Edouard Glissant
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Edouard Glissant : penser la créolisation

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Edouard Glissant : penser la créolisation

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Avec l’idée de créolisation, le poète et philosophe Edouard Glissant en appelle à un "Tout-Monde" visionnaire, où nos identités dynamiques et ouvertes sont une clé pour penser notre futur.

"La racine unique tue tout ce qu’il y a autour d’elle. Elle est sectaire et intolérante. Il faut remplacer l’idée de la racine unique par l’idée de l’identité-Relation ou rhizome. Or, c’est notre expérience à nous, Antillais." Edouard Glissant introduisait ainsi, en 1993, son grand concept de créolisation. Réinterprétée, réappropriée aujourd'hui par divers courants de pensées, l'idée de créolisation théorisée par Edouard Glissant plonge ses racines (ou ses rhizomes ?) dans son expérience singulière des Antilles et de la langue créole. 

La créolisation, ce métissage qui produit de l'inattendu

Né en Martinique en 1928, Edouard Glissant prend très tôt ses distances avec la négritude de Césaire et Senghor. Bien que militant antiraciste, pour lui aussi les mémoires des esclavages doivent être reconnues : Edouard Glissant, 1958 : "Quand on a oublié collectivement son passé, eh bien, il s’ensuit un déséquilibre terrible pour l’être et pour la collectivité. Et je crois que c’est une fonction de la littérature, en tout cas pour moi, que d’essayer de combattre ce déséquilibre de l’être. J’ai toujours voulu être écrivain. Je crois que c’est ça qui lui manque. La connaissance de son histoire réelle." 

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Mais avec Glissant, cette reconnaissance se fait dans la construction d’identités multiples, par un processus : la créolisation. Edouard Glissant, France Culture, en 2003 : "La créolisation pour moi, c’est le métissage des cultures qui produit de l’inattendu. L’oppresseur, le dominateur blanc va s’accommoder de toutes les résistances, disons ethniques, etc. La seule chose dont il a peur fondamentalement, c’est du métissage. Il a peur d’être mélangé. L’objectif à atteindre, ce n'est pas d’être plus noir que noir pour être plus libre. Pourquoi une nation ne pourrait pas être constituée d’ensembles de cultures qui sont en relation, sans s’éteindre ni se diluer ? C’est pour ça que je suis contre le mot “intégration”."

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Rhizome, tremblement et archipel 

À l'intégration, Glissant préfère "l'interférence", tout comme à la racine, il préfère le "rhizome" : "Le rhizome, la racine qui s’étend, qui va vers d’autres racines. Qui prolifère, sans les tuer. Mais sans renoncer à être elle-même. Ce n’est pas une dilution, ce n’est pas une perte. Et ce que je tiens à dire, c’est que cette idée de la racine unique, c’est une création de l’Occident. Et malheureusement, souvent, les décolonisations se sont faites avec cette arme. Peut-être qu’on ne pouvait pas faire autrement. Mais enfin, avec cette arme que l’Occident nous a enseignée. Il est temps de renverser la vapeur poétique."

À l’identité, il préfère le tremblement, et au continent, il préfère l’archipel : "C’est dans des régions archipéliques, des archipels, qui n’ont pas la densité et la masse des pensées continentales que l’on peut le mieux essayer de voir ce vers quoi les humanités d’aujourd’hui tendent. Elles tendent vers une perception fragile, ambigüe, menacée, mais féconde et précieuse, des contacts, des cultures dans le monde contemporain." Et plus tard, à la télévision en 1994 : "Si l’Europe se fait, elle se fera avec des Basques, des Alsaciens, des Catalans… Il y aura une archipélisation de l’Europe."

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Des concepts nés des paysages

Ses concepts imagés sont nés des paysages antillais. Edouard Glissant exprimait à la télévision française dès 1957 l'ancrage de sa vision du monde dans sa terre natale : "Je trouve extrêmement rassurant qu’il y ait une terre comme les Antilles où l’homme essaie d’une manière obscure d'accommoder, d’harmoniser des éléments de civilisation très divers. Je trouve que c’est rassurant pour l’avenir de l’homme, sans vouloir en faire une grande chose, et je trouve qu’il faut donner à cette civilisation les moyens de s’exprimer." Ses concepts-images se réinventent au fil de son œuvre, dans la poésie, le roman, les essais, au fil d'une pensée anti-systémique, mais cohérente et littéraire. 

Exilé ensuite en France et aux Etats-Unis, Edouard Glissant fonde sa vision du monde dans une réflexion sur la langue créole. Edouard Glissant, 1994 : "Dans mon enfance, j’ai beaucoup écouté les conteurs. Quand j’ai écrit mes premiers romans, on me disait : “Mais vous abusez des parenthèses !” Je disais : “Mais c’est la technique du conteur créole.” Il met la parenthèse, il la remplit d’événements, de faits qui apparemment n’ont rien à voir avec l’histoire principale. Vous ne pouvez pas désigner le réel d’une manière linéaire et impérative. Il vous faut tourner autour, tourner autour de cette accumulation. C’est ce que j’appelle “l’art du détour chez le conteur créole”. 

Ancrée aux Antilles, sa vision du créole et de la créolisation concerne pourtant précisément le monde entier, et toutes et tous peuvent se l’approprier : tous les humains, et toutes les langues. "Il faut que toutes les langues du monde entrent sur la grande scène du monde, des plus petites aux plus grandes."