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Élisabeth Roudinesco, Rachel Khan et Eugénie Bastié : trois livres sur l’assignation identitaire

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Assa Traoré (deuxième à gauche) lors d’une manifestation contre le racisme et les brutalités policières le 20 juin 2020 à Paris.
Assa Traoré (deuxième à gauche) lors d’une manifestation contre le racisme et les brutalités policières le 20 juin 2020 à Paris.
© AFP - ALAIN JOCARD

Trois femmes d’idées et de médias, journaliste au Figaro, chroniqueuses à LCI et au Monde des livres, viennent de publier un livre sur la question identitaire. Critique.

Trois femmes ; trois livres ; trois pièces ajoutées au puzzle de la question identitaire en France. D’abord : Soi-même comme un roi : c’est un essai sur les dérives identitaires que signe la psychanalyste Élisabeth Roudinesco au Seuil. Passionnant et prudent, cet ouvrage érudit d’une femme issue d’une famille mi-juive, mi-protestante, élevée dans le catholicisme, mais athée – produit d’identités multiples – raconte les dangers de l’assignation identitaire. Elle le fait avec subtilité, décrivant la généalogie d’un débat devenu aujourd’hui difficile et remontant le fil vers la laïcité de 1905, le féminisme radical des années 1970, Jean Raspail ou Renaud Camus et leurs « grands remplacements » nationalistes, ou encore la Queer Nation internationalisée des années 1990. Parfois contradictoire, ou évitant d’attaquer des alliés dont pourtant tout l’éloigne (Judith Butler par exemple), Roudinesco fait preuve de nuances et d’un progressisme pragmatique bienvenu. « Je est un autre » semble-t-elle dire avec le poète ou encore, avec Michel Serres, « Je suis je – voilà tout ». Dommage que sa conclusion n’apporte pas vraiment les pistes (qu’elle annonçait en introduction) pour nous aider à sortir de ce débat par le haut – mais son livre efficace et sérieux a l’immense qualité de relier entre elles, et de donner du sens, à des questions trop souvent séparées : la race, le genre, l’identité nationale, l’immigration – sans pour autant verser dans la théorie à la mode de « l’intersectionnel ». Citant Paul Ricoeur (à qui elle emprunte le titre de son livre), elle critique prudemment « une époque où chacun cherche à être soi-même comme un roi – et non pas comme un autre ». 

"Racée" de Rachel Khan

C’est un tout autre livre que signe Rachel Khan, actrice et écrivaine, chroniqueuse à LCI, qui est aussi une femme, une noire – et une juive. Plus personnel et moins intellectuel que celui de Roudinesco, le livre de Khan est un cri du cœur d’une femme qui refuse d’être réduite à sa race. Au lieu de se considérer comme une victime, une discriminée, et donc une « racisée », Rachel Khan se définit avec humour comme « racée ». Elle critique également les siens. Mais qui sont-ils ? En refusant toute assignation à résidence identitaire, la journaliste et scénariste se prive d’être au chaud dans sa communauté, mais elle y gagne en liberté. Du coup, elle ose rejeter sévèrement ce qu’elle appelle les nouvelles idéologies « décoloniales » et « intersectionnelles ». Son interview récente dans Le Figaro, où elle s’en prenait à Assa Traoré a suscité une polémique et une campagne indigne à Paris – heureusement, Anne Hidalgo a finalement mis un terme à cette censure communautaire en annonçant son soutien à Rachel Khan. On peut ne pas être d’accord avec la comédienne mais il n’est pas possible de vouloir la sanctionner à cause de sa prise de parole. La liberté d’expression ne se discute pas. 

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L'Invité(e) des Matins
44 min

"La guerre des idées" d'Eugénie Bastié

Eugénie Bastié, enfin, publie La guerre des idées chez Robert Laffont. Nous y sommes, dans cette guerre et Bastié à raison de s’inquiéter de la détérioration du débat public. Elle affirme avoir travaillé "trois ans à ce livre"... Mais elle a interviewé pour sa prétendue « enquête » à peine 29 intellectuels (dont la moyenne d’âge dépasse 70 ans) et qui pensent à peu près comme elle : elle en tire des banalités et un livre binaire. Un chercheur digne de ce nom, un journaliste un peu sérieux, aurait enquêté auprès de centaines d’intellectuels de toutes les classes d’âge et de toute obédience – pas seulement une dizaine de ses amis. On a rarement vu un tel rétrécissement de la vie des idées. Eugénie Bastié n’écrit pas en journaliste, et moins encore en intellectuelle dans ce petit pamphlet – mais comme militante. Elle est toujours polémique. Elle dénonce « l’hystérisation du débat public » dont elle est pourtant, elle aussi, responsable. Bastié n’enquête pas : elle est ce qu’elle dénonce. Outre les dizaines de fautes factuelles, on s’étonne qu’elle reprenne des pages entières de ses articles du Figaro sans même les citer. Mais il y a plus grave. 

Il fut un temps où la droite intellectuelle française était représentée par Jacques Maritain, Raymond Aron, Jean-François Revel, Jean-Claude Casanova ou Pierre Manent ; aujourd’hui, on a Eugénie Bastié, Ivan Rioufol ou Chantal Delsol. Il faudrait un jour que quelqu’un raconte cette tragédie intellectuelle de la droite et cet effondrement idéologique du Figaro.

Le livre d’Eugenie Bastié est faible, généralement approximatif, toujours de petit calibre. Si c’était un mémoire de master, on serait plus indulgent. Mais on a lu cent fois l’histoire des intellectuels qu’elle convoque avec un poing américain ; ce qu’elle dit de Nietzsche, de Pasolini ou de Jean-Jacques Rousseau est simpliste ; sa connaissance des débats intellectuels américains est… so french. Alors quand on lit ses éloges compliqués d’Alain de Benoist, on finit par comprendre ce qu'elle cherche. Car à quoi sert de critiquer (encore en 2021) le mariage pour tous et de s’ériger en porte parole des "curés" quand on n’a jamais rien écrit de sérieux (par exemple) sur les abus sexuels structurels dans l’église. Un Raymond Aron, un Jean-François Revel auraient cherché à comprendre ; un militant lui (ou elle) préfère se voiler la face. Il ne suffit pas d’interviewer des intellectuels pour en être une.

En revanche, lorsqu’elle décrit le « renouveau conservateur » dans un chapitre de son livre, Eugénie Bastié est plus crédible. De même lorsqu’elle critique la mondialisation ou prend au sérieux l’écologie, à rebours (enfin) de sa famille de pensée, elle nous intéresse. 

Car qu’est-ce qu’un intellectuel en 2021 ? Pour moi, c’est celui qui accepte, lorsque c’est nécessaire, de critiquer les siens. Celui qui a une identité (heureuse ou pas) et qui est prêt à s’en détacher pour devenir universel. Mais l’universalisme ce n’est pas seulement l’agrégation des identités cloisonnées comme le propose l’intersectionnalité : c’est ce qui les transcende. 

Et ainsi on en revient aux livres d’Elisabeth Roudinesco et de Rachel Khan qui s’émancipent de leurs communautés pour atteindre sinon cet universel transcendé, du moins une liberté : la leur. Une liberté à soi. Une liberté que n’ont pas les identitaires, engoncés dans les ratiocinations scrogneugneuses : les identitaires de droite ne sont, en fait, que le négatif, la face inversée, des identitaires de gauche. Une liberté dont on peut lire finalement une belle définition chaque matin en « une » du Figaro (empruntée à Beaumarchais) : « Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur. » 

Les identitaires, de droite, comme de gauche, parce qu’ils ne peuvent pas blâmer les leurs, font partie du problème de notre époque – non pas de sa solution. 

Frédéric Martel

Cet article reprend l'édito de Frédéric Martel de l'émission Soft Power du dimanche 21 mars 2021, réécouter ici. 

Soft Power
1h 33