Publicité

Election 2012 dans la presse : les biais des cartes du vote

Par

Les résultats du premier tour ont été l'occasion d'une éclosion de cartes. Or la plupart des cartes traditionnellement utilisées pour représenter le vote des Français ont deux biais majeurs.

  • Tout d'abord elles utilisent le découpage départemental. Ce découpage remonte à plus de deux siècles. Il est hérité de la Révolution française. C'est un découpage administratif. Il ne correspond pas à la réalité des espaces sociaux et politiques.
  • L'autre biais est d'ignorer la densité de population. Le vote dans les espaces de faible densité est ainsi surreprésenté.

À lire sur Globe :

Publicité

Billet du 11 mai 2012, "La carte inédite du vote blanc : la troisième France"

Billet du 9 mai 2012, en exclusivité sur Globe, Joachim Timetéo et François Sémécurbe de l'Insee proposent une alternative aux cartogrammes et au découpage départemental." Victoire de François Hollande : la carte que vous n'avez pas vue !".

Et si les départements n'existaient pas ?
Le découpage départemental est un des biais majeurs des cartes électorales. Si on prend une échelle plus locale (la commune), comme celle utilisées par Ouest France , la carte du vote change radicalement et présente plus de nuances. La carte des densités de population permet aussi de nuancer l’importance du vote dans certaines zones. L’importance des espaces de faible densité est ainsi relativisée et l’importance du vote des métropoles et de ses extensions est visible.

le candidat en tête par département
le candidat en tête par département
© Radio France
Candidat arrivé en tête par commune
Candidat arrivé en tête par commune
densité de population
densité de population
© Radio France - INSEE

Voici un cartogramme élaboré par Jacques Lévy et le laboratoire Chorôs (EPFL). Il est paru dans le Monde du 24 avril. Le cartogramme prend en compte la densité de population pour représenter le vote en faveur du Front national. Un cartogramme prend comme fond une autre variable que la superficie. Ici la population a été retenue. Ce type de représentation peut présenter d’autres biais, mais il force le lecteur à se débarrasser du découpage départemental.

Cartogramme du vote Le Pen, 22 avril 2012
Cartogramme du vote Le Pen, 22 avril 2012
- Laboratoire Chôros, J. Lévy - EPFL

**L'Alsace : un exemple à grande échelle. **
L'Alsace est présentée comme un bastion de droite. En effet, à l'échelle de la région, les Alsaciens ont largement plébiscité les droites (Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen). Le candidat de l'UMP recueille 33,61% des suffrages exprimés dans le Bas-Rhin et 31,91% dans le Haut-Rhin. Marine Le Pen devance François Hollande avec 21,21% des suffrages dans le Bas-Rhin et 23,43% dans le Haut-Rhin. Quant au candidat socialiste, il est sous la barre des 20% : il obtient 19,57% des voix dans le Bas-Rhin et 18,89% dans le Haut-Rhin.

Sur les cartes départementales, les deux départements alsaciens apparaissent en bleu UMP. Or François Hollande arrive en tête dans deux des principaux foyers de population en Alsace : Strasbourg et Mulhouse.

Rapportée à la densité (nombre d’habitants au km2) de l’Alsace, la représentation par département véhicule une image inexacte du vote alsacien. La cartographie du vote est disproportionnée par rapport à la réalité. L’Alsace compte environ 1 800 000 habitants, Strasbourg 750 000 et Mulhouse 281 000. Les deux agglomérations représentent donc à elles seules 55% de la population alsacienne. Or la surface occupée par les deux agglomérations représente bien moins de la moitié de la surface de la région. Les Alsaciens ont voté pour la droite, mais la carte tend ainsi à surreprésenter le vote en faveur de la droite.

Vote en Alsace
Vote en Alsace
densité de population en Alsace
densité de population en Alsace
Les villes résistent à Marine Le Pen
Les villes résistent à Marine Le Pen
- Jacques Lévy, laboratoire Chôros, EPFL
Légende
Légende
- Jacques Lévy, laboratoire Chôros, EPFL

Vote rural, vote agricole... De quoi parle-t-on ?
Au lendemain du 1er tour, certaines catégories ont été utilisées pour qualifier le vote des Français : vote rural, vote agricole… Géographiquement ces concepts sont contestables voire inopérants pour analyser les résultats. Ils témoignent d’une vision XXe siècle de la France.

Pas plus tard que le 28 avril, le quotidien Libération publiait un reportage qui tente de mettre au jour les raisons et le sens du vote FN. Dans l’article, les reporters commettent une série de confusions. À les lire, l’Ille-et-Vilaine, et la Haute-Vienne sont des départements « ruraux ». Un village entre 300 et 1500 habitants à 30-40 km de Rennes est une commune "rurale". Dailleurs, rural et campagne y sont de stricts synonymes.

Au regard d'un diagnostic de la France de 2012, parler d’un vote rural est difficile. D’après Michel Lussault, 97% des Français sont urbains, c’est-à-dire qu’ils sont insérés dans des logiques urbaines. Bien sûr, ils le sont à des degrés divers. Mais de ce point de vue, il n’existe pas de « vote rural ». Par contre il existe bel et bien un vote (ou des votes) des campagnes. Cependant ce terme désigne un paysage et un imaginaire. On peut être urbain et vivre à la campagne.

l'urbain français métropolisé dans la mondialisation
l'urbain français métropolisé dans la mondialisation

Jacques Lévy parle de gradient d’urbanité. Il prend ainsi en compte l’analyse de Michel Lussault et insiste sur sa nuance. 97% des Français sont urbains, mais à des degrés différents. D’après Jacques Lévy l’urbanité est à son maximum dans le centre historique des métropoles. Plus on s’éloigne de ce centre, plus le degré d’urbanité diminue. Il distingue cinq zones : le centre, la banlieue, le péri-urbain, l’hypo-urbain et l’infra-urbain.

Laurence Barthe, responsable d'un groupe de recherche pour la DATAR parle d'une France des faibles densités. Cette France est en grande partie urbaine et non pas rurale, encore moins agricole.

Les espaces de faibles densités
Les espaces de faibles densités

L’idée de vote agricole va implicitement ou inconsciemment dans le sens d’une France éternelle, rurale et du travail agricole. Les agriculteurs représentent moins de 4% de la population active. Le vote agricole n'est pas représentatif du vote des Français qui habitent à la campagne. Utiliser le terme de vote agricole est d'autant plus contestable que le vote, dans les campagnes, n’est pas forcément lié à la profession. Les reporters de Libération ont interrogé un agriculteur sur les raisons qui l'ont poussé à voter pour Marine Le Pen. Voici sa réponse : «moi, j’ai voté FN, parce que j’ai peur de la montée de l’islam», «on fait des mosquées en France, des prières dans les rues, est-ce qu’on peut faire une église là-bas chez eux ?» Ce n’est donc pas l’activité de cet agriculteur qui le pousse à voter pour le Front National.

L’analyse du vote en fonction de la catégorie socio-professionnelle est très partielle. Il existe certes une tendance au sein d’une catégorie socio-professionnelle, mais Jacques Lévy, dans Le Monde et sur Planète terre du 25 avril, montre que les écarts entre les catégories socio-professionnelles sont bien moins importants que les écarts entre les zones de localisation et les territoires de résidence. On vote comme on habite davantage que comme on travaille. Pour autant, on peut adopter cet angle d'analyse et arriver à des conclusions différentes, voire contradictoires : lire et écouter les géographes Christophe Guilluy et Jacques lévy, et la sociologue Violaine Girard par exemple. Enfin, cet angle d'analyse n'est pas considéré comme opératoire par d'autres, comme Annie Collowald ou Béatrice Giblin. Des articles de ces différents chercheurs, et un débat dans la rubrique commentaire, sont accessibles en liens à partir de la page de l'émission Planète terre du 25 avril "France 2012 : géographie d'un vote." (ci dessous)

Pour aller plus loin
Sur France Culture, Planète Terre et Globe "Carte inédite du vote blanc au second tour : la troisième France".
**"Victoire de François Hollande : la carte que vous n'avez pas vue". **
France 2012, géographie d'un vote

La France est morte. Vive la France ! (de la carte au cartogramme)

La campagne présidentielle au crible de la géographie

La série géographique d'inventaire pour élection : 5 émissions et 7 articles

Dossier élection présidentielle 2012

Vote FN : critique des expressions "insécurité culturelle" et "insécurité identitaire", sur Globe le blog de Planète terre, par Sylvain Kahn

Ressources en ligne Clioweb

Laboratoire ESO de l'université du Maine

2012, cartes et analyses de Jacques Lévy et Hervé Lebras dans Le Monde (1)

2012, cartes et analyses de Jacques Lévy et Hervé Lebras dans *Le Monde * (2)

Cafés géographiques

Pour faire des cartes et des cartogrammes Géoclip

Le laboratoire Chôros a mis en ligne le logiciel Scapetoad qui permet de réaliser des cartogrammes. Le logiciel est libre et gratuit (licence GNU/GPL). Il fonctionne sous Windows, Mac et tous les autres systèmes d'exploitation qui exécutent la technologie Java.

Cartelec