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Du XIXe siècle à 2019 : un maintien de l'ordre jamais pacifié

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Police à cheval face à des "gilets jaunes" sur la place de l'Opéra, à Paris, le 15 décembre 2018
Police à cheval face à des "gilets jaunes" sur la place de l'Opéra, à Paris, le 15 décembre 2018
© Getty - Chesnot

Previously. Les forces de l’ordre ont-elles adopté le tout répressif depuis un an ? Depuis les “gilets jaunes”, l’affaire Zineb Redouane, Geneviève Legay ou Steve Maia Caniço, la police et la gendarmerie sont sous le feu des critiques. Historiquement pourtant, la tendance était à la pacification des méthodes.

Les scènes d’émeutes qui ont fait la une des médias lors du mouvement des "gilets jaunes" ont choqué. Qu'il s'agisse de la violence des casseurs, de la réponse parfois brutale des autorités ou du nombre de blessés (plus de 1 400 dont 46 grièvement d'après le Figaro le 11 décembre, y compris des cas de mutilations, d'éborgnements, d'amputations) : ces événements ont interrogé sur les méthodes de maintien de l'ordre et ces critiques perdurent depuis. Dernier épisode en date, la mort de Steve Maia Caniço le soir de la fête de la musique à Nantes : le jeune homme de 24 ans s'est noyé dans la Loire lorsque les forces de l'ordre ont voulu faire évacuer une soirée techno. 

Depuis que la France est une démocratie et que le droit de manifester est garanti, ces techniques ont évolué. Avec la naissance de la IIIe République (à la fin du XIXe siècle), l'Etat a peu à peu affiché son intention de pacifier la réponse des gendarmes et des policiers. Mais dans les faits, cette intention n'a pas toujours été linéaire ou suivie d'effet : lors d'événements sociaux éruptifs, de la guerre d'Algérie, de mai 68 ou de conflits plus récents. Aujourd'hui, les critiques se concentrent sur l'usage du Flash-Ball ou des grenades de désencerclement : le débat n'est jamais terminé.

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La IIIe République invente le maintien de l'ordre moderne

Le commissaire Mouquin (à gauche) le 1er mai 1909 à Paris : il inventa le "manège Mouquin" qui empêchait les manifestants de s'installer par le mouvement incessant des militaires à cheval.
Le commissaire Mouquin (à gauche) le 1er mai 1909 à Paris : il inventa le "manège Mouquin" qui empêchait les manifestants de s'installer par le mouvement incessant des militaires à cheval.
- Agence Rol / BNF / Gallica

Les manifestations des "gilets jaunes" qui ont dégénéré fin 2018 n'ont rien de nouveau. Un siècle plus tôt, des scènes similaires sont décrites par l'historienne Anne Steiner dans son livre "Le goût de l'émeute. Manifestations et violences de rue dans Paris et sa banlieue à la Belle Époque" (éditions l’Échappée, 2012) : "Entre 1908 et 1910, Paris et sa banlieue sont le théâtre de manifestations violentes rassemblant des milliers de participants (...). Ils attaquent des bâtiments, saccagent le mobilier urbain, brûlent trams et bus, élèvent des barricades et tirent sur les policiers à coups de browning."

A l'époque, ces éruptions de violence répondent à la mort de militants, de grévistes tués par la police ou la gendarmerie. Les conflits sociaux se multiplient également, "impulsés par une CGT acquise au syndicalisme révolutionnaire", écrit Anne Steiner. Mais cette période voit aussi la naissance de nouvelles libertés désormais garanties par la République, qui préconise à ses préfets de ne plus utiliser l'armée pour le maintien de l'ordre et qui recommande maîtrise et douceur :

Il faut tenir compte d'une opinion qui se façonne de plus en plus aux mœurs de la liberté. (...) La gendarmerie est la seule force dont vous ayez à user habituellement pour assurer l'ordre et protéger la tranquillité ; c'est là sa mission, c'est là son rôle normal ; la troupe en a un autre, aussi n'y devez-vous recourir qu'à la dernière extrémité".                                                        
Extrait de la circulaire du 27 février 1884 adressée aux préfets. Note confidentielle signée du ministre de l'Intérieur René Waldeck-Rousseau.

L'avènement d'un régime républicain en 1870 et sa stabilisation dans les années 1880 marquent un tournant dans l'histoire des libertés publiques et des méthodes des forces de l'ordre. Sous le gouvernement de Jules Ferry, président du Conseil de 1880 à 1881 et de 1883 à 1885, la IIIe République fait voter une série de lois inédites qui ancrent la France dans la démocratie : loi sur la presse, sur la liberté d'association, sur les syndicats professionnels... Invité de la Fabrique de l'Histoire sur France Culture le 18 décembre 2018, l'historien Laurent Lopez expliquait : "Cette époque voit naître la nécessité de laisser les manifestants prendre les rues, ce qui n'était pas possible dans les régimes précédents. Mais également la nécessité de maintenir la liberté des autres, ceux qui ne sont pas manifestants, pour pouvoir protéger leurs biens. C'est tout le dilemme du maintien de l'ordre qui se pose dès cette époque là__".

Les années 1900 voient aussi l'apparition de techniques innovantes pour répondre aux manifestants. L'un des responsables de la préfecture de police de Paris, Lucien Célestin Mouquin, invente ainsi le "manège Mouquin" décrit dans l'ouvrage de Jean-Marc Berlière "Le monde des polices en France, XIXe-XXe siècles", (Complexe, 1996, p. 124-125) : "La tactique est simple, mais efficace : fixer la foule des manifestants dans un lieu bien circonscrit et l’empêcher d’en sortir (…) tandis qu’un déploiement de la troupe a pour but d’occuper (...) la place et d’y empêcher tout rassemblement, la chaussée est continuellement balayée [par des militaires à cheval] à l’aide du 'manège Mouquin' pour disperser toute tentative de rassemblement ou de défilé". En même temps, des méthodes plus classiques, encore utilisées aujourd'hui, sont aussi mises en œuvre : arrestations préventives massives, barrages dans les rues.

Manifestation du 17 octobre 1909 à Paris après l'exécution de Francisco Ferrer en Espagne, militant anarchiste.
Manifestation du 17 octobre 1909 à Paris après l'exécution de Francisco Ferrer en Espagne, militant anarchiste.
- Agence Rol / BNF / Gallica

Un autre tournant a lieu en 1909 à la suite d'émeutes à Paris le soir du 13 octobre 1909. Des milliers de manifestants prennent la rue, indignés par la nouvelle de l'exécution du militant libertaire Francisco Ferrer, à Barcelone. Certains tentent d'approcher de l'ambassade d'Espagne protégée par des cordons de forces de l'ordre : des balles fusent, un policier est tué, la barbe du célèbre préfet Louis Lépine est même frôlée par une balle. S'ensuit une répression féroce.

Mais quatre jours plus tard, le 17 octobre, une nouvelle manifestation est organisée avec une approche totalement différente. Invité de la Fabrique de l'histoire le 18 décembre 2018, l'historien Arnaud Houte racontait : "Ce qui caractérise cette manifestation, c'est qu'elle est pour la première fois tenue par un service d'ordre, ce qu'on appelle les 'hommes de confiance'__, qui ont une écharpe et sont chargés de faire la police de la rue. Le trajet du cortège a aussi été négocié". Cette image correspond à ce que l'autorité républicaine souhaite montrer : une société pacifiée.

Jean Jaurès le proclame également dans l'Humanité le matin du rassemblement :

Il faudra faire l'admiration de tous par la démonstration d'une force maîtrisée.

52 min

Entre volonté affichée de pacification et éruptions de violence

Mais les bonnes intentions affichées par le gouvernement ne sont pas toujours suivies d'effet. Quelques années après les consignes de modération adressées par Waldeck-Rousseau et Jules Ferry, un drame se produit à Fourmies dans le Nord. Des ouvriers de l'industrie textile manifestent le 1er mai 1891 pour réclamer la journée de 8 heures. Le rassemblement se déroule dans le calme mais la situation dégénère en fin de journée. La foule, 150 à 200 personnes, réclame la libération de grévistes arrêtés le matin et s'approche un peu trop près des soldats. Le commandant fait tirer en l'air puis vers les manifestants : neuf personnes sont tuées dont des femmes et des enfants et 35 sont blessées.

Cet événement jouera un rôle clef dans la politique de pacification mise en place par l'Etat par la suite. "Entre 1906 et 1914, il y a deux personnages importants", explique l'historien Arnaud Houte : "Clémenceau et Aristide Briand se partagent les responsabilités, la tête du gouvernement et le ministère de l'Intérieur. Ces deux personnages sont issus de la gauche radicale et révolutionnaire et lorsqu'ils se retrouvent du côté de l'ordre, ils conservent finalement une compréhension assez intime des [mouvements sociaux]. Tout l'enjeu est de transformer l'ancien ennemi en adversaire à qui l'on peut laisser une place. C'est la politique de pacification politique qui précède la Première Guerre mondiale".

Après guerre, en 1921, Clémenceau crée les pelotons de gendarmerie mobile, ébauche de ce que l'on connaît aujourd'hui. Selon Arnaud Houte, l'Etat montre une volonté sur la longue durée de pacifier au maximum le maintien de l'ordre. Laurent Lopez cite une circulaire de 1930 "remplir la mission en évitant les conflits brutaux et sanglants". L'entre deux guerres voit l'invention des gaz lacrymogènes mais les forces de l'ordre rechignent au début à les utiliser car ils rappellent trop les funestes gaz de combat de la Grande Guerre. Le but de cette invention est néanmoins d'éviter le contact entre manifestants et agents de l'autorité car ces contacts sont propices à tous les incidents, y compris les plus dramatiques. 

Quai de Conti à Paris après la nuit du 17 octobre 1961
Quai de Conti à Paris après la nuit du 17 octobre 1961
© Getty - Gamma / Keystone

"Après la Seconde Guerre mondiale, la doctrine du maintien de l'ordre insiste sur l'idée qu'il faut agresser les sens et non les corps", explique Ludivine Bantigny mais cette historienne précise aussitôt, "en revanche, on ne peut pas parler de linéarité chronologique dans l'évolution des violences et du maintien de l'ordre. On ne peut pas passer sous silence ces moments d'acmé de violence qui marquent la mémoire comme le 17 octobre 1961. La manifestation des Algériens et des Algériennes est férocement réprimée. Ce jour là, on n'est pas dans une mise à distance des corps : on met des coups de crosse, de gourdin, on étouffe des gens, on les tue avec des rafales de pistolet mitrailleur, des policiers comme Raoul Letard témoigneront plus tard : 'on tirait sur tout ce qui bougeait'".

Le 17 octobre 1961, le bilan officiel communiqué par la préfecture de Police de Paris, dirigé par Maurice Papon, fait état de trois morts, mais la réalité est bien plus grave : on compte plusieurs dizaines de tués. La police, à cran, faisait face depuis des semaines à des attentats meurtriers commis par le FLN et lorsque des manifestants bravent le couvre feu qui leur est imposé ce soir d'octobre, c'est un déchaînement de violence. En métropole, c'est la dernière fois que les forces de l'ordre ont tiré sur des manifestants désarmés.

1h 05

Mai 68 amène aussi une évolution des méthodes : "On garde l'image d'un événement festif et joyeux mais beaucoup de violences ont été commises tout de même", raconte Ludivine Bantigny. A Paris, on ne compte pas de mort "mais les archives des plaintes faites auprès de l'Inspection générale de la police montrent qu'il y a des corps à corps, des gens roués de coups jusqu'à perdre connaissance, des préjudices et des blessures très graves. La police parisienne dénombre alors 1 138 blessés. En dehors de la capitale, le 11 juin 68, deux ouvriers sont tués lors de l'intervention des CRS dans l'usine Peugeot de Sochaux, l'un d'une balle dans la tête et l'autre par une grenade offensive".

La gendarmerie constate alors un certain nombre d'insuffisances dans ses méthodes et ses équipements et en 1969, le Centre de perfectionnement de Saint-Astier est crée en Dordogne, une idée qui était déjà en germe avant "les événements".

Autre date importante dans l'histoire du maintien de l'ordre : la mort de l'étudiant franco-algérien Malik Oussekine le 6 décembre 1986. Le jeune homme de 22 ans participe aux manifestations contre la loi Devaquet qui prévoit l'introduction de la sélection dans les universités. Il est roué de coups par des agents du peloton de voltigeurs motoportés (PVM), unité créée en 1969 et qui est dissoute à la suite de ce drame.

Depuis les "gilets jaunes" : des méthodes en question

Une munition de lanceur de balle de défense (qui a succédé au flashball), ramassé à Paris lors de la manifestation des « gilets jaunes » le 1er décembre 2018.
Une munition de lanceur de balle de défense (qui a succédé au flashball), ramassé à Paris lors de la manifestation des « gilets jaunes » le 1er décembre 2018.
© Radio France - Maxime Tellier / Anne Fauquembergue

En 2018, les méthodes de maintien de l'ordre utilisées par la police et la gendarmerie font l'objet de nombreuses critiques et remettent en cause le modèle français en la matière. Ce modèle résulte notamment de la création d'unités spécialisées, comme les CRS, apparus après la Seconde Guerre mondiale, en remplacement de l'armée. L'arrivée de Maurice Grimaud à la tête de la préfecture de police de Paris en 1966 (après Maurice Papon) a aussi été déterminante : tir en cloche des grenades plutôt que tirs tendus, dispersion de la foule, l'objectif est de privilégier les dégâts matériels aux blessés et aux morts.

"Ce n’est que depuis les années 1990-2000 que l’on assiste à une remilitarisation des forces de l’ordre et, de fait, à la fin de ce maintien de l’ordre à la française", explique le journaliste David Dufresne, spécialiste du maintien de l'ordre, dans Libération, "un maintien de l'ordre qui était pourtant considéré comme un modèle à l’étranger. En témoignent les tirs tendus de LBD (lanceur de balles de défense), qui n’ont plus rien à voir avec l’ancienne doctrine".

Le lanceur de balles de défense a remplacé le « flashball » en France.
Le lanceur de balles de défense a remplacé le « flashball » en France.
© Visactu

Un constat sévère partagé par Amnesty International dans un rapport publié le 14 décembre : "La police doit mettre un terme à l’usage excessif de la force contre les manifestants et les lycéens". "Des récits de victimes et de témoins, ainsi que des vidéos que nous avons examinées montrent que la police a fait un usage inapproprié des Flash-Ball, en tirant sur la foule. Elle a aussi lancé des grenades de désencerclement, qui ne devraient jamais être utilisées dans des opérations de maintien de l’ordre. […] Outre des manifestants, de nombreux journalistes ont été blessés, et certains ont affirmé avoir été délibérément visés. Une vidéo montre un journaliste portant un casque de presse touché dans le dos par une grenade de désencerclement alors qu’il s’éloignait du cordon de policiers."

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Lors du mouvement des "gilets jaunes", toutes les méthodes de la police sont ainsi scrutées et critiquées : l'utilisation des grenades GLI F4, que la France est le seul pays à employer (les grenades offensives F1, encore plus puissantes, ont été retirées après la mort de Rémi Fraisse en 2014 à Sivens, l'engin s'était coincé entre son corps et son sac à dos), l'usage des Flash-Balls en tirs tendus qui provoquent éborgnements, arrachages de dents ou de gencives. L'utilisation d'additifs pestilentiels dans les canons à eau (issus de sang macérés, normalement destinés à éteindre les incendies), les charges de la cavalerie en plein Paris et le déploiement de véhicules blindés.

Face aux nombreux blessés, le journaliste David Dufresne interpelle le ministère de l'Intérieur sur son compte Twitter. L'émission Envoyé Spécial sur France 2 a aussi consacré un reportage complet sur ces violences (un jeune homme édenté, une jeune femme éborgnée, un autre amputé de la main pour avoir ramassé une grenade). La police, de son côté, explique n'avoir jamais été confrontée à une telle brutalité et avoir été forcée de répliquer. Jets de pavé, de boules de pétanque, de barreaux de grilles utilisés comme des javelots, France Info cite aussi des manifestants qui brisent du verre sur le sol pour empêcher les chevaux de passer....

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A l'avenir, les forces de l'ordre vont se passer de la grenade GLI F4 et la remplacer par une nouvelle - la grenade GLM2 - supposément moins dangereuse mais côté méthodes et doctrine, le mouvement des "gilets jaunes" n'a pas constitué une étape vers la pacification. Pire même, l'heure est à la défiance envers les forces de l'ordre, accusées d'autres bavures depuis : l'affaire Steve Maia Caniço notamment, du nom de ce jeune homme de 24 ans noyé dans la Loire le soir de la fête de la musique 2019 à Nantes. L'usage immodéré des grenades lacrymogènes et la charge de la police aurait provoqué la chute de personnes dans le fleuve mais pour l'instant, le rapport de l'IGPN rendu public le 30 juillet n'a pas établi de cause claire entre ces événements.

Invité des matins de France Culture le 31 juillet, le journaliste David Dufresne déclarait :

Depuis le mois de janvier c’est cela : Mantes la Jolie avec ces 151 enfants agenouillés pendant 3 heures, les mains sur la tête et un policier qui filme : "circulez il n’y a rien à voir". Steve : "circulez il n’y a rien à voir". Zineb Redouane : "circulez il n’y a rien à voir". Geneviève Legay : "circulez il n’y a rien à voir". Sauf que dans ces quatre exemples, on sait qu’il y a à voir (…). Où est la séparation des pouvoirs entre Emmanuel Macron et l’IGPN ? Edouard Philippe, en descendant sur le ponton de Matignon, transforme cette affaire en affaire d’Etat.

Retrouvez cet extrait et l'intégralité de l'entretien dans le lien ci-dessous :

34 min