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Du terrain de billes aux jeux mixtes : une histoire de la cour de récréation

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La cour de récréation, théâtre de nombreux apprentissages...
La cour de récréation, théâtre de nombreux apprentissages...
© Getty - Sonja Belle / EyeEm

Les élèves ont repris, masqués, le chemin de l'école. Ils retrouvent la cour de récréation. Si pour les professeurs, elle est le lieu où les élèves se défoulent avant de retrouver la classe, pour ces derniers c'est peut-être là que se passe le meilleur de la vie scolaire ! Comment est née la récré ?

Un préau, un carré de béton égayé de dessins tracés à la craie, un marronnier en haut duquel sont venus se loger des balles en mousse… Alors que retentit la sonnerie de l'école, une horde d'enfants bruyante s'empresse de la retrouver : la cour de récréation. Cette année, on y trouvera sûrement moins de billes que de masques, et la popularité des jeux de tape-main risque d'en prendre un coup. Cette année aussi, de nombreux établissements réfléchissent au réagencement de cet espace, afin d'y favoriser une appropriation plus égalitaire, par exemple en faisant en sorte que le terrain de football central ne soit pas réservé aux garçons et les coins de la cour aux filles. Comment est né cet incontournable lieu de la vie scolaire ? Du simple carré de défouloir aux dispositifs mixtes, une histoire de la cour de récré.

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"Recréer" des forces de travail

C'est l'endroit où l'on peut enfin se relâcher : on crie, on court et on bavarde sans gêne. De son origine latine recreatio, la récréation a gardé l'idée d'un temps de "réconfort". Dès le XVe siècle en France, on emploie le terme "récréation" dans un contexte scolaire pour désigner ce moment de repos accordé aux étudiants après celui de la discipline. L'objectif est pleinement pédagogique : la récréation permet de "renouveler" la force de travail pour être capable de mieux se concentrer ensuite. "L’utilité de la récréation est reconnue dans l’ensemble des textes des premiers fondateurs jésuites, s’il s’agit d’une 'honnête récréation corporelle', d’une saine pause entre deux temps d’étude" explique l'historienne Véronique Castagnet-Lars dans Histoire des élèves en France : Ordres, désordres et engagements (XVIe-XXe siècles) (Septentrion, 2020). Dans les collèges jésuites, on charge d'ailleurs un "préfet de la récréation" pour surveiller les élèves... et s'assurer qu'ils s’expriment bien en latin ! 

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Il faut attendre le XIXe siècle pour que la récréation soit véritablement institutionnalisée dans les écoles. Le ministre de l'Instruction publique Victor Duruy prescrit en 1866 une pause de dix à quinze minutes à l’extérieur, dans la cour, deux fois par jour. Il entend ainsi lutter contre la fatigue qu'entraîne trois heures de cours consécutives. Aujourd'hui, la durée de cette pause récréative a officiellement été fixée à "environ 15 minutes en école élémentaire et 30 minutes en école maternelle". Un répit dont les élèves ne peuvent d'ailleurs être privés, même "à titre de punition". Longtemps, cette récréation se tenait simplement dans le petit jardin qui entourait la salle de classe, ou bien dans une pièce de la maison du maître d'école explique l'historienne et architecte Anne-Marie Châtelet dans l'ouvrage collectif La cour de récréation (éditions Midi-Pyrénéennes, 2016). Dans les collèges d'Ancien Régime en revanche, les bâtiments, clos sur l'extérieur, renfermaient des cours dédiées à la circulation des élèves. Ce modèle architectural perdurera jusqu'au XIXe siècle. La cour de récréation dotée de son inséparable préau s'imposent véritablement dans les écoles de la Troisième République. Des pédagogues comme Ferdinand Buisson vantent alors ses mérites. Selon eux, elle participe même aux missions éducatives de l'école :

Ah ! que la récréation est une chose plus précieuse à cet âge, plus féconde, plus indispensable ! Le jeu, c’est la moitié au moins de la vie de l’enfant. C’est là seulement qu’il trouve l’emploi de quelques-unes de ses facultés les plus charmantes et les plus naturelles, la satisfaction de certains de ses besoins les plus impérieux. (...) Vous verrez le jeu devenir une improvisation d’une richesse et d’une justesse qui vous frappera de surprise, où la faculté maîtresse de cet âge, l’imagination, se donne libre carrière, se crée un monde à elle, mille mondes successifs, au gré de sa changeante fantaisie, et déroule ces drames copiés sur la réalité la mieux observée ou inventés de toutes pièces selon un art infini. Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire (1882 - 1887) dirigé par Ferdinand Buisson, article "Récréation" du docteur Elie Pécaut 

On considère alors qu'il est important que la récréation soit un temps libre, en dehors des activités dirigées comme la gymnastique. Pour le médecin hygiéniste Elie Pécaut, "le jeu, 'l’un des éléments capitaux de l’hygiène physique' mais aussi utilement 'exploité pour une fin pédagogique', ne doit pas être remplacé par des exercices méthodiques", rapporte l'anthropologue Julie Delalande dans Éducation et longue durée (Presses universitaires de Caen, 2007). Il s'agit à la fois de lutter contre "le risque du surmenage" et de reconnaître "les bienfaits du jeu". Un lieu, un temps et des règles se mettent en place… En normalisant progressivement la récréation scolaire, on la valorise : ce n'est pas seulement un endroit où l'on reprend des forces avant de retrouver son pupitre, c'est aussi un terrain d'apprentissage.

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Terrain de jeux et d'apprentissage

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"Moi, je suis un coiffeur, et moi je suis un papa, à toi, à toi et à toi… Qui veut aller au coiffeur ?" lance fièrement un petit garçon à trois autres de ses camarades en les pointant du doigt, derrière une barrière métallique pour toute vitrine de salon de coiffure. En 1991 dans _Récréation_s, la documentariste Claire Simon captait, à hauteur d'enfant, des scènes de cour d'école : accolades, bagarres et jeux de trap-trap. Si au lycée, les élèves délaissent parfois la cour de récréation pour lui préférer les rues alentours où il est possible de fumer, les écoliers (et certains collégiens encore) investissent pleinement la cour de récréation grâce aux jeux. Les classiques, qui se transmettent de génération en génération : la corde à sauter, la marelle, les billes, les cartes à collectionner… et les derniers gadgets à la mode, qui sont parfois tout simplement des reprises bien marketées d'anciens jouets comme la toupie, devenue bien plus rapide en version "Beyblade"...

Par l'intermédiaire des jeux de cour d'école se construit une culture proprement enfantine, analyse Julie Delalande dans La cour de récréation. Pour une anthropologie de l'enfance (PUR, 2001) : "La cour de récréation est un espace de perpétuation d’une culture enfantine, avant tout ludique qui, par la connaissance des règles, par la maîtrise de techniques et de symboliques, exclut ceux qui ne la possèdent (…). C’est une microsociété dans laquelle les enfants instaurent des règles de vie dépassant celles que nécessitent leurs jeux". Cette "culture enfantine" se transmet de génération en génération, par observation, imitation. En 2018 sur France Inter, l'anthropologue racontait comment se met en place dans la cour une forme de "micro-société". Selon les âges, les schémas de rapports sociaux changent  : 

Dans les écoles maternelles, j'ai observé, ainsi que d'autres chercheurs qu'à l'âge de 4, 5 ou 6 ans, les enfants me parlent beaucoup de "chef de bande" : c'est moi le chef, c'est pas toi le chef, c'est ma bande, je suis dans la bande d'untel, etc. Et puis, petit à petit, à l'école élémentaire, ils se lassent un peu de ces rapports hiérarchiques assez forts qui leur ont quand même permis justement, pendant cette première enfance, de s'organiser pour jouer ensemble. Julie Delalande

Pendant ce temps de jeu, la surveillance incombe aux professeurs et personnel chargé de la surveillance, particulièrement en primaire. Car à la récré, on ne fait pas que jouer sagement aux billes et à la marelle. Selon les chiffres 2008-2009 de l’Observatoire national de la sécurité des établissements scolaires et d’enseignement supérieur, la majorité des accidents scolaires en dehors des cours d’EPS se produisent dans la cour de récréation. Dans les écoles, 80% de ces accidents ont lieu dans la cour de récréation contre 52% au niveau collège et 9% dans les lycées. Et qui dit surveillance dit aussi découverte de nouvelles cachettes dont la cour de récréation recèle, comme l'observe Julie Delalande :

Pendant les temps récréatifs, on voit aussi comment les enfants sont à la recherche de recoins qui, en général, ne sont pas autorisés, mais qui leur permettent d'échapper au regard des adultes et des autres enfants. Ce n'est pas forcément pour y faire des choses interdites, mais pour se mettre un peu à l'écart, finalement, d'une collectivité qui est fatigante aussi bien pour les adultes que pour des enfants. Julie Delalande

Certaines pratiques ont trouvé un prolongement dramatique au-delà des cours d'école comme le "petit pont massacreur" ou encore "le jeu du foulard" qui consiste à exercer une pression de la carotide, avec un tissu ou à mains nues. Un jeu mortellement dangereux dont Jean Giono décrivait déjà les effets hallucinatoires dans Faust au village : "Ce sont des capuchons en peau, fermés au cou par une courroie de cuir. On se met à trois. Deux relèvent le troisième et le pendent à un clou par son capuchon. La courroie se serre, le sang ne circule plus dans la tête : la connaissance se perd. C’est si agréable qu’il faut recommencer constamment." Loin d'être le royaume de l'innocence et de la douceur enfantines, la cour de récréation est aussi un lieu où s'exerce la violence entre enfants. Physiquement, mais aussi psychologiquement à travers le harcèlement et divers rapports de domination.

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Jouer à égalité pendant la récré'

En étudiant l’occupation spatiale de ce lieu essentiel de la vie scolaire, les chercheurs en sciences sociales ont d'ailleurs mis à jour certaines inégalités. Alors que les garçons sont majoritairement au centre, occupant un vaste espace pour jouer au football par exemple, les filles restent dans les périphéries de la cour pour ne pas gêner le match (ou éviter de recevoir la balle sur la tête !), a analysé Édith Maruéjouls, géographe experte des questions d’égalité dans l’espace urbain et fondatrice du bureau d'étude L’ARObE (L’Atelier Recherche OBservatoire Égalité). "10 % des élèves occupent 90 % de la cour" : un rapport de force dont sont victimes les filles, mais aussi "tous les enfants 'non conformes', qui minore aussi les élèves en surpoids, les plus petits, les handicapés…", note la géographe dans Le Monde

Pour lutter contre cette occupation inégalitaire de la cour, et éviter que ces schémas ne se reproduisent pas dans l'espace public (rues, transports en commun…), des propositions de réaménagements ont été faites. Il y a deux ans, une école maternelle Michel-de-Montaigne de la ville de Trappes mettait en place une "cour non genrée". Concrètement : un terrain central en bitume remplacé par une pelouse synthétique, des chemins circulaires au sol pour inciter les enfants à se déplacer plus, des couleurs plus neutres… Pour encourager la mixité dans les jeux, les architectes préconisent aux élus d'équiper les cours de mobiliers modulables, plus faciles à s'approprier. Une tendance que suivent de nombreux établissements à Lyon, Rennes, Bordeaux, ou encore Grenoble où toutes les cours du groupe scolaire Clemenceau ont été rénovées en ce sens. "Les cours d'école de nos enfants ressemblent à des parkings en bitume, brûlantes en été et trop réservées aux pratiques des garçons. La solution: débitumiser, dégenrer, végétaliser et potagiser ! Et en plus, nos enfants aident à faire les plans. Oui, on grandit aussi pendant la récré", a déclaré le maire de la ville sur son compte Twitter, en juillet dernier.

À réécouter : Cours d'égalité à la récré

Théâtre où se lient et délient les amitiés enfantines, où se racontent à l'abri de l'oreille du professeur les secrets, on apprend à la récréation ce que l'on n'enseigne pas en cours : les rapports humains. Aussi certains chercheurs en sciences de l'éducation mettent en garde contre un surinvestissement de la cour de récréation par les adultes (via l'organisation d'activités ou la mise en place d'une architecture spécifique). Échangeant sur leurs études respectives de ce lieu, la réalisatrice Claire Simon confiait d'ailleurs à l'anthropologue Julie Delalande : "C_e serait terrible si les lieux étaient adaptés aux jeux car une grande partie du plaisir des enfants, de leur puissance de fabrication de lois et de récits vient du fait que l’espace n’est pas complètement adapté à eux. Ils sont obligés de prendre possession du lieu en le transformant !_"... Bref, la cour de récréation reste le terrain de jeu - sérieux - des enfants.

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