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Du socialiste russe au "gilet jaune": la fabrique du mot "populiste"

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Affiche représentant le premier ministre hongrois Viktor Orban et le président russe Wladimir Poutine, lors d'une manifestation contre la loi sur le travail, à Budapest le 21 décembre 2018.
Affiche représentant le premier ministre hongrois Viktor Orban et le président russe Wladimir Poutine, lors d'une manifestation contre la loi sur le travail, à Budapest le 21 décembre 2018.
© AFP - Peter Kohlami

Previously I Alors que le "grand débat" national organisé par le gouvernement en réponse au mouvement des "gilets jaunes" a touché à sa fin ce vendredi 15 mars, retour sur l'histoire du terme "populiste", qui questionne le rapport du politique au peuple, et qui date du XIXe siècle.

Qui sont les populistes? De nombreux régimes arrivés récemment au pouvoir en Europe et dans le monde sont régulièrement désignés par ce terme, et, en France, les "gilets jaunes" peuvent être également assimilés à ce qualificatif par certains analystes du monde politique. Alors que le "grand débat" national organisé par le gouvernement en réponse au mouvement touche à sa fin, retour sur l'histoire de ce mot, qui remonte au XIXe siècle.

Le terme retient également l'attention parce qu'il connaît un succès croissant dans le langage courant, et en particulier dans le langage médiatique ; certains parlent même, à son sujet de "suremploi", produisant antagonismes forts et amalgames. 

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Le People's Party américain et la figure du socialiste russe

Le terme a émergé en français dès le XIXe siècle, comme emprunt de l'anglais: il désignait alors les membres d'un mouvement politique américain organisé, le People's Party. Ce mouvement, fondé par des fermiers en 1892, défendait notamment une économie collective, pour mieux s'émanciper de la dépendance au crédit.

Mais si l'on en croit les dictionnaires et les linguistes, le terme "populiste" s'installe véritablement dans le français en 1907, pour décrire le mouvement socialiste russe, démarré dans la seconde moitié du XIXe siècle, et qui s'oppose au pouvoir tsariste. Avant l'invention du mot "populisme" en 1912, un "populiste" désigne donc, selon le Trésor de la langue française, "le membre d'un parti défendant des thèses de type socialiste en Russie". 

Les "populistes" en littérature

À la fin des années 1920, le terme "populiste" reprend du galon, mais dans un autre domaine. Les populistes sont alors les membres d'une école littéraire fondée en 1929 par Léon Lemonnier et André Thérive. Si ceux-ci ne revendiquent pas de lien avec le socialisme russe, le roman populiste, tel qu'il est théorisé, souhaite dépeindre la vie des "petites gens, des gens médiocres qui sont la masse de la société." 

Marie-Anne Paveau a montré comment la représentation littéraire du peuple, qui a beaucoup occupé le XIXe siècle, est de nouveau vivement débattue dans ces années 1920-1930, avec des questionnements sur la façon de représenter le peuple, de parler du peuple. Les écrivains "populistes" vont ainsi parfois être accusés de vouloir "faire peuple", plus que de faire parler le peuple : ici le sous-entendu est que l'origine bourgeoise des théoriciens du roman populiste les condamnent à parler du peuple comme altérité.

Un terme qui s'ancre dans le politique...et dans le flou

Dans la suite du XXe siècle, le mot populiste s'inscrit finalement durablement dans le champ du politique. On recourt en effet à ce terme pour décrire des régimes, des mouvements ou des discours politiques, dans des ères géographiques très différentes. On s'en sert dans les années 1950 pour qualifier le maccarthysme américain, mais aussi le poujadisme français, puis plus tard pour parler de certains régimes latino-américains, etc.

Dans les années 1990, le terme se fige dans un sens péjoratif qu'il a gardé aujourd'hui : il qualifie le gouvernement d'un Berlusconi, comme plus tard le style d'un Chavez. Aujourd'hui, certains l'utilisent pour décrire le mouvement italien "Cinq étoiles" mais aussi la dérive autoritaire d'un Viktor Orban en Hongrie, ou encore en France, le Rassemblement Nationale, la France Insoumise, voire les "gilets jaunes". On parle parfois de populiste de droite ou populiste de gauche, mais cette distinction n'est pas très opérante.

Une étiquette non-revendiquée

La multiplicité des acceptions du terme fait peser sur lui un soupçon de vide conceptuel. Quelques éléments peuvent cependant être pointés pour s'y retrouver.

D'abord, ceux qui ont tenté de théoriser le populisme, comme Ernesto Laclau et Margaret Canovan dans les années 1970-80, ont tous souligné qu'il ne pouvait être tenu pour une idéologie à proprement parler, notamment parce qu'il n'est pas revendiqué par ses éventuels représentants. Les populistes sont toujours ainsi nommés... par leurs adversaires.

Ensuite, si on cherche à définir par leurs points communs ceux qui sont désignés comme "populistes", c'est à tout le moins l'appel au peuple, et plus précisément le rejet des médiations politiques qui ressort. Enfin, on ne peut confondre populistes et classes populaires, les secondes ne constituant pas systématiquement l'électorat principal des premiers.

L'ambiguïté de la référence au peuple

L'appel au peuple ajoute une complexité supplémentaire, car dans de nombreuses langues, le terme est ambigu. Le peuple peut renvoyer à la communauté politique des citoyens dans son ensemble (c'est dans ce sens-là qu'il doit être compris dans les textes qui fondent notre République). Mais le peuple peut aussi désigner les personnes qui n'ont aucun pouvoir économique ni politique  – on se rapproche du prolétariat tel que Marx l'a défini, ou encore la frange la moins bien lotie de la population, voire les ouvriers.

Entendue comme partie de la population, la référence au peuple produit son lot d'opposition et de clivages forts, entre ceux qui ont tout et ceux qui n'ont rien, ceux qu'on écoute et ceux qui sont invisibles, les nationaux et les étrangers, les élites et les travailleurs, les intellectuels et les moins éduqués, etc. C'est "nous" par opposition à "eux". Brandir le peuple pour asseoir sa légitimité politique, c'est prendre le risque d'être accusés de parler à place de ce peuple, phénomène évoqué plus haut. De quoi être tenté de reprendre la réflexion de Pierre Rosanvallon qui évoque le "peuple introuvable".

Un terme écran ?

Si le peuple est un concept au fondement de la démocratie, toute la difficulté réside dans le singulier, qui sied bien au concept mais moins à la réalité. La démocratie se définit comme l'exercice de la volonté du peuple, mais entendu comme une diversité d'opinions et de positionnements qui se fédère à certains moments en majorité, sans annihiler cette diversité.

Or la crise majeure de la représentation politique témoigne d'une crispation du débat démocratique et souligne que démocratie ne rime pas toujours avec égalité dans les faits. Et ce, dans un contexte où les inégalités sociales sont de plus en plus vécues comme des échecs individuels, comme l'a récemment souligné le sociologue François Dubet.

Cependant la réflexion sur le populisme constitue peut-être une des occasions de re-légitimer le processus démocratique. Certains comme Jacques Rancière et plus récemment Yannis Stavrakakis estiment en effet que l'usage excessif de la notion et son côté fourre-tout masquent la crise de la légitimité politique, pour surtout ne pas y répondre.  

Bibliographie

Ernesto Laclau, La raison populiste, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Ricard, Paris, Seuil, collection « L’ordre philosophique », 2008

Pierre-André Taguieff, Le populisme et la science politique du mirage conceptuel aux vrais problèmes.Vingtième Siècle, revue d'histoire, n°56, octobre-décembre 1997.

Yannis Stavrakakis, Peuple, populisme et anti-populisme : le discours politique grec à l'ombre de la crise européenne. Actuel Marx, 54(2), 2013

Speranta Dumitru,Qu’est-ce qu’un mouvement social populiste ? Comprendre les "gilets jaunes", The Conversation, janvier 2019.

Gaëtane Lamarche-Vadel, « À contre-courant, Chris Marker », Multitudes, vol. 61, no. 4, 2015.

Sabine Rozier, « À propos du Front national. Du mauvais usage du terme « populiste », Mouvements, vol. no 43, no. 1, 2006