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Du Royaume d'Alexandre à la République de Macédoine du Nord : la fabrique du mot "Macédonien"

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Inauguration de la statue d'Alexandre Le Grand à Skopje lors de la célébration du 20e anniversaire de  l'indépendance de l'Ancienne République Yougoslave de Macédoine, le 8 septembre 2011.
Inauguration de la statue d'Alexandre Le Grand à Skopje lors de la célébration du 20e anniversaire de l'indépendance de l'Ancienne République Yougoslave de Macédoine, le 8 septembre 2011.
© AFP - ROBERT ATANASOVSK

Previously. Le 17 juin dernier, les gouvernements grec et macédonien ont signé un accord pour renommer l'Ancienne République Yougoslave de Macédoine (ARYM), mettant ainsi fin à un conflit vieux d'au moins 27 ans. L'occasion de revenir sur l'histoire du terme "Macédonien", qui remonte à l'Antiquité.

Qui sont les "Macédoniens" ? Ce 20 juin, le Parlement macédonien a ratifié l'accord intervenu quelques jours plus tôt avec le gouvernement grec pour changer le nom de son pays. Si le Parlement grec ratifie à son tour l'accord, l'Ancienne République Yougoslave de Macédoine (ARYM) s'appellera alors la "République de Macédoine du Nord". L'occasion de revenir sur l'histoire du mot "Macédonien", qui remonte à l'Antiquité, et qui a depuis fait couler beaucoup d'encre. "La Fabrique de l'Autre", c'est chaque mois dans l'émission La Fabrique de l'Histoire l'analyse d'un mot qui catégorise un groupe de gens, et une plongée dans l'histoire pour en comprendre la genèse. L'accord intervenu récemment entre les deux pays met fin à un différend qui remonte au moins à la création, en 1991, de l'Ancienne République Yougoslave de Macédoine.

Dans ce contexte, il faut comprendre que le terme "Macédonien" peut désigner aussi bien les habitants de cette ancienne République yougoslave, à la frontière de la Grèce, de l'Albanie, la Bulgarie et du Kosovo, tout autant que les habitants de la région de Grèce appelée, elle aussi Macédoine, et limitrophe du pays indépendant. Si l'accord est ratifié à son tour par le Parlement grec, on distinguera alors les Macédoniens du nord, dépendant de l'Etat macédonien, et ceux du sud, dépendant de la Grèce. Mais dans les faits, le terme "macédonien" recouvre une réalité encore plus diversifiée, qui s'explique par l'histoire longue et mouvementée de cette région.

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L'Antiquité et le Royaume d'Alexandre le Grand

Dans l'Antiquité, il existe un Royaume de Macédoine, attesté dès le Ve siècle avant notre ère. Dirigé par Philippe II, qui impose son hégémonie militaire à toute la Grèce, ce Royaume a été rendu célèbre par le fils de Philippe II, Alexandre le Grand. Ses conquêtes territoriales à partir de 336 avant J.-C. incluent l'Egypte, la Mésopotamie et une grande partie de l'Asie centrale, faisant du Royaume un vaste empire, qui assure alors la diffusion de la culture hellénistique.

La Macédoine d'où part Alexandre le Grand est une région plus vaste que la République actuelle, englobant notamment une zone du nord de la Grèce. C'est en partie sur cette histoire que se fonde la querelle finissante d'aujourd'hui, Grèce et Macédoine se disputant l'héritage d'Alexandre, et ce jusque très récemment. Le pouvoir Macédonien a par exemple entrepris au début de notre décennie une vaste opération de refonte de la capitale, Skopje, en multipliant les références architecturales à l'époque classique : à côté des façades de stuc, deux statues monumentales de Philippe II et d'Alexandre le Grand ont été érigées.

"Macédoine", un terme revendiqué dès le XIXe siècle

Or la revendication autour cet héritage existe non pas depuis 1991 et l'indépendance de l'ancienne république yougoslave, mais bien depuis le XIXe siècle. A cette époque, la Macédoine, entendue ici comme aire géographique, sort d'une longue succession de dominations par différents empires: empire Romain, Byzantin, puis empire Serbe au XIVe siècle, avant de passer sous domination ottomane.

Au XIXe siècle, toujours sous domination ottomane, le territoire est traversé de nationalismes concurrents, qui ont pour point commun de s'opposer aux Turcs. Le nationalisme grec s'empare à ce moment-là du nom "Macédoine" pour désigner la zone située au nord-ouest et au centre-nord de la Grèce actuelle, tandis que certains nationalistes slaves l'utilisent en référence à une région plus vaste, incluant une partie de la Bulgarie actuelle. 

Slave, Turc, Albanais, Tzigane ?

Comme le notent les historiens, à l'instar de Tchavdar Marinov, la population de ce territoire est loin d'être homogène à cette époque : on y trouve des Grecs, des Turcs, des Albanais, des Valaques, des Tziganes, des juifs. Si les personnes de langue slave sont majoritaires, elles se divisent en plusieurs camps selon leur adhésion politique : les pro-bulgares, les pro-Serbes et les pro-Grecs.

La rivalité entre Bulgares, Serbes et Grecs

A l'orée de la Première Guerre Mondiale, la Macédoine se retrouve au cœur de deux conflits successifs, les guerres balkaniques, dont Bulgares, Serbes et Grecs sont partie prenante.

La première oppose ces trois pays à l'empire Ottoman, et la seconde, les vainqueurs entre eux, puisque la Bulgarie y affronte ses anciens alliés. A l'issue de ces conflits, le territoire macédonien est partagé entre les trois puissances...et progressivement, une ébauche d'identité macédonienne propre va émerger, en réaction aux différents nationalismes en place. Quand en 1944 est créée la Fédération yougoslave, elle comprend une république de Macédoine ayant Skopje pour capitale, issue de la macédoine serbe des décennies précédentes.  

Macédonien et Européen ?

Le caractère à vif de ces différentes cicatrices a créé des secousses jusqu'à l'époque contemporaine, dont la principale illustration est le veto grec à l'entrée de la Macédoine dans l'Otan en 2008, et dans l'Union européenne en 2012. 

Cette histoire contemporaine est aussi, en creux, celle du regard grec sur l'étranger. Passé de pays d'émigration à pays d'accueil dans les années 1990, la Grèce n'a cessé de cultiver et de recomposer son nationalisme, hésitant entre une xénophobie, définie par les limites de l'Etat grec, à une acception plus large de l'identité grecque, incluant des individus vivant dans des pays où l'histoire d'une population hellénophone était attestée. Une attitude qui a débouché sur la création d'une catégorie administrative particulière, les "grecs d'origine rapatriés". De quoi nourrir une autre chronique...

Côté macédonien, l'accord intervenu le 17 juin dernier restaure l'espoir d'une adhésion rapide à l'UE. "Nous attendons maintenant que l’Europe reconnaisse que quelqu’un dans les Balkans fait preuve de leadership et de courage, a le regard tourné vers l’avenir et souhaite participer avec les autres pays membres à la construction de l’Europe. C’est à l’Europe maintenant de faire preuve du même courage", a souligné Nikola Dimitrov, le ministre des Affaires étrangères macédonien, dans une tribune publiée par le journal Le Monde

Bibliographie

Tchavdar Marinov, « "Macédoine", appellation d'origine controversée », Alternatives Internationales, 2013/3 (N° 58)

Nikos Kalampalikis, Les Grecs et le mythe d’Alexandre. Étude psychosociale d’un conflit symbolique à propos de la Macédoine. Paris, L’Harmattan (2007).

Jean-Arnault Dérens, Les Balkans et l'Europe au défi de la Macédoine, Études, 2017/6 

Evthymios Papataxiarchis, « La Grèce face à l'altérité », Ethnologie française, 2005/2 (Vol. 35)