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Elisabeth Elgán : "Lettre de Suède"

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Le Kungsträdgården, à Stockholm, le 8 mai 2020.
Le Kungsträdgården, à Stockholm, le 8 mai 2020.
© AFP - Jonathan Nackstrand

Coronavirus, une conversation mondiale. L’historienne suédoise Elisabeth Elgán travaille sur l’histoire du genre et l’histoire politique de son pays. Sa lettre nous éclaire sur le rôle joué par les scientifiques et sur les décisions prises par les autorités suédoises pour faire face à la crise sanitaire.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant  les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Elisabeth Elgán est professeure d’histoire contemporaine à l’Université de Stockholm. Elle revient sur le choix du gouvernement de Stefan Löfven de ne pas imposer un confinement strict à la population et de miser davantage sur la confiance et le civisme des Suédois.

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Quelques jours après la Journée Internationale des droits des femmes, je me suis sentie grippée et j’ai demandé à un collègue s’il pouvait me remplacer pour mon séminaire du lendemain. Je n’étais pas très malade et après quelques jours de repos à la maison, je pensais retourner à l’université. On dit que les enseignants du supérieur sont les moins malades parmi les salariés. Probablement parce que nous sommes un peu imbus de nous-mêmes et sûrs d’être irremplaçables mais aussi parce que dans les faits nous n’avons pas de système de remplaçants. Alors on prend deux cachets de paracétamol et un cachet d’ibuprofène (ça marche très bien) et on va donner ses cours. Mais, il y avait cette histoire du coronavirus et j’ai appelé le numéro spécial mis en place pour me rassurer. L’infirmière au bout du fil m’a dit qu’il n’était pas question que je retourne travailler et que je devais rester chez moi jusqu’à ce que je n’aie plus aucun symptôme pendant trois jours.

A la télévision, j’ai vu les autorités sanitaires suédoises répéter ce que l’infirmière m’avait dit : il faut rester à la maison dès le moindre signe de maladie. Il faut se laver les mains. Il faut travailler de la maison, si on peut. Il faut garder une distance physique avec les autres. 

Pour diminuer les flux d’êtres humains, on a demandé aux lycées et aux universités de faire cours par internet. On nous a dit, à nous les citoyens, de prendre nos responsabilités, de ne pas organiser de fêtes de famille et de ne voyager qu’en cas de nécessité. Les bars et les restaurants ont dû espacer leurs tables. Ces simples conseils et recommandations ont énervé ceux qui voyaient la Corée du Sud comme l’exemple à suivre. Des chercheurs et médecins qui demandaient une fermeture totale de la Suède s’en sont pris à leur collègues travaillant à l’Agence nationale pour la santé publique. Ils les ont traités de petits fonctionnaires maladroits. Des journalistes conservateurs ont accusé les médias de taire les voix critiques, comme d’habitude.

On a expliqué que la Suède pouvait se contenter de conseils et de recommandations parce qu’ici, les citoyens ont confiance dans leur gouvernement. Moi, je vois la même confiance en France. 

Les citoyens français semblent être restés chez eux bien gentiment. Personne n’a mis feu à des pneus ; personne n’a empêché la circulation ; personne n’a cassé de vitrine pour protester contre l’interdiction de sortir. Peut-être que devant l’inconnu, nous qui avons la chance d’habiter dans des pays démocratiques avec une politique sociale développée, nous faisons confiance à nous dirigeants même si nous n’avons pas voté pour eux. Peut-être qu’avec de simples recommandations, la France aurait obtenu les mêmes résultats que ceux qu’elle a obtenus par la contrainte. Mais à quel pays faire confiance quand on vit entre plusieurs pays ? La confiance dans les experts suédois a en effet été plus compliquée pour celles et ceux de mes ami-e-s et collègues qui ont un pied en Suède et un pied dans un autre pays. La Finlande a pratiqué une politique de fermeture dès les premiers cas de Covid-19 et mes amis finlandais vivant en Suède sont scandalisés que le gouvernement n’ait pas ordonné chez nous aussi le confinement strict de la population. La Finlande et la Norvège, tout comme le Danemark, pensent d’ailleurs refuser l’entrée de leur pays aux Suédois.

Alors, que fait notre gouvernement ? Il laisse la protection de la santé des Suédois aux mains des chercheurs de l’Agence nationale pour la santé. Comme dit Greta Thunberg pour ce qui est de la crise climatique : « Écoutez les scientifiques ! »

La Suède a de nombreuses agences publiques. Ce sont elles, et non pas les ministères, qui forment la bureaucratie de l’État. Le recrutement se fait sur le mérite et en dehors de la politique. Les agences sont indépendantes mais le gouvernement et le parlement fixent leur budget et leur donnent leurs orientations. Des instructions qui correspondent à la volonté de la majorité politique du moment. Les élus n’ont pas le droit d’intervenir davantage et s’ils le font, cela provoque un scandale. Ce sont donc les chercheurs et les spécialistes des agences concernées qui nous parlent tous les jours à la télévision. C’est assez amusant de les observer. Ils ont des têtes différentes. Des âges différents. Des origines différentes. Autant d’hommes que de femmes.

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Les chercheurs nous ont expliqué que le virus était là pour longtemps, jusqu’à ce qu’on ait un vaccin ou un remède. Que leurs conseils n’allaient pas faire disparaître le virus mais que si nous les suivions, nous aurions une chance d’éviter une hausse rapide des contagions et une saturation des hôpitaux. En les écoutant, nous avons aussi appris qu’ils étaient contre la fermeture des crèches et des écoles car les enfants ne sont pas un groupe à risques et que les activités scolaires et périscolaires sont importantes pour leur santé. Le gouvernement a suivi leur avis et n’a donc pas fermé les écoles. 

Ce qui m’a rassuré dans ce discours est le fait que ceux qui le prononcent disent souvent qu’ils ne savent pas. Que nous n’avons pas encore assez de recul et d’études scientifiques. 

Ma discipline de recherche, l’histoire, n’est certes pas la virologie mais d’un point de vue scientifique, je trouve leur méthode correcte. Il faut dire clairement quand nous manquons de connaissances et que nous ne sommes pas en mesure de donner toutes les réponses que la société attendrait. 

La stratégie de l’agence suédoise pour la santé a aussi été de protéger les personnes âgées, puisqu’elles sont le principal groupe à risques. On a donc fermé les maisons de retraite. Mais cela n’a pas arrêté le virus qui s’est propagé aussi bien dans les structures d’accueil que dans les soins à domicile. La conclusion de l’enquête récente de l’Agence nationale des questions sociales est sans appel : les soins aux personnes âgées sont mal organisés et le personnel n’a pas été suffisamment formé aux règles d’hygiène élémentaires. 

Alors le Covid-19 a-t-il fragilisé la société suédoise ? Il faudra du temps pour le dire. 

Au début de l’épidémie, nous avons identifié davantage de morts du coronavirus dans certaines diasporas. Certains ont expliqué que les recommandations des autorités n’étaient pas comprises par toutes les personnes étrangères. Mais assez vite, l’opinion publique y a vu des raisons socio-économiques, d’autant plus facilement que le nombre de personnes âgées mortes du Covid-19 s’est mis à grimper très fortement partout dans la région de Stockholm…

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.