-là. L'Académie française nous apprend qu'un migrant ou une migrante est "une personne qui effectue une migration". Ce qui ne dit rien de tous les implicites que contient le mot. Revenir à son apparition dans la langue donne précisément quelques pistes intéressantes.

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De fait, "migrant" ne date pas des années 2000, même si cette décennie a marqué un tournant dans l'usage de ce mot. Il faut remonter aux années 1960 pour voir apparaître le terme en France. Il est d'abord utilisé comme adjectif dans des expressions comme "populations migrantes" et "travailleur migrant", avant de naître comme substantif, souvent au pluriel : "les migrants".

La catégorisation des étrangers héritée de la colonisation

Le mot "migrant" s'inscrit dans la longue histoire de la catégorisation des étrangers, et partant, de la colonisation. Dans les années 1960, le migrant est un étranger qui s'installe en France. Pour comprendre ce qui se joue dans ce terme, il faut regarder le contexte de sa naissance.

En 1965, sont créés les "Services de liaison aux populations migrantes", ou SLPM, extension de l'administration française, censée encadrer la main-d'oeuvre étrangère. Or il faut noter que cet encadrement, qui dépend des préfectures et non de l'administration sociale, est directement hérité de l'identification coloniale à l'oeuvre dans les années 1950 vis-à-vis de ceux qu'on appelle alors, depuis 1945, les "Français musulmans d'Algérie". 

Séparer les Algériens du reste de la population

Dans les années 1950, en métropole, il existe des "Conseillers techniques pour les affaires musulmanes", dépendant du ministère de l'Intérieur, et qui ont pour mission, je cite, de "faciliter l'organisation de l'assistance morale, matérielle et sociale à la population musulmane." Ces services vont organiser l'assignation d'un espace physique spécifique à ces "Français musulmans d'Algérie".

Et ce avec un double souci, assez contradictoire : les séparer du reste de la population tout en essayant de les contrôler, alors même que la concentration des personnes fait craindre une plus grande difficulté à les contrôler. Les statistiques émises par les conseillers pour les affaires musulmanes trahissent ce souci de contrôle, notamment dans la répartition des logements. L'idée implicite, portée par la colonisation, est que les Algériens ne peuvent, par essence, se mêler au reste de la population française.

L'identification basée sur l'origine étendue à tous les étrangers

Quand le terme "migrant" apparaît dans les années 1960, il renforce cette politique de catégorisation déjà à l'oeuvre. Avec l'indépendance de l'Algérie, les "Français musulmans d'Algérie" changent de statut juridique pour devenir des étrangers. Mais sur le terrain, les conseillers aux affaires musulmanes ne changent pas de poste. C'est à cette époque que s'installent dans le paysage administratif les mots "migrants" et "immigrés", qui vont s'appliquer non seulement aux Algériens mais à tous les étrangers.

Ils seront utilisés par l'administration préfectorale dans le cadre de la résorption des bidonvilles et du développement du logement social, pour imposer par exemple un pourcentage maximum de familles étrangères au sein des immeubles. Ces termes "migrants" et "immigrés" permettent donc, comme montre Françoise de Barros, de poursuivre les pratiques d'identification coloniales, basée sur des critères d'origine et de religion.

Comme dans les années 1950 où l'administration opposait les "Nords-Africains" aux "Européens", ces termes des années 1960 nient la nationalité des personnes et leur statut juridique. Dire « migrant » ou « immigré », même si la personne obtient la nationalité française, c'est la figer dans sa différence d'origine. On peut alors parler "d'ethnicisation" administrative.

Le tournant des années 2000: mot neutre ou péjoratif ?

Le terme a réapparu au début de la décennie 2000, à la faveur de la création de MigrEurop, réseau d'échange entre chercheurs et militants sur les migrations. A l'époque, Sangatte est le lieu de transit pour des centaines d'étrangers vers l'Angleterre depuis la France, et en Méditerranée échouent des bateaux transportant des Kurdes fuyant l'Irak. Au fil des années, le terme s'est imposé dans la langue politique, médiatique et militante, et cette récurrence est significative.

D'abord considéré comme "neutre" et en cela commode pour désigner des situations d'exil très variables, le mot a fait l'objet de vives critiques, en particulier en 2015 au sein de la sphère médiatique. Un débat s'est enclenché alors après que la chaîne de télévision Al-Jazeera a décidé de ne plus l'employer, lui préférant "réfugié", au motif que "migrant" ne rendait pas compte des situations dramatiques des personnes qui tentaient de traverser la Méditerranée. 

"Migrant" par opposition à "réfugié"?

Si "réfugié" insiste sur l'idée du secours, c'est un mot qui renvoie à un statut juridique international, et en ce sens n'est pas si simple à généraliser. Défini par l'une des Conventions de Genève en 1951, le réfugié est une personne qui a obtenu l'asile après avoir fui son pays sous la menace de persécutions. Au niveau juridique, les personnes qui arrivent sont donc potentiellement des "demandeurs d'asile" et non des réfugiés. 

Dans leur majorité, les discours politiques ont contribué à dévoyer l'usage de ces différents termes, en opposant systématiquement "réfugié" à "migrants" : une façon de véhiculer l'idée sous-jacente que les uns seraient les bons exilés, et les autres les mauvais, eu égard à la politique d'immigration européenne. Le fait de parler de « crise des migrants », de « migrants illégaux », « migrants clandestins », sans souci des contresens juridiques et historiques, contribue à rendre péjoratif le mot « migrant », et à orienter l'opinion eu égard à la situation des personnes exilées.

La négation des histoires individuelles

Cache-misère de la violence directe ou indirecte exercée par les Etats qui bafouent le droit d'asile et la règle internationale du sauvetage en mer, le mot  "migrant" d'aujourd'hui fait finalement écho à celui des années 1960, en ce qu'il nie totalement les histoires de vies, les trajectoires individuelles. Comme l'a noté Eric Fassin, ce terme condamne en un sens les personnes déplacées à rester à la frontière.

Bibliographie

Françoise de Barros, "Des « Français musulmans d'Algérie » aux « immigrés ». L'importation de classifications coloniales dans les politiques du logement en France (1950 – 1970)", Actes de la recherche en sciences sociales, vol. no 159, no. 4, 2005