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Du scientifique au citoyen : la fabrique du mot "écologiste"

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Manifestant place de la Bastille à Paris, lors de la quatrième Ecolo Parade, organisée par des associations écologistes, le 01 juin 2002.
Manifestant place de la Bastille à Paris, lors de la quatrième Ecolo Parade, organisée par des associations écologistes, le 01 juin 2002.
© AFP - Pierre Verdy

Previously. A l'occasion de cette semaine spéciale environnement, retour sur l'histoire du mot "écologiste", apparu à la fin des années 1970. Un terme intimement lié à l'histoire de l'écologie, et qui dépasse aujourd'hui la simple acception politique.

Le 8 septembre dernier, des milliers de personnes se mobilisaient dans le monde entier contre le réchauffement climatique, à l'occasion de la journée mondiale d'action pour le climat. En France, la démission de Nicolas Hulot du ministère de l'Environnement a fait l'effet d'un détonateur, en raison notamment du poids de cette figure dans la nébuleuse écologiste. L'occasion de revenir sur l'histoire du mot "écologiste", qui remonte aux années 1970. 

Depuis sa naissance, le terme "écologiste" se laisse difficilement réduire à des caractéristiques bien identifiées. 

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Un terme intimement lié à l'histoire de l'écologie

Qui sont donc les écologistes et quand sont-ils nés ? Pour répondre, il faut s'intéresser à l'apparition du terme "écologie", qui est assez jeune dans l'histoire des mots : il n'a été inventé qu'au XIXe siècle, en 1866, par un biologiste allemand, Ernst Haeckel.

À l'origine, comme l'a bien montré l'historien Patrick Matagne, Haeckel créé ce néologisme, "écologie", pour prendre acte de la pensée darwinienne, qui a le mérite de donner une seule explication à de nombreux phénomènes : "écologie" était ainsi censée remplacer le terme "biologie", considéré comme trop restrictif. Dans ce contexte, Haeckel, très féru de néologismes, va donner à l'écologie plusieurs définitions. Mais celles-ci n'ont en fait pas beaucoup de rapport avec celle qui se consolide à la fin du XIXe siècle, et qui fait de l'écologie une science à part entière, celle des êtres vivants en rapport avec leur environnement.

En cette fin de XIXe siècle, c'est sous la plume de botanistes que le terme réapparaît, en particulier le danois Eugen Warming, considéré comme le père de l'écologie scientifique. Ce qui occupe Warming en 1895, comme d'autres botanistes avant lui, ce sont les causes de répartition des végétaux sur la planète. A ses débuts, l'écologie est donc profondément géographique. Cette science naissante va progressivement être irriguée par d'autres réflexions, touchant à l'économie et à l'activité humaine, pour finalement devenir cette approche systémique des êtres vivants et de leur environnement.

Le XXe siècle ou "l'invention politique de l'environnement"

En parallèle de la science écologique se développe, surtout au XXe siècle, la préoccupation pour l'environnement. Si les êtres humains n'ont pas attendu cette époque pour se préoccuper de la nature (les travaux des naturalistes dès le XVIIIe siècle montrent que ce souci de l'environnement a été formalisé il y a longtemps), le XXe siècle est celui des grandes catastrophes industrielles et d'une prise de conscience de l'impact humain sur la planète, sous le coup des guerres notamment. C'est le siècle où on assiste à une "invention politique de l'environnement", selon les termes des historiens Stéphane Frieux et Vincent Lemire. Une invention héritière de courants de pensée très divers.

1960-1970 : l'émergence de l'écologie politique

Dans les années 1960, l'écologie désigne de plus en plus cette nouvelle préoccupation pour l'environnement, qui se nourrit aussi de travaux scientifiques. Elle se traduit par la formation progressive des premiers mouvements de ce qu'on appelle "l'écologie politique", symbolisée entre autres par la première candidature à l'élection présidentielle française, d'un partisan de l'écologie : l'agronome René Dumont, en 1974. Dans les années 1970, les mouvements d'écologie politique qui se structurent se revendiquent plutôt "écologiques" qu'écologistes. 

Il faut attendre la fin de la décennie et les années 1980 pour que le terme "écologiste" s'impose, comme le montre par exemple la formation de la "Confédération écologiste", l'un des ancêtres des Verts.

"Écologiste" ou "écologue"?

Au tournant des années 1980, l'écologiste désigne autant le chercheur en écologie que le militant politique vert. Mais cette double acception ne va pas durer, sous la pression des scientifiques eux-mêmes, qui inventent le terme "écologue" pour distinguer leur activité du militantisme politique ou associatif.

Bientôt diminué familièrement en "écolo", avec parfois une connotation péjorative, le substantif "écologiste" s'installe dans la langue, mais toujours avec un certain flou : les écologistes désignent tout autant les militants des partis politiques qui mettent la défense de l'environnement au centre de leur programme que des citoyens, plus ou moins engagés, qui réfléchissent à une évolution de leur mode de vie visant à une préservation des ressources de la planète.

Du militant au simple citoyen, tous "environnementalistes"?

Au sein-même de la classe politique, certains défenseurs de l'environnement ont voulu parfois accoler des adjectifs à "écologiste" pour mieux se retrouver sous cette bannière : on voit ainsi apparaître les "écologistes pragmatiques", dont se revendique par exemple Corinne Lepage. Le mot évolue donc au gré des aléas politiques de la mouvance, qui a toujours peiné à trouver une vraie reconnaissance dans les urnes. 

Au vu de l'importance de la récente mobilisation pour le climat partout dans le monde, on est en droit de se demander dans quelle mesure les citoyens de tout bord ne sont pas en train de reprendre à leur compte cette étiquette ! Les écologistes d'hier sont peut-être les "environnementalistes" de demain : ce terme venu des Etats-Unis pour décrire les personnes soucieuses de l'avenir de la planète semble avoir le vent en poupe.

Bibliographie

Patrick Matagne, "Aux origines de l'écologie", Innovations 2003/2 (no 18).

Stéphane Frioux, Vincent Lemire, "Pour une histoire politique de l'environnement au 20e siècle", Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2012/1 (n° 113).

Sylvain Repaire, Les "archives des Verts" du Centre international de recherches sur l’écologie (CIRE) : documenter l’histoire proche de l’écologie politique, Histoire@Politique, 27,(3), 2015.

Julie Celnik, L’environnementalisme américain à San Francisco in : Giband David (dir.), Amérique du Nord au XXIe siècle : enjeux, défis et perspectives, Ellipses, Paris, août 2012.

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