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Égypte : le souvenir effacé de la place Tahrir

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La place Tahrir, cœur battant de la révolution qui chassa Hosni Moubarak du pouvoir en Égypte, désormais aseptisée, expurgée des souvenirs de 2011.
La place Tahrir, cœur battant de la révolution qui chassa Hosni Moubarak du pouvoir en Égypte, désormais aseptisée, expurgée des souvenirs de 2011.
© AFP - Khaled Desouki

Que reste-t-il des Printemps arabes ? . Depuis son arrivée au pouvoir en 2014, le président Abdel Fattah al-Sissi a lancé une politique de grands travaux. Une démarche autant économique que politique, qui contribue notamment à masquer les derniers stigmates du soulèvement populaire qui, en 2011, renversa Hosni Moubarak.

Au centre de la place Tahrir, une bâche protectrice recouvre encore l’obélisque vieux de 3 500 ans ramené du delta du Nil. Autour de lui, quatre statues de sphynx attendent dans quatre énormes caisses de bois. Devant le musée des Antiquités égyptiennes, qui abrite, entre autres, le trésor de Toutankhamon, le parvis a été transformé en parking extérieur et en zone piétonne géométrique avec bacs à fleurs et petits chemins de sable ou de gazon artificiel.

Les derniers graffitis révolutionnaires ont été effacés et l’épicentre de la révolution égyptienne a bien changé depuis ces 17 journées fiévreuses du 25 janvier au 11 février 2011, conclues par la chute d’Hosni Moubarak.

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Prudent, jetant un œil pour s’assurer qu’un des innombrables policiers ou soldats présents ne l’écoute pas, Ahmed Gamal el-Din revient avec peine sur les lieux, dix ans après y avoir manifesté : "Tu sais quoi ? Après que la place a été rénovée, pendant deux ou trois mois, j’ai totalement évité de la regarder. Je ne connaissais plus la place, ses immeubles, la couleur de ses immeubles. Je ne connaissais pas ce… machin en plein milieu !" 

Aujourd’hui, elle est totalement différente, elle sent différemment et on la sent différemment. A l’époque quitter la place, c’était comme quitter le front, quitter la guerre. Elle était à nous et on appartenait à cet endroit ! Maintenant, je ne le reconnais pas.

L’inauguration officielle de la nouvelle Tahrir, annoncée depuis des mois, fera l’objet d’une grande cérémonie, qui promet d’abord d’écraser tout souvenir et toute référence à cette révolution dans l’esprit collectif. "Les travaux de la place Tahrir vont tourner définitivement cette page. L’obélisque, l’arborescence, les promenades tout ça c’est du 'bullshit'", assène une diplomate occidentale.

Place Tahrir, le 18 février 2011. Une foule compacte manifeste depuis trois semaines au cœur de la capitale, dans ce qui deviendra l'étincelle des Printemps arabes.
Place Tahrir, le 18 février 2011. Une foule compacte manifeste depuis trois semaines au cœur de la capitale, dans ce qui deviendra l'étincelle des Printemps arabes.
© AFP - PATRICK BAZ

C’est un geste politique : il s’agit de réduire l’espace public et d’interdire les rassemblements dans ce poumon.

28 min

En septembre 2019, alors qu’il revenait de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, le président Sissi avait redit son leitmotiv, la ligne directrice de son action : ce qui s’est passé en 2011 ne se reproduira jamais. Voilà pourquoi, dix ans après, la révolution du 25 janvier n’a plus droit de cité dans les médias, dans les livres et, désormais, dans l’espace public. 

Laisser une marque dans l’Histoire 

Sur Tahrir, l’obélisque a remplacé l’immense drapeau égyptien qui flottait au bout d’un mât de 20 mètres de haut. Dans les chancelleries, il se raconte que ce dernier a été transporté dans la future capitale du pays, à 45 kilomètres de là en direction de l’est. Cet autre chantier présidentiel, à la portée symbolique tout aussi évidente, est l’un des plus grands du monde. En plein désert, la première pierre de la nouvelle capitale administrative égyptienne a été posée en mai 2016, mais la cité est encore loin d’être terminée.

56 min

Il s’agit évidemment de soulager Le Caire, une mégalopole saturée et polluée de plus de 20 millions d’habitants, et aussi d’absorber la poussée démographique phénoménale que connaît l’Égypte : 85 millions d’habitants en 2011, 100 millions aujourd’hui et entre 160 et 169 millions en 2050, selon différentes estimations. Mais "Sissi City", comme on la surnomme en Égypte, est, comme la nouvelle place Tahrir, un chantier à forte portée symbolique et politique.

S’inscrivant dans le temps long, Al-Sissi a réformé la constitution en avril 2019, lui offrant la possibilité d’exercer le pouvoir jusqu’à 2034. Cette capitale sera son héritage et son inauguration sera l’occasion d’exalter le nationalisme, le patriotisme et la continuité historique de l’Égypte, des pharaons jusqu’à l’actuel président, explique le professeur de sciences politiques à l’université du Caire Mustafa Kamel Al Sayed : "Il faut réfléchir à la psychologie d’un chef d’État. Un chef d’État en Égypte veille à laisser quelque chose dans l’Histoire."

Nous avons eu Ramsès II, qui a ses statues partout dans le pays, Nasser, avec le barrage d’Assouan, et donc le Président Sissi. Construire une nouvelle capitale s'inscrit dans cette pensée sur l’image historique du Président.

Ainsi, les plus hautes tour, mosquée et cathédrale d’Afrique sont-elles en cours de construction avec un nouvel aéroport, un nouveau palais présidentiel et l’ensemble des ministères, des hôpitaux, des écoles, des milliers de logements, des centaines d’hôtels, des parcs et des centres commerciaux… Les ambassades étrangères sont priées de se relocaliser là-bas.

Le chantier de "Sissi City" il y a un an. La nouvelle capitale égyptienne doit occuper 756 kilomètres carrés, soit plus de sept fois Paris intra muros, sur la route qui mène du Caire à Suez.
Le chantier de "Sissi City" il y a un an. La nouvelle capitale égyptienne doit occuper 756 kilomètres carrés, soit plus de sept fois Paris intra muros, sur la route qui mène du Caire à Suez.
© AFP - KHALED DESOUKI

La nouvelle ville doit occuper une superficie de 756 kilomètres carrés, soit plus de sept fois Paris intra muros, sur la route qui mène du Caire à Suez où, précisément, le 6 août 2015, Sissi a inauguré le "nouveau canal de Suez", lancé dès son arrivée au pouvoir. Après un an de travaux, le canal a été élargi et approfondi pour augmenter le trafic sur cet axe stratégique qui garantit à l’Égypte des recettes financières considérables grâce aux droits de passage (5,5 milliards de dollars par an avant le doublement, 13 milliards en 2023, selon une étude du cabinet danois Sea Intel Maritime Analysis réalisée en 2016).

L’Armée, premier acteur économique du pays 

Au-delà de la dimension politique, symbolique et mémorielle, ces gigantesques chantiers permettent de soutenir l’économie en donnant du travail à des milliers d’ouvriers égyptiens, souvent payés au noir mais bel et bien payés. "50 à 70 % de l’économie est informelle et la plupart des ouvriers qui effectuent ces travaux sont des journaliers", affirme un observateur européen. Pour ce dernier, ces travaux ont permis de sauver la croissance économique en 2020 en Égypte malgré l’épidémie du Covid-19, qui a étranglé le si précieux tourisme.

Un projet de tunnel sous le canal de Suez, à Ismailia. Les autorités égyptiennes ont privilégié le développement des infrastructures, au détriment des secteurs productifs, déplorent des observateurs.
Un projet de tunnel sous le canal de Suez, à Ismailia. Les autorités égyptiennes ont privilégié le développement des infrastructures, au détriment des secteurs productifs, déplorent des observateurs.
© AFP - KHALED DESOUKI

L’économie égyptienne, touchée, n'est pas coulée, mais elle n’est pas assez diversifiée, estime le professeur Al-Sayed : "Sissi met l’accent sur les infrastructures. C’est évidemment très important pour le développement économique, mais il faut aussi développer le secteur productif, c’est-à-dire l’agriculture, l’industrie et les services. Des usines ne fonctionnent pas à leur capacité complète car elles ont des problèmes de pièces détachées et elles sont endettées."

Le secteur privé en Égypte a été un peu découragé par la présence lourde de l’Etat, notamment l’Armée dans certains secteurs de l’économie.

L’institution militaire est effectivement omniprésente dans tous les secteurs de l’économie. À titre d'exemple, c'est un général à la retraite qui pilote le chantier de la nouvelle capitale, et l’armée est propriétaire de milliers d’entreprises.

En septembre 2019, plusieurs milliers d’Égyptiens avaient manifesté contre la corruption et la gabegie après avoir découvert que le président faisait construire un somptueux palais en bord de mer. Le discret chantier avait été éventé par un entrepreneur privé du BTP, Mohamed Ali, vivant à Barcelone. Ce dernier avait affirmé que l’Armée lui devait 12 millions d’euros, il n’avait pas hésité à parler de prévarication et de favoritisme dans l’attribution des grands contrats publics de constructions. Les grands travaux du Maréchal Sissi, qui visent à conforter cette "économie militaire" et à édifier sa propre image dans l’Histoire, ont aussi été le déclencheur du seul mouvement de contestation dans sa présidence.