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Écrire sans E : quand Perec s'expliquait sur "La disparition"

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Georges Perec en 1978
Georges Perec en 1978
© Getty - Louis MONIER

Vous avez peut-être vu passer sur Twitter le hashtag #JourSansE. Cette initiative ludique invite les internautes à tweeter sans la lettre "e". Un hommage à Georges Perec et son célèbre roman "La Disparition", écrit sans l'ombre d'un "e".

C'est une initiative originale lancée par le réseau d'éducation Canopée à l'initiative des enseignants et de leurs classes : tweeter sans la lettre "e". Un hommage créatif à Georges Perec, qui publia en 1969 son roman La Disparition dont la particularité est de ne comporter aucun "e". 

Il ne fallut qu'une année à Georges Perec pour écrire ce lipogramme, à savoir un texte duquel une lettre est bannie. En juillet 1988, six ans après la mort de l'écrivain oulipien, l'émission "Panorama" revenait sur son oeuvre et son processus d'écriture. Dans une archive, Perec lui-même expliquait comment le vertige de la lettre disparue avait vite cédé la place au jeu sur le langage : 

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C'est un travail, on commence par faire un dictionnaire en prenant tous les verbes comme "parcourir", "courir", "mourir"... pas "sourire", parce qu'il y a un "e", mais plutôt "il sourit". Après, on s'aperçoit que dans "N'irons plus au bois", il n'y a pas de "e". Et ça a l'air impossible, et puis ensuite, ça devient grisant, vraiment grisant. Et puis toute l'histoire se raconte, d'une certaine manière, d'elle-même. 

Emission spéciale : Georges Perec (Panorama, 13 juillet 1988)

5 min

(Durée : 5'34 )

La contrainte comme moteur de l'écriture

En 1969, au lendemain de la sortie de son livre, Georges Perec revenait sur la structure du langage. Il constatait alors : 

Quand on écrit, on fait en général attention aux phrases, on essaie de moduler ses phrases. On fait attention aux mots, on choisit ses mots. Mais on ne fait pour ainsi dire pas attention aux lettres, c'est-à-dire au support graphique de l'écriture. Si l'on décide de se priver, de faire disparaître un élément dans cet alphabet [...] on va avoir une véritable catastrophe qui va se produire, pour peu que la lettre que l'on choisisse soit importante.

S'inscrivant dans la tradition de l'écriture lipogrammatique remontant au VIe siècle avant J.-C., Perec a fait de la contrainte un moteur de l'écriture. Au départ, explique-t-il, pour pallier un manque d'imagination. 

Car la contrainte, en même temps qu'elle dynamise le travail langagier, dynamise dans un même mouvement le travail sur la narration. Notons quand même le clin d’œil de Perec : si la voyelle "e" s'éclipse de la page, le personnage de La Disparition s'appelle _"_Anton Voyl". Une homophonie qui en dit long. Deuxième clin d'oeil : quelques années plus tard, en 1975, Perec mettra en exergue de W ou le souvenir d'enfance la mention : "Pour E". 

Archive INA - Radio France