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Eli Barnavi : "La Shoah a parachevé l'idée sioniste"

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Pour Eli Barnavi, "la Shoah était la preuve ultime, par l'absurde en quelque sorte, qu'il fallait se résoudre à la création d'Israël"
Pour Eli Barnavi, "la Shoah était la preuve ultime, par l'absurde en quelque sorte, qu'il fallait se résoudre à la création d'Israël"
© Radio France - Frédéric Métézeau

Entretien. Le génocide juif est-il consubstantiel de la création de l'État d'Israël ou en constitue-t-il un ciment tardif ? Pour l'historien et diplomate Eli Barnavi, la relation entre Israël et la Shoah a été complexe mais toujours forte. Et structurante face aux désordres régionaux.

Eli Barnavi est professeur émérite d'Histoire à l'université de Tel Aviv, conseiller scientifique au musée de l'Europe à Bruxelles et ancien ambassadeur d'Israël en France (2000-2002). A l'occasion de la commémoration du 75e anniversaire de la libération d'Auschwitz au mémorial de Yad Vashem à Jérusalem, il évoque les liens entre la Shoah et l'État d'Israël.

Il commente aussi les prises de positions de l'État hébreu dans un contexte régional marqué par, dit-il, une "volonté génocidaire" des Iraniens et une montée en puissance de la Russie dans les équilibres au Proche-Orient.

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Peut-on dire que la Shoah a précipité, provoqué ou contribué à la création de l'État d'Israël, même si l'idée sioniste remontait à la fin du XIXe siècle ?

On n'en sait rien, on ne sait pas quel a été le rôle exact de la Shoah. Est-ce que l'État aurait vu le jour sans Shoah ? Je suis convaincu que tel est le cas. Je suis convaincu que même si le sionisme comme idée, idéologie et même comme début de réalisation, a eu lieu avant, la Shoah a conduit l'essentiel du monde démocratique et surtout l'essentiel du monde juif – ou ce qu'il en restait – à rallier cette idée-là. Il a fallu cette monstruosité. Cela parachevait l'idée sioniste auparavant minoritaire, même au sein du peuple juif. Mais après, c'est devenu une espèce d'évidence pour que cela ne se produise plus.

Donc, oui, il y a un lien fort, évident et direct entre la Shoah et la création de l'État, même si on ne peut pas l'établir avec précision. La Shoah était la preuve ultime, par l'absurde en quelque sorte, qu'il fallait s'y résoudre. À ce moment-là, même les Juifs qui n'étaient pas sionistes au début, ou pas décidés à venir vivre dans l'État juif, se sont convertis massivement à l'idée sioniste.

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Que disait-on de la Shoah et des déportés dans l'Israël des années cinquante et soixante, qui était le pays de votre jeunesse ?

L'attitude à l'égard de la Shoah était extraordinairement ambiguë. Je dirais même que c'était presque une réaction d'hostilité, car Israël a été fondé sur une idéologie de renouveau, avec une part évidente de révolution. On voulait révolutionner l'Être juif, l'arracher à sa condition misérable et "diasporique" de soumission. On voulait en faire un être autonome, rattaché de nouveau à la terre et capable de se défendre. Et donc, qu'est-ce que la Shoah si ce n'est la négation absolue de cette idée-là ? C'est le pogrom ultime, le pogrom des pogroms que l'on regardait comme quelque chose d'épouvantable.

L'attitude à l'égard des déportés a été symptomatique lorsque Israël a décidé, tout de même, de commémorer l'événement. Alors on a créé une journée pour la mémoire de la Shoah et aussitôt, à la Shoah on a ajouté journée de l'héroïsme ! Comme s'il fallait absolument contrebalancer l'horreur de l'annihilation et de la soumission par quelque chose d'héroïque.

Ici, c'était le pays juif, on aurait dû savoir les accueillir, les entourer de sympathie. Ça n'a pas été le cas et ça a été un choc extrêmement douloureux. Mais les choses ont changé véritablement au moment du procès Eichmann en 1961. Là, on a commencé à avoir une autre idée ce qu'était la Shoah.

Et nous voici aujourd'hui en 2020 avec la Shoah commémorée à Jérusalem au mémorial de Yad Vashem...

Mais il y a eu plusieurs étapes. La guerre des Six Jours en 1967 et la redécouverte de la solidarité juive, l'arrivée au pouvoir de la droite en 1977 avec ce que j'appelle une "rejudéïsation" de l'État d'Israël et la découverte des territoires bibliques. Et puis il y a eu l'entrée des Juifs orthodoxes dans les coalitions gouvernementales. Petit à petit, la Shoah est devenue centrale. Il faut dire aussi qu'il y a eu une utilisation de la Shoah à des fins politiques et il y a de cela, évidemment, dans l'énorme rassemblement que vous évoquez et qui est une nouveauté du point de vue de son ampleur.

En quoi voyez-vous cet événement comme une utilisation politique de la Shoah ?

Quand je dis utilisation politique, ce n'est pas toujours négatif à mes yeux. Il y a un usage normal, noble même, de la Shoah, à condition qu'elle soit utilisée noblement ce qui n'est pas toujours le cas. Il y a diverses modalités d'utiliser des événements de cette ampleur historique. Si la Shoah est là pour le dire, nous avons des leçons à tirer en tant que Juifs et en tant qu'êtres humains pour considérer l'Autre et pour se comporter en tant qu'État, c'est une chose. Mais s'il s'agit de dire que nous n'avons plus rien à apprendre et que cela nous libère de toute obligation morale, à ce moment-là, c'est non. Et évidemment, il y a un peu de cette manière de dire : "Nous sommes le peuple de la Shoah, nous avons été martyrisés, vous n'avez pas le droit de le critiquer. La moindre critique de l'État juif s'apparente à de l'antisémitisme."

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Est-ce que le président Rivlin et le Premier ministre Netanyahu ont raison de relier la menace iranienne et les actes antisémites qui touchent les populations juives en Europe et en Amérique à la mémoire de la Shoah ? Ont-ils historiquement raison ?

C'est largement abusif. Israël est une grande puissance. Nous sommes une puissance militaire, économique, culturelle et scientifique. Cette nouvelle Shoah dont on parle est évidemment fantasmatique. Cela dit, il y a chez les Iraniens une volonté génocidaire. Ils l'annoncent tous les jours. Qu'ils seraient prêts à se livrer à une deuxième Holocauste s'ils le pouvaient, c'est l'évidence. Maintenant, il faut savoir ce que nous voulons faire et à quoi ce rassemblement sert. 

On n'organise pas un tel événement pour parer la menace iranienne. Ça n'a pas de sens. 

On le fait pour dire au monde qu'un impératif moral s'impose à tous. Il faut éviter de martyriser les gens et les peuples. Et je crois que Rivlin est plus à même de le faire que Netanyahu.

La présence de Poutine à Yad Vashem n'est-elle pas le véritable événement ? Il arrive en homme fort des relations internationales et désormais du Proche-Orient...

Oui, mais ce n'est pas la faute des Israéliens. C'est l'ensemble du monde démocratique, avec Trump à sa tête, qui en est responsable. C'est l'Occident qui a fait de Poutine l'homme fort de la région. Et quand les peuples de la région regardent les rapports de force, ils se disent bien qu'il vaut mieux avoir Poutine avec soi que contre soi. Dans l'immédiat, il est un tigre de papier, mais avec tout de même une belle capacité de nuisance dans ce vide diplomatique et surtout militaire qu'est le Proche-Orient.

Nous, on a besoin de Poutine, ne serait-ce que pour empêcher l'Iran de s'installer à nos portes en Syrie. Et nous sommes donc évidemment très content qu'il soit là et prêts à faire des concessions pour qu'il ne reparte pas d'ici mécontent.

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