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Du simple commentaire au journal intime : pourquoi la voix off ?

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Ne croyez surtout pas que je hurle de Frank Beauvais - Crédits : Les Films du Bélier - Les Films Hatari - Studio Orlando - Capricci Films
Ne croyez surtout pas que je hurle de Frank Beauvais - Crédits : Les Films du Bélier - Les Films Hatari - Studio Orlando - Capricci Films

On associe parfois la voix off à un moyen de combler les manques de l'image ou du scénario. Pourtant, tout un pan du cinéma utilise la voix off comme force constitutive des films, ou en joue pour mieux troubler les rapports entre le son et l'image, et interroger les formes traditionnelles de récit.

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Captation de l'ACID POP du 06/01/2020 au mk2 Quai de Seine (Paris), avec les cinéastes de l'ACID Frank Beauvais & Vincent Dieutre et la projection de NE CROYEZ SURTOUT PAS QUE JE HURLE de Frank Beauvais.

SON, MUSIQUE ET VOIX OFF : L'ÉLABORATION D'UN RÉCIT TIERS ? - A propos de Le soleil et la mort voyagent ensemble (2006) et Ne croyez surtout pas que je hurle (2019) de Frank Beauvais

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Il faut préciser avant tout que dans cette notion de voix off au cinéma il y aussi un autre élément qui apparaît et qui est très important, c’est la musique. Cela est notamment intéressant dans le film de Frank Beauvais, Ne croyez surtout pas que je hurle_, mais aussi dans ses autres films. Il y a une notion de lyrisme et de collage qui n’est pas sans faire penser au dadaïsme_. Vincent Dieutre

Dans Le soleil et la mort voyagent ensemble, le son préexistait, ainsi que la deuxième partie du film. Mais parfois, comme dans Ne croyez surtout pas que je hurle, c’est l’image qui préexistait au son : tous les allers-retours sont possibles.

Dans Ne croyez surtout pas que je hurle, nous assistons à un processus qui tient d’un désir de réfléchir à comment le spectateur constitue son récit lorsqu’il ne lui est pas imposé par les lois du synchronisme et de la croyance. Nous arrivons donc à l’essence-même du geste de cinéma : qu’est-ce que nous voyons, qu’est-ce que nous entendons ? 

Dans cette logique le montage n’est évidemment pas exclu. Simplement, ce n’est plus un montage fluide et destiné à faire croire au spectateur que telle chose suit une autre. Il s’agit là d’une élaboration en commun avec le public d’un récit tiers qui est le résultat de ce processus.

LA VOIX OFF AU SERVICE DE LA NARRATION - A propos du Roman d'un tricheur de Sacha Guitry (1936)

Dans l’extrait choisi du Roman d’un tricheur, Sacha Guitry utilise la voix off de  deux manières très différentes.

La première est une vraie mise en abîme où l’envers du décor et l’équipe nous sont dévoilés, puis le pianiste qui joue sur le plateau fait le pont avec la deuxième utilisation : la voix de Guitry lui-même, qui se charge de la narration. 

Cette scène d’ouverture est très audacieuse ; le off n’y est pas une nécessité, mais un choix. Guitry met le spectateur à l’épreuve, et ceci est une des grandes forces du off : le contrat avec le spectateur y est beaucoup plus trouble et plus riche que lorsqu’on est dans des conventions directement issues du théâtre, dont vient Sacha Guitry.

Le cinéaste est aussi l'un des premiers à dire “je” à l'écran, et nous l'entendons dans ce début de film. Il y a ici deux premières personnes du singulier, celle de Guitry-réalisateur et celle de Guitry-personnage. Cette voix off a inspiré de nombreux cinéastes, dont François Truffaut ou Orson Welles (La Splendeur des Amberson, 1942 ; Le Procès, 1962).

Par ailleurs, la musique prend ici en charge le bruitage,elle soutiendra donc le récit et la voix pendant une partie du film. C'est pourquoi le rapport musique/son/voix off y est aussi important que le montage des plans. Ces éléments agissent, eux aussi,  comme des plans - il y a donc un dialectique qui se crée et qui fonctionne à plein. Par ailleurs, l'acte de dévoilage du grand appareillage du cinéma crée une expérience, finalement, assez proche de l'intime. 

ASYNCHRONIE ET CONSTRUCTION D'UN MONDE FICTIF - A propos de India Song de Marguerite Duras (1975)

Dans India Song nous sommes en asynchronie totale : les dialogues ne correspondent pas à ce que l'on voit à l'image, il y a un décalage temporel, spatial, avec lequel Marguerite Duras joue. Cela demande un travail du spectateur, du début à la fin… c'est une incitation à son activité.  

Marguerite Duras construit un monde imaginaire, et ce n’est qu’à la fin du film que nous comprendrons toute l’histoire de ce personnage. Il y a donc une question sur le off qui y est posée : nous sommes dans un rapport ambigu entre une histoire qui nous est racontée et les “archives” de cette histoire qui nous sont montrées. Il s’agit d’éléments autonomes mais interdépendants en même temps, qui construisent un objet de cinéma totalement neuf. Le rapport son-image y est parfois “proche” ou illustratif, mais construit aussi un méta-langage. Contrairement aux films qui nous imposent un récit…

VOIX OFF ET LE RÉCIT DE L'INTIME - A propos de Rome désolée de Vincent Dieutre (1995)

Quand j’ai commencé à faire des films, l’idée de pousser la voix et le son à l’extrême, de sortir du diktat de la synchronie, était très présente. [...] Je n’ai jamais terminé le film initial, qui avait déjà le même titre. C’est en revenant à la vie 4 ans après, pratiquement, que j’ai repris ces images et qu’elles sont devenues le socle de l’écriture. J’y ai donc ajouté du son et choisi la musique. Tous les éléments du collage se sont alors déplacés vers autre chose de complètement différent. Le lien avec Ne croyez surtout pas que je hurle est évident, tout d’abord parce qu’on rentre dans l’intime, le récit de soi ; avec l’idée que la voix et l’espace construisent un lieu, que le spectateur est invité à habiter. C’est la façon dont on considère le spectateur qui change par rapport au paradigme standard du film narratif. Vincent Dieutre

Extraits projetés : 

  • Le soleil et la mort voyagent ensemble, Frank Beauvais (2006)
  • Le roman d'un tricheur, Sacha Guitry (1936)
  • India Song, Marguerite Duras (1975)
  • Rome désolée, Vincent Dieutre (1995)

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