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Du salut nazi aux JO de Mexico en 1968, une histoire du poing levé

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Enfants et adolescents de San Francisco faisant le salut des Black Panthers,  le 20 décembre 1969.
Enfants et adolescents de San Francisco faisant le salut des Black Panthers, le 20 décembre 1969.
© Getty - Upi B/W

En 1968, les Black Panthers aussi bien que Daniel Cohn-Bendit s'affichaient, poing levé. Quarante ans après son apparition, le geste était devenu un symbole de lutte contre l'oppression. Retour sur son origine politique, quand les communistes allemands cherchaient une réponse au salut hitlérien.

La cheminée de l’usine aux toits en shed est immense, un peu disproportionnée ; elle se termine par un poing fermé. Un poing levé. C’est un des visuels les plus célèbres de Mai 68, décliné sur plusieurs des affiches produites à l’Atelier populaire de l’Ecole des Beaux arts. Mai 68 marquera l’âge d’or du symbole du poing levé. Un moment historique où l’insigne s'affiche fédératrice, rassembleuse. 

"La lutte continue", affiche au poing levé sérigraphiée par l'Atelier populaire des Beaux-Arts en mai 1968.
"La lutte continue", affiche au poing levé sérigraphiée par l'Atelier populaire des Beaux-Arts en mai 1968.
© Getty

Mais c’est trente ans plus tôt que le geste commence à s'installer dans l’iconographie politique française. Politique et partisane, même : au milieu des années 30, le poing levé s’impose comme un signe d’appartenance au Front populaire. Le geste devient un symbole antifasciste : il s’agit aussi d’emporter une bataille de l’image, alors qu’en 1934 défilent, dans l’autre camp, les partisans des ligues et ce que la droite xénophobe peut agglomérer en France. Un camp droitier qui criera même au voleur : ce poing levé serait un emprunt non homologué au fascisme et à l’hitlérisme “en version plus menaçante”, croit pouvoir dénoncer en substance le milicien Philippe Henriot, propagandiste de Vichy, racontait en 2005 l'historien Gilles Vergnon dans un article sur le poing levé dans l'histoire

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Un poing contre Hitler : la culture du Kampf

Ce poing levé vient bien d’Allemagne, atteste Vergnon. Mais il ne doit rien au salut nazi. C’est au contraire dans l’Allemagne de Weimar que le geste s’est esquissé comme traduction d’une colère, dans le giron du parti communiste allemand, le KPD :

Le RFB, la formation paramilitaire du KPD, l’inclut dans son règlement intérieur de juillet 1924 comme salut, "le poing fermé, la paume de la main tournée en avant, l’avant-bras tendu" accompagné du cri Rotfront ! 

En 1927, le groupe paramilitaire fige l’image, en adoptant pour logo ce poing fermé cerclé de noir, et la posture gagne de nombreux cortèges en ces temps où les manifestations se multiplient comme jamais auparavant, en Allemagne. Le même Gilles Vergnon souligne que c’est à la faveur de photos de presse que la France découvrira ce point levé. D’emblée, les légendes dans les journaux expliqueront qu’il s’agit d’une réponse au salut fasciste. Plus tard, les historiens diront qu’il faisait partie de “la culture du Kampf” à l’heure de la montée d’Hitler vers le pouvoir.

Cette charge antifasciste ne sera jamais vraiment démentie, et essaimera depuis l’Allemagne dans le reste de l’Europe. D’abord en Autriche et au Danemark, puis ailleurs. A chaque fois, le poing penche sur le flanc communiste de l'échiquier politique. On trouve par exemple à l'AFP une photo de l'agence russe "Ria novosti" prise à New-York le 11 juillet 1934, dont la légende décrit "des partisans de l'Union soviétique manifestant à New-York". 

Manifestation de partisans de l'Union soviétique, le 11 juillet 1934, à New-York.
Manifestation de partisans de l'Union soviétique, le 11 juillet 1934, à New-York.
© AFP - RIA Novosti

Iconiques Brigades internationales

Dans les archives photo du journal britannique Daily Herald, le poing levé est clairement identifié comme un signe d'appartenance au communisme. Ainsi, cette photo, parmi d'autres, légendée comme ceci : "Des infirmières du Comité médical espagnol de la Croix Rouge faisant le salut communiste, janvier 1937" dans le fond photographique du quotidien correspondant à la Guerre d'Espagne. 

Des infirmières de la Croix Rouge faisant le salut communiste, janvier 1937.
Des infirmières de la Croix Rouge faisant le salut communiste, janvier 1937.
© Getty - Archives du Daily Herald

Sous l’objectif de Robert Capa, ils ont un regard déterminé, un foulard noué sur la poitrine, ils portent le béret. Ils appartiennent aux Brigades internationales et c’est la guerre civile en Espagne, que celui dont on dit qu’il est le plus grand photographe du monde couvre pour les magazines Vu ou LIFE. Sur bon nombre de ses photographies de la Guerre d’Espagne, Capa montre des combattants, poing droit levé. La gauche espagnole lève le poing depuis 1936. Là bas aussi, il fonctionne comme un signe de reconnaissance.

Des ligues de 1934 aux Black Panthers

En France, le rituel est d’abord confiné aux groupes communistes antifascistes qui commencent à imiter leurs homologues allemands et leur Kampfkultur. Il faut attendre 1934 pour voir des poings se lever à grande échelle, à mesure que s'installe une culture de masse. 

Militants communistes défilant en chantant l'Internationale en marge de la manifestation des Croix de feu à Paris, le 6 février 1934.
Militants communistes défilant en chantant l'Internationale en marge de la manifestation des Croix de feu à Paris, le 6 février 1934.
© AFP

Vergnon rapporte ainsi que L’Humanité  écrit dans son édition du 18 février 1934, au lendemain des obsèques des militants antifascistes tués en marge du défilé des Ligues : "Du quai de la Rapée au Père Lachaise, la rue a été un champ continu de poings levés. Jamais le geste de front rouge, symbole de la lutte antifasciste, le geste du parti, n’avait été fait aussi longtemps et avec tant d’enthousiasme en France."

Des parlementaires, poing levé devant l'Assemblée nationale le 7 février 1934 en protestation contre les morts tués lors de la manifestation des Croix de feu le 6 février.
Des parlementaires, poing levé devant l'Assemblée nationale le 7 février 1934 en protestation contre les morts tués lors de la manifestation des Croix de feu le 6 février.
© AFP - France Presse Voir
59 min

Les socialistes français y viendront l’année suivante, au même moment que le gros du mouvement syndical. Aussi, lorsqu’éclateront les grandes grèves de 1936, le peuple de gauche aura son symbole, désormais délesté de la charge anti-hitlérienne. Tout comme ce sera le cas aux Etats-Unis, où le poing devient le ralliement au combat d’une minorité raciale : les Noirs d’Amérique. La diffusion du poing levé aux Etats-Unis raconte l’émergence du Black Panther Party, à partir de 1966 dans le sillage de deux activistes noirs de Californie, Huey P. Newton et Bobby Seale

Power to the people”, crient les Noirs dans une Amérique de la ségrégation où l’on doit encore lever le poing pour obtenir sur le tard l’égalité de droits civiques (en 1964 et 1965) ou le droit aux mariages mixtes (en 1967). Les Black Panthers, qui incarnent pour la postérité ce mouvement des droits civiques même s’ils ne seront pas les seuls à lutter, n’ont jamais troqué leur symbole, la panthère, pour un poing levé. Mais toute l’iconographie et les photos de l’époque montrent un geste bien vivant, quarante ans après son apparition, quelque part en Allemagne alors qu’agonisait la République de Weimar. 

Gants noirs sur le podium

Entre temps, le poing est devenu un symbole de lutte contre la domination et la soumission, et s'est propagé dans les foyers alors que, dans les sociétés de consommation, on s’équipe en téléviseurs. Par exemple pour regarder les Jeux olympiques. A Mexico, ce mois d'octobre 1968, les athlètes américains Tommie Smith et John Carlos montent sur le podium en chaussettes. Médaillés d’or et de bronze à l'issue de la finale du 200 mètres, ils lèvent un poing ganté de cuir noir. L'un lèvera le poing droit, l'autre le gauche : au dernier moment, alors que Carlos, arrivé troisième, a oublié sa paire de gants, les deux hommes décideront de partager. 

Carlos et Smith seront bannis du village olympique dès le lendemain et devront quitter les Jeux. Aux yeux du monde entier, ils resteront un symbole de la lutte contre la domination… mais sur le tard : pour ce poing levé, les deux athlètes se verront interdire la compétition à vie. L’un comme l’autre paieront leur affront, cantonnés dans une grande détresse économique qui leur vaudra une vie personnelle qui s'effondre. C’est seulement à l'issue du XXe siècle, et pas avant les années 1990, que leur poing levé affranchi sera reconnu, et valorisé.