Publicité

Du vrai et du faux : usages politiques. Avec Jérôme Ferrari, Edwy Plenel, Rony Brauman...

Par
A Paris, des statues de bronze sont affublées de masques.
A Paris, des statues de bronze sont affublées de masques.
© AFP - Alain JOCARD

La Revue de presse des idées. Une revue de presse des idées placée sous la tutelle aujourd’hui de Guy Debord : « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux ».

Lundi matin. Chaque semaine, le journal en ligne éponyme publie la traduction d’un texte de l’historien Giorgio Agamben initialement paru sur le site italien Quodlibet. Et ce matin, l’historien dissertait sur le vrai et le faux. « Ce que nous vivons actuellement, avant d’être une manipulation inouïe des libertés de chacun, est, en effet, une gigantesque opération de falsification de la vérité. »

Principale source d’indignation, l’utilisation des données scientifiques et l’usage politique qui en est fait : « Du point de vue épistémologique, il est évident, par exemple, que donner un nombre de décès sans le mettre en relation avec la mortalité annuelle de la même période et sans spécifier la cause effective de la mort n’a aucune signification. Pourtant c’est exactement ce qu’on continue chaque jour à faire sans que personne ne semble s’en apercevoir ».

Publicité

L’humanité entre, nous dit-il, « dans une phase de son histoire où la vérité est réduite à un moment dans le mouvement du faux. Vrai est le discours faux qui doit être tenu pour vrai même quand sa non-vérité est démontrée ». Or, ce mouvement est source de dangers. Pour l’arrêter, « il faut que chacun ait le courage de chercher sans compromis le bien le plus précieux : une parole vraie. » 

Mais est-ce au politique d’apporter une « parole vraie » ?

Sale temps pour la politique

Dans Mediapart, l’écrivain Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012, en doute. « Je ne pense pas que la parole politique soit censée porter la vérité, et il est même douteux que le domaine propre de l’action politique doive être évalué en termes de vérité : dire d’une décision politique qu’elle est "vraie" ou "fausse" n’a pas grand sens et il semble ici plus pertinent de la juger "bonne" ou "mauvaise", "juste" ou "injuste" sans prétendre s’exprimer sous l’autorité de la vérité – c’est d’ailleurs l’unique raison pour laquelle des opinions politiques contradictoires peuvent jouir d’une égale légitimité. »

L’auteur du Sermon sur la chute de Rome (Actes Sud) fait néanmoins deux constats amers : premièrement, « ce que la crise sanitaire a porté à son paroxysme de visibilité et d’aberration, c’est la déconnexion totale entre le discours politique et la réalité », et deuxièmement, « l’exercice constant du déni ». L’écrivain fustige l’infantilisation des individus, et le ton qu’utilise dans cet entretien ressortit à la colère : « Humilier ses adversaires, les infantiliser aussi visiblement, utiliser jusqu’à la nausée les adjectifs "citoyen" et "républicain" quand on traite si peu les gens en dignes citoyens d’une république, bref, nous prendre si ouvertement et si peu intelligemment pour des crétins, deviendra peut-être difficile à tolérer. » 

Une indignation que l’on retrouve sous la plume du directeur de Mediapart. Dans un parti pris au vitriol, dont le titre est explicite, « Le président destitué », Edwy Plenel n’a pas de mots assez durs face aux injonctions "catégoriques, grandiloquentes et paternalistes" du chef de l'Etat, à « l’inconséquence » de sa politique, aux décisions unilatérales prises par l'Elysée sans concertation autre que le conseil scientifique qui l’entoure, et encore, Edwy Plenel rappelle l’existence d’une lettre de ce Conseil Scientifique intitulée "l'urgence sociale" et restée morte, dans laquelle les membres insistaient sur l'importance de la participation des citoyens dans la lutte contre l'épidémie. En somme, « le président a décidé, et le pays doit suivre. Or c’est ainsi que s’organisent les défaites, celles dont les premiers responsables sont des généraux vaniteux, obsédés par leur gloriole, indifférents au moral des troupes et peu soucieux de l’intendance ».

Toute cette séquence montre que « nous sommes d’ores et déjà témoins d’une défaite en rase campagne, celle du très vieux monde qu’incarne cette présidence : monde de supposés sachants qui se révèlent brusquement ignorants et de prétendus gagnants qui découvrent soudain la solidarité ; monde d’une élite autoproclamée et revendiquée qui, même quand la crise appelle l’empathie, dissimule mal son mépris pour un peuple qu’elle ne cesse d’admonester, d’infantiliser ou de réprimer ».

Dans de telles conditions, aucune confiance ne peut venir au secours « d’un pouvoir qui n’a cessé, durant cette crise comme durant les trois années qui l’ont précédée, de se méfier de la société. [...]Trop d’imposture, trop de mensonge, trop de fausseté. Même avec la meilleure volonté du monde, nous ne pouvons plus y croire ».

Il faudra établir les responsabilités et que justice passe, demande le directeur de Mediapart. Et comme leçon politique de cette crise, on retiendra « la nécessité de destituer ce présidentialisme archaïque qui, loin de nous protéger et de nous rassembler, nous fragilise et nous divise ».

Et de citer Marc Bloch dans L’Étrange défaite, écrit durant l’été 1940 au cours duquel l’historien envisage le monde d’après. À l’adresse des générations qui en auront la charge, sa recommandation est sans appel, prévient Edwy Plenel : « Nous les supplions d’éviter la sécheresse des régimes qui, par rancune ou orgueil, prétendent dominer les foules, sans les instruire ni communier avec elles. Notre peuple mérite qu’on se fie à lui et qu’on le mette dans la confidence. »

Marc Bloch qui est souvent invoqué ces temps-ci, et que le rédacteur en chef du FigaroVox et des pages Débats du Figaro, par ailleurs maître de conférences à Sciences Po, Guillaume Perrault, propose donc de relire dans un court article du journal. 

Cette condamnation sans appel de la gestion présidentielle de la crise, le rédacteur en chef du Point Jérôme Béglé la rejoindrait presque dans son parti pris à lui intitulé « Les 7 enseignements de nos 7 semaines de confinement ». Car aux six premiers (l’obéissance  des Français ; la fragilité de nos économies ; l’avènement des médecins superstars ; une Europe à sa place ; l’inefficacité des nationalistes et la gestion dramatique des masques à propos de laquelle il écrit, comme une ultime étrangeté, « alors que le masque est censé être un produit rare, difficile à se procurer et à utiliser avec précaution, les enseignes de grande distribution vont en mettre en vente des dizaines de millions dès lundi 4 mai. Les dentistes, kinésithérapeutes, podologues, médecins de ville, infirmières et pharmaciens en ont encore le souffle coupé ! »), Jérôme Béglé ajoute un septième et dernier enseignement, qu’il réserve à la politique du chef de l’État. Et sa phrase sonne comme une banderille qui se passe de commentaire: « En février dernier, Emmanuel Macron se faisait applaudir par ses députés sur une phrase qui aujourd'hui fait mal : "Si les professionnels, ce sont ceux qu'on a virés (sic) il y a deux ans et demi, et que les amateurs, c'est vous, alors, soyez fiers d'être amateurs !" Le nouveau monde – ou ce qu'il en reste – n'a pas montré son avantage concurrentiel ».

Lundi matin. C’est aussi le jour de la chronique mensuelle de l’historien et essayiste Jacques Julliard dans Le Figaro. Ce n’est pas le seul chef de l’État ici qui est mentionné, mais toute une classe politique qui semble avoir retrouvé le chemin de l’école : « Voyez comme avec l’annonce du déconfinement du 11 mai les politiques sortent soudain de la pénombre où ils se dissimulaient. Mélenchon recycle son programme de 2017, Hamon son revenu universel, Montebourg refait son miel de la politique, Piketty songe à de nouveaux impôts, Jadot s’y voit déjà, Macron médite un remaniement, les présidentiables de la droite se mesurent entre eux ».

Jacques Julliard se fait alors solennel, tout en sollicitant l’indulgence de son lecteur : 

Pourquoi ai-je tant pensé à Charles de Gaulle depuis le début de ce confinement? Parce qu’il n’était lui-même, c’est-à-dire le plus grand homme de cette histoire, que dans des circonstances exceptionnelles, celles où la bourgeoisie capitule, où les intellectuels disjonctent, mais où le peuple demeure disponible à qui l’invite à se dépasser: pour surmonter l’épidémie, restructurer l’économie selon le critère de l’utilité sociale, revitaliser et moderniser notre appareil industriel, redonner à l’École l’ambition de l’excellence et à l’Europe celle de la souveraineté. Rien de cela n’est impossible. Mais nous ne saurions y parvenir sans le recours au seul outil dont dispose le peuple : l’union sacrée. Non à celle des politiciens, mais à celle de la nation tout entière. Qui saura l’appeler à la révolte ? 

Permanences

La confiance, et son envers la défiance, sont bien les maîtres-mots du moment. L’ancien président de Médecins sans frontières Rony Brauman, qui répond à une interview dans Le Monde, rappelle qu’en matière de lutte contre les épidémies, la confiance est fondamentale. « À partir du moment où les relations entre les individus sont mises en cause – du fait que toute personne peut être à la fois une aide et une menace pour les autres –, le désarroi que provoque cette réalité doit trouver un remède dans une position d’autorité qui inspire la confiance. Quand on n’a pas cette confiance, l’autorité s’exerce par la dureté. » Or, une des clés du succès dans la lutte contre une épidémie réside dans « le fait que les gens adoptent progressivement d’autres habitudes dans la durée, en rapport avec la confiance qu’ils accordent à ceux qui les prescrivent ».

En France, contrairement à l'Allemagne, dit  cette confiance semble se détériorer chaque jour un peu plus. « Des injonctions contradictoires contribuent également à miner la confiance : on décrète le confinement, mais on a autorisé les élections ; on préconise les gestes barrières, mais le président s’affiche à l’occasion d’un spectacle ; on autorise un match de foot alors que l’on ferme les écoles, etc. Les autorités paient durablement, et peut-être excessivement, ces erreurs qui ont érodé la confiance. Je ne souhaite qu’une chose, c’est qu’elle soit reconstruite, mais cela dépend largement du pouvoir ».

Cela dit, et voilà qui en consolera certains quand cela ne satisfera pas les autres, ces mensonges et autres falsifications ne sont pas l’apanage du gouvernement français actuel. À l’échelle internationale, le coronavirus est en train de bouleverser la donne. Pour Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, professeur d’histoire internationale au Graduate Institute de Genève, qui écrit dans le quotidien suisse Le Temps, démocratie ou pas, «  de par le monde, armée et police à l’appui, l’entité étatique a clairement réaffirmé son autorité à l’occasion de la crise actuelle, intervenant comme sauveur et supra-décideur, mais aussi de façon punitive. »  Ainsi, « l'infantilisation des citoyens »  ne peut que durer, « accentuée par une demande de protection ».

Mais plus largement, « quatre grandes dimensions se dessinent déjà: le renforcement d’un étatisme à tendance autoritariste, l’approfondissement de la militarisation du monde, la normalisation de la surveillance et le jaillissement d’une vague de contre-mondialisation ».

Ce qui est vrai géographiquement l’est aussi historiquement. L’attitude des pouvoirs publics aujourd’hui ressemble à celle des autorités d’hier, observe l’écrivain Orhan Pamuk dans un article de Libération. Travaillant depuis quatre ans à un livre sur la peste noire qui ravagea l’Asie au début du XXe siècle, le prix Nobel de littérature trouve dans la réponse que les puissants ont apportée de tous temps aux grandes épidémies un motif récurrent. Il s’interroge donc dans ce texte, à travers les récits, sur les ressemblances entre le coronavirus et les pandémies qui l’ont précédé, et affirme : « dans l’histoire humaine et littéraire, ce ne sont pas uniquement les bactéries et les virus qui sont communs aux pandémies, mais bien le fait que nos réponses initiales ont toujours été les mêmes ».

La réplique première face à l’apparition d’une nouvelle pandémie a invariablement été le déni, écrit le romancier turc. « Qu’ils soient nationaux ou locaux, les gouvernements ont toujours tardé à réagir, déguisant les faits et manipulant les chiffres à leur guise, afin de nier autant que possible l’existence de la crise naissante [...] Une grande partie de la littérature inspirée par les épidémies et les maladies contagieuses présente l’insouciance, l’incompétence et l’égoïsme des autorités comme les seuls facteurs responsables de la fureur des masses. »

Mais les gouvernements ne sont pas les seuls à blâmer. En face, la rumeur et les informations fallacieuses ont toujours circulé.  « Une autre réaction des hommes face aux pandémies, réflexe manifestement aussi universel que spontané, a toujours consisté à fomenter la rumeur et à répandre des informations fallacieuses. » Les humains ont toujours eu du mal à reconnaître le mal comme venant d’eux.  « Comme le Mal lui-même, la peste était toujours dépeinte comme venant de l’extérieur [...] La maladie serait étrangère ; elle arrive de loin, et elle a été introduite dans la cité avec des intentions mauvaises. Ce sont toujours les rumeurs portant sur l’identité supposée de sa forme originelle qui sont les plus tenaces et les plus populaires ». De quoi en tirer des leçons pour le présent ?

Marc Aurèle déchaîna sa colère sur les chrétiens de l’Empire romain, leur reprochant d’avoir colporté la peste antonine – c’est qu’ils avaient refusé de participer aux rites censés apaiser les dieux. A la faveur d’épidémies plus tardives, on accusa les juifs d’avoir empoisonné les fontaines de l’Empire ottoman et de l’Europe catholique.

En tout état de cause, « l’histoire et la mémoire littéraire des épidémies nous montrent que l’intensité de la souffrance, la peur de la mort, la terreur métaphysique et le sens du surnaturel chez la population affligée étaient proportionnels à l’intensité de leur colère et de leur insatisfaction politique. »

Peut-être est-ce dans ces moments-là que la littérature est d’un grand recours. À la fin de son entretien dans Mediapart, Jérôme Ferrari convoque un autre écrivain, Arno Bertina, qui lui a rappelé « quelque chose de vrai, quelque chose d’essentiel : indépendamment de son efficacité immédiate, la littérature, par son existence même, témoigne d’une vie possible de la langue ailleurs que dans son infâme usage managérial, une vie d’autant plus précieuse qu’elle est minoritaire. Cette fonction-là, qui ressemble à celle que Deleuze assignait à la philosophie dans la lutte contre la bêtise, est tout sauf dérisoire et elle est déjà politique. »

Références :