Du nomade au citoyen indésirable : la fabrique du mot "ouïghour"

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Du nomade au citoyen indésirable : la fabrique du mot "ouïghour"

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Famille ouïghoure dans le bazar de Kashgar, Xinjiang, en avril 2015.
Famille ouïghoure dans le bazar de Kashgar, Xinjiang, en avril 2015.
© AFP - Greg Baker

Previously. Dénoncée par l'Onu en août dernier, la campagne de détention sans précédent menée par les autorités chinoises à l'encontre des musulmans du Xinjiang, concerne principalement les Ouïghours. Retour sur ce terme indissociable de l'histoire de cette région au nord-ouest de la Chine.

En août dernier, la communauté internationale dénonçait par la voix de l'Onu l'internement par la Chine de milliers de Ouïghours dans des camps dits de "rééducation". Une situation informée notamment par le travail d'ONG comme Human Rights Watch qu'a timidement reconnue le pouvoir chinois la semaine dernière, évoquant des camps de "formation professionnelle" destinés à favoriser la recherche d'emploi. En France, un collectif de chercheurs spécialistes de la Chine a appelé Pékin à libérer toutes les personnes détenues, dans une tribune du journal Le Monde.

Pékin cherche en fait à donner une base légale à cette campagne de détention, initiée depuis le printemps 2017 et d'une ampleur terrifiante : selon les ONG, serait emprisonnés dans ces camps près de 10% de la population musulmane du Xinjiang, cette province à l'extrême nord-ouest du pays, qu'on appelle aussi Turkestan oriental. Le pouvoir chinois cherche à contraindre ces musulmans de délaisser leur religion, leur culture, parfois leur langue, et ce au profit du mandarin et de la culture des Han, la population majoritaire et dominante en Chine, qui compte 55 "minorités" (ou "nationalités") officielles.

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La plus grande minorité musulmane du Xinjiang

Pourquoi l'actualité se focalise sur les Ouïghours? Les Ouïghours sont les premiers touchés par cette politique de contrôle et de détention, car ils représentent la plus grande minorité musulmane de cette région d'Asie centrale (soit quelques 9 millions de personnes), frontalière de huit pays, et grande comme trois fois la France. Une région qui est liée à l'histoire des Ouïghours par son nom même, puisqu'officiellement, depuis 1955, elle s'appelle "province autonome ouïghoure du Xinjiang".

Les Ouïghours seraient les descendants d'anciens nomades installés dans la région depuis plusieurs centaines d'années, au côté d'autres populations. Au milieu du Xe siècle, le territoire devient musulman avec la conversion du prince de l'époque, mais c'est surtout à la fin du XIVe et début du XVe siècle que l'Islam s'y développe.

Une région-mosaïque sur les plans culturels et religieux

Comme le rappelle Elisabeth Allès, aucun pouvoir unifié n'a pu se constituer dans cette région avant l'expansion des empires russes et chinois au XVIIIe siècle. Elle a été traversée de nombreux courants religieux, et constituait une mosaïque de centres intellectuels et marchands.

Ainsi les Ouïghours, qui ont en commun une culture commune et une langue de la même famille que le turc, ne sont pas les seuls musulmans de la région : on trouve aussi les Dounganes, qu'on appelle aussi les Hui, des musulmans de langue chinoise.

Le XVIIIe siècle et la conquête par les Qing

L'histoire de la population du Xinjiang à partir du XVIIIe siècle devient celle d'une région tourmentée entre deux frontières, celle de l'est, vers la Russie, et celle de l'ouest vers la Chine intérieure. C'est entre autres l'éventualité d'une alliance de la population avec les Russes qui a poussé l'empire chinois à conquérir la région, entre 1755 et 1759. L'empire du milieu est alors aux mains de la dynastie Qing. Une dynastie de culture mandchoue, et non "han" comme la dynastie précédente (les Ming).

La conquête du nord-ouest par les Qing se solde par un massacre, celui des Zunghars, une population mongole dont le pouvoir allait du Tibet à la Mongolie. A partir de là, le pouvoir chinois installe des colonies civiles et militaires dans la région, qu'elle baptise "Xinjiang", ce qui veut dire littéralement : "nouvelle frontière".

Le XIXe siècle et la "révolte des Dounganes"

Selon l'historienne britannique Pamela Kyle Crossley, les Qing, qui, en tant que pouvoir impérial, étaient capables de transcender les particularismes culturels dans leur rhétorique, ont eu beaucoup plus de mal à le faire pour l'Islam. A partir de 1762, ils autorisent ainsi une discrimination entre non-musulmans et musulmans, et catégorisent ces derniers comme imperméables aux normes morales et spirituelles de l'empire. Une politique qui vise en particulier les Ouïghours, qui ne sont pas sinophones.

Le XIXe siècle est marqué à partir de 1863 par des révoltes populaires, menées par les Dounganes et réprimées par le pouvoir chinois, qui finalement décide en 1884 de donner à la région le statut de province : l'idée est d'en faire une composante inaliénable du territoire chinois. L'immigration des Han est encouragée et favorisée notamment par le développement de l'administration.

Éphémères Républiques du Turkestan oriental

Le XXe siècle, avec la fin de l'empire mandchou en 1911, sera une grande période de chaos pour la région. Il voit s'affirmer différents nationalismes identitaires, qui peuvent être vus comme l'héritage de la politique impériale - les revendications nationalistes utilisant finalement la même logique idéologique, qui vise à affirmer une identité normée et objective.

La province du Xinjiang aspire alors à une indépendance, ce qui se traduit par deux tentatives de sécessions : en 1933 puis en 1944, sous la forme à chaque fois d'une "République islamique du Turkestan oriental". Ces tentatives d'indépendance émergent sur fond d'une lutte d'influence sans merci entre Chine et URSS dans la région. Elle-même en plein bouleversement politique, la Chine signe un traité d'alliance avec l'URSS en 1945, qui pousse la République du Turkestan alors en place à renoncer à la sécession, moyennant une réelle autonomie.

Victimes d'un "colonialisme intérieur"

Mais l'arrivée au pouvoir des communistes en Chine en 1949 aura pour conséquence, dès le milieu des années 1950, une nouvelle mise au pas de la région, administrative et culturelle, visant principalement les Ouïghours.  

De 1949 à nos jours, les Ouïghours sont passés de 80% à 47% de la population de la région, sous la pression des Han installés par le pouvoir central. Ce que certains chercheurs ont qualifié de "colonialisme intérieur", qui passe aussi par la relégation socio-économiques des populations non-Han, a donné lieu à différentes formes de résistance depuis les années 1950, qui ont toutes été durement réprimées. 

Une répression locale et internationale

Des critiques ont émergé dans les années 1980 au sein même du parti communiste chinois pour dénoncer l'inégalité de traitements entre les Han et les autres "minorités" du pays. Mais la politique de répression et de sinisation forcée s'est poursuivie au Xinjiang.  

A partir de la fin des années 1980, les attentats à la bombe se sont multipliés contre les symboles de l'Etat chinois, alors que parallèlement un mouvement pour l'autodétermination par la paix se constituait. Depuis 2004, c'est surtout à l'international que ce dernier existe, animé par la diaspora ouïghoure, sous la forme du Congrès Mondial Ouïghour.

Si aujourd'hui l'une des mouvances islamo-nationaliste ouïghoure est considérée comme proche d'Al-Qaida, elle n'en reste pas moins minoritaire et peu influente sur place. Mais la lutte contre le terrorisme est brandie par Pékin depuis une dizaine d'années pour mener sa politique de répression, en Chine mais aussi contre la communauté ouïghoure en exil.

Bibliographie

Pamela Kyle Crossley, "Pluralité impériale et identités subjectives dans la Chine des Qing", Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 63e année, no. 3, 2008, pp. 597-621.

Élisabeth Allès, Usages de la frontière : le cas du Xinjiang (XIXe-XXe siècles), Extrême-Orient, Extrême-Occident  Année 2006   28  pp. 127-146.

Élisabeth Allès, "Des musulmans de langue chinoise entre Chine et Asie centrale", Relations internationales, vol. 145, no. 1, 2011, pp. 105-115.

Alexandre Gandil, Vie et mort des Républiques du Turkestan oriental (1933-1934 et 1944-1949), Asialyst

Artoush Kumul, "Le « séparatisme » ouïgour au xxe siecle : Histoire et actualité", Cahiers d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, 25, 1998

Rémi Castet & Sylvain Antichan, "Ouïghours : des oasis du Xinjiang aux champs de guerre d’Afghanistan et de Syrie", TheConversation