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Égalité femmes-hommes : les médias ne montrent toujours pas l’exemple

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En 2020, les femmes représentaient 30% des sujets évoqués dans les nouvelles, et 40% des journalistes.
En 2020, les femmes représentaient 30% des sujets évoqués dans les nouvelles, et 40% des journalistes.
© Getty - Laurent Hamels / Robert Daly

Entretien. Invisibilisation, représentations clichés… Dans les médias, les femmes sont encore trop souvent absentes ou faussement dépeintes. Pour étudier ce phénomène, une étude mondiale a été mise en place depuis 1995. Il s’agit du GMMP, le Global Media Monitoring Project.

À la radio, à la télévision ou dans la presse écrite et numérique, les femmes sont encore trop souvent absentes ou mal représentées. En France, le Global Media Monitoring Project, initié par l’organisation non gouvernementale WACC, étudie cette représentation tous les cinq ans depuis 2010.

En 2020, 116 pays ont participé à l’enquête, considérant la situation urgente et intolérable. Dans l’Hexagone, le GMMP était coordonné pour cette dernière édition par deux sociologues. Entretien avec Marlène Coulomb-Gully, professeure à l’université Toulouse 2 Jean Jaurès, et Cécile Méadel, professeure à l’université Panthéon Assas; toutes les deux spécialisées dans les questions liées aux genres, au numérique et aux médias.  

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Marlène Coulomb-Gully, professeure à l’université Toulouse 2 Jean Jaurès, et Cécile Méadel, professeure à l’université Panthéon Assas

17 min

Une enquête d’une telle ampleur doit être compliquée à mettre en place… Comment est-elle réalisée ? 

Cécile Méadel : D’abord, il faut préciser qu’elle a lieu sur une seule journée d’informations, qu'on espère la plus ordinaire possible. Donc, ce n'est pas le weekend, et on évite les grands événements religieux. Cette année, il a fallu la déplacer puisqu'elle était prévue en pleine pandémie, pendant la première vague.

Marlène Coulomb-Gully : Le deuxième point qu'il faut mettre en avant, c'est l'importance du corpus qui a été analysé. Il s'agit de médias d'informations, donc des médias qui se donnent pour objectif d’être le reflet du monde réel. On monitore à peu près 10 à 12 chaînes de télévision hertziennes, dix stations de radios, un très grand nombre de titres de presse, six quotidiens nationaux d'information générale, un quotidien économique, trois quotidiens régionaux, quatre sites d'information en ligne pure player, les sites des trois principaux hebdomadaires nationaux, et le fil Twitter de six sites de journaux. On a vraiment un package extrêmement large, qui permet de cerner l'information telle qu'elle a été diffusée en cette journée ordinaire, qui était en 2020 le 29 septembre. 

D’après les résultats de l’étude, la France est-elle une bonne élève sur la question ? 

Marlène Coulomb-Gully : Quand on entend parler et quand on voit les femmes dans les médias, c'est d'abord pour leur expérience personnelle, et comme témoin. En revanche, il y a très peu d’expertes et de porte-paroles. La parole d'autorité dans les médias reste une parole masculine. Le chiffre clé, c’est que les femmes représentent à peu près 30% des sujets évoqués dans les nouvelles, et environ 40% des journalistes.

Cécile Méadel : Par rapport à l’Europe ou aux pays du Nord du globe, la situation de la France est tout à fait dans la moyenne : il n'y a pas de différences qui nous mettraient plus en avant ou plus en arrière. Mais depuis la première édition de l’étude en France, en 2010, on ne peut pas parler d'amélioration. Si vous prenez les questions économiques, elles sont traitées par des femmes une fois sur cinq seulement ! Et le chiffre est inférieur de trois points par rapport à la dernière enquête de 2015. 

Comment expliquer cette inégalité ? 

Marlène Coulomb-Gully : Les faits sont faciles à constater, mais les causes sont relativement complexes. Nous espérions, après Balance ton porc et Me Too, que la prise de conscience, qui a été évidente dans ces moments de bouleversements, aurait des conséquences sur les médias. Or, il n'en est rien. Il y a une forte inertie, qui tient en grande partie à la dimension organisationnelle des entreprises médiatiques : les femmes y ont toujours du mal à crever le plafond de verre, et elles sont sous-représentées dans les postes de direction. Mais d’autres facteurs expliquent la situation. Par exemple, les journalistes ont un carnet d'adresses qu'ils peinent à renouveler, très souvent parce qu'ils travaillent dans l'urgence, et que les hommes sont de meilleurs clients que les femmes : ils répondent très vite. Les femmes sont parfois plus réticentes et souvent, on ne va pas les chercher.

Cécile Méadel : Les journalistes nous disent souvent que les femmes ont tendance à ne vouloir répondre que lorsqu'elles considèrent qu'elles sont parfaitement compétentes sur la question. Il existe donc très certainement un effet d'enchaînement, qui fait qu'une fois que vous savez que telle personne répond bien, même si ce n'est pas forcément son sujet de prédilection, vous allez aller vers cette personne. 

Quel effet a eu la pandémie sur la représentation des femmes dans les médias ? 

Cécile Méadel : On avait le sentiment que le Covid avait mis les femmes au premier plan, tant dans le domaine du soin, avec les infirmières, que du service, avec les caissières en deuxième ligne. Nous nous attendions à ce que les femmes médecines ou juristes aient été mobilisées, et nous constatons que cela n'a pas du tout été le cas. Les femmes interrogées étaient beaucoup plus souvent des femmes "ordinaires", dont la qualification n'est pas mise en avant. Des femmes qui, par exemple, sont là en tant que mère de famille, ou veuve d'un mort du Covid. 

Marlène Coulomb-Gully : Le Covid n'a pas permis de contrer les stéréotypes, c'est certain. En fait, la pandémie a cristallisé le fonctionnement ordinaire des médias : des femmes particulièrement peu visibles, et particulièrement peu audibles. 

Selon vous, quel est le risque d’une telle représentation stéréotypique et non-paritaire ? 

Marlène Coulomb-Gully : Occulter 52% de la population, ou lui donner une image stéréotypée inexacte, c’est un petit peu gênant ! Le but du journalisme est quand même de rendre compte du réel. Comment le faire en oubliant une grande partie de sa population, ou en donnant une image figée et qui ne correspond plus à la réalité des activités des femmes dans la vraie vie ? On continue à les représenter dans des rôles qu'elles assument, certes, mais qui sont loin de correspondre à la palette extrêmement riche et diversifiée de leurs rôles aujourd'hui. "Si elle se voit, elle s'y voit" : l'absence de femmes dans un certain nombre de fonctions engendre l'absence d'ambition des femmes. Les médias ont aussi un rôle à jouer de ce côté-là, en montrant que les femmes peuvent accéder à toutes sortes de métiers ou de fonctions. 

Quelles pourraient être les solutions pour éviter cette inégalité de représentation ? 

Marlène Coulomb-Gully : Je pense qu'un système de bonus, à défaut d'un système de malus, pourrait encourager les médias qui font un effort de parité à poursuivre dans cette voie. Parmi les préconisations que l'on peut faire aussi, c'est que dans les écoles de journalisme on instaure vraiment une réflexion sur les questions de genre. Cela paraît extrêmement important pour sensibiliser ces journalistes qui devront rendre compte de la réalité.

Cécile Méadel : Il y a d'autres façons d'agir : nous avions proposé l'idée d'un observatoire de la parité. Parce qu'on constate aussi qu'il y a un sentiment chez les responsables des médias que tout ça, c'est un peu derrière nous, qu'on est dans la voie du progrès et que tout va s'arranger. Notre constat, et je crois que c'est important de le marteler, est que nous ne sommes pas en train d'aller vers la parité. Nous sommes en train de stabiliser une situation, avec de temps en temps des progrès, et souvent de la stagnation, voire quelques petites régressions. Or, les mesures publiques sont utiles, mais elles ont aussi un effet pervers : elles laissent croire que puisqu'il y a des outils, on a réglé la question. Ce n’est pas le cas.