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Élisabeth Tanner : "C'était notre parti pris de maintenir à tout prix la cérémonie des Césars 2021"

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Pour Élisabeth Tanner, secrétaire générale des Césars et agent d'acteur, cette année, "il y a une règle : il faut que les films soient sortis en salle" pour qu'ils soient en compétition.
Pour Élisabeth Tanner, secrétaire générale des Césars et agent d'acteur, cette année, "il y a une règle : il faut que les films soient sortis en salle" pour qu'ils soient en compétition.
© Radio France - Lisa Guyenne

Entretien. La sélection des Césars 2021 s'opère sur un panel de films deux fois plus maigre que l'année précédente. Avant ce mercredi la révélation des nominations, Élisabeth Tanner, secrétaire générale des Césars et agent d'acteur, se confie sur l'organisation inédite de cette cérémonie prévue le 12 mars.

En 2020, les salles obscures ont ouvert à peine six mois. Selon le Centre National du Cinéma, la sortie de 110 à 120 films français a été reportée à cause de la pandémie. En toute logique, les long-métrages en lice pour les Césars voient aussi leur nombre drastiquement réduit. Cette année, environ 120 films seulement sont éligibles aux nominations, dévoilées ce mercredi (voir l'infographie en bas de page) : c'est moitié moins que l'année précédente. Comment organiser une sélection dans ce contexte ? Entretien avec la secrétaire générale des Césars et agent d'acteur Élisabeth Tanner

Après une année 2020 marquée par le confinement et la fermeture des cinémas pendant plusieurs mois, comment les films éligibles aux Césars ont-ils été choisis ? 

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Pour le coup, les critères sont simples : tout film de long-métrage qui est sorti en salle peut se présenter au vote de l’Académie. Il n'y a pas de restriction à ce niveau-là. Nous nous sommes posés beaucoup de questions quant à savoir si l’on admettait une dérogation pour les films qui devaient sortir mais n’ont pas pu, mais nous sommes restés sur le critère le plus objectif, qui est : les films sortis dans l'année 2020, même s'ils n’ont été programmés que quelques semaines. 

Il aurait été injuste de décider qu'il n'y ait pas de César cette année, alors que des gens ont eu le courage de sortir leurs films dans des conditions difficiles, avec une sortie "à l'aveugle", ne sachant pas très bien si les salles allaient rester ouvertes. C’était donc notre parti pris de maintenir à tout prix la cérémonie des Césars.

Avez-vous envisagé d’inclure les longs-métrages initialement prévus au cinéma, et finalement sortis sur des plateformes de streaming ?

Non. On ne peut pas, du jour au lendemain, au motif que l’on est une nouvelle équipe, se dispenser de tous les statuts de l’Académie. La question s’est posée, mais aujourd’hui, il y a une règle : il faut que les films soient sortis en salle. Nous avons tenu compte de cette règle.

Comment les 4 959 membres de l’Académie ont-ils visionné les films éligibles ? 

Cette année, nous avons eu une difficulté. Comme il fallait que les membres soient élus dans les instances, que ce soit à l'assemblée générale, au conseil d'administration ou au bureau, nous avons perdu du temps et n’avons donc pas vraiment eu le choix entre la fabrication d'un coffret, qui est la méthode habituelle, et la mise en ligne sur une plateforme, pour laquelle nous avons opté. Certains producteurs ont trouvé cela formidable car le coût était beaucoup moins élevé que sur un coffret, d’autres étaient plutôt inquiets sur la possibilité d’un piratage, mais nous avons des plateformes sécurisées. Et de toute façon, nous n’avions pas le temps de fabriquer un coffret. Il n'y avait plus que ce choix : mettre en ligne une plateforme sur laquelle tous les films étaient disponibles. 

On connaît les problèmes parfois liés à la dématérialisation. Tous les membres ont-ils pu visionner les longs-métrages ? 

Certains ont râlé parce que c’était compliqué… Bon, déjà, je le dis très humblement : il faut lire la notice, qui est très claire (rires) ! Moi qui ne suis pas une grande technicienne, j’ai réussi à connecter mon ordinateur à ma télévision et à regarder mes Césars sur ma télévision, comme je le faisais avant avec un DVD. Je crois que c’est une histoire de changement d’habitudes, surtout en France. À la limite, le seul problème est que lorsque l’on disposait des disques matériels, on pouvait constituer une bibliothèque. On s’en servait beaucoup pour le travail de recherche. Aujourd’hui, nous sommes est un peu "à la merci" des ayant-droits. Ils nous ont donné les droits pour six mois, cinq mois, trois mois ou trois semaines ; passé ce délai, ils peuvent retirer leurs droits, et à ce moment-là, on ne peut plus visionner les films sur la plateforme. C’est un problème qui peut effectivement surgir à l’avenir. 

Le César du public a fait son apparition en 2018. Alors que de nombreux Français n’ont pas pu aller au cinéma en 2020, ce prix est-il maintenu ?

Non, nous l’avons supprimé. De toutes façons, ce César était très étrange : on ne savait pas très bien si c’était le César des meilleures entrées en salle, ou autre chose… Et nous ne sommes pas là pour sanctifier les entrées, donc nous n'avons pas maintenu ce prix. 

En revanche, nous allons mettre en avant le César des lycéens qui existait déjà mais de manière un peu détachée. Aujourd’hui, nous voudrions le mettre vraiment à l’honneur parce qu’il nous paraît intéressant, dans cette période complexe, de remettre au cœur du débat l'éducation au cinéma. On n'aura pas de spectateurs en salles s'il n'y a pas d’éducation à la salle. C'est un thème extrêmement cher à Éric Toledano, mais aussi au CNC, et, je pense, à tout notre métier. Il faut éduquer les adolescents à voir des films ; avoir cette expérience collective d'une émotion que l'on partage et qui nous relie alors que l’on vient d'horizons différents, de cultures différentes.

Cette année, environ 120 films sont éligibles aux nominations des Césars. C’est presque moitié moins que l’année passée. N’est-ce pas une forme d’injustice pour ces cinéastes qui n'ont pas pu sortir leur film parce qu’ils n’étaient pas dans le "bon timing" à cause des confinements ?

Je ne crois pas qu'il y ait d'injustice. Nous avons traversé une année totalement exceptionnelle à laquelle personne ne s'attendait. On pensait tous pouvoir reprendre normalement en septembre, et on s’aperçoit finalement qu’on ne sort pas de cette crise. Pour moi, au contraire, il y aurait une injustice à laisser une année blanche, parce que ceux qui ont fait des films, ceux qui ont décidé de sortir en salle quoi qu'il arrive, n'ont pas non plus à être pénalisés. Donc, je ne parlerais pas d'inéquité ; je parlerais simplement d'une situation exceptionnelle à laquelle nous avons répondu, je l’espère, du mieux possible. Il faut aussi rappeler, d’ailleurs, que l’on doit être un des rares pays ayant sorti 120 films en salles pendant toute cette période. Donc on devrait plutôt être content de dire que ces 120 films méritent l'attention du public et des professionnels. 

Quel message cette cérémonie des Césars 2021 veut-elle faire passer au public, alors que l’accès aux salles et à la culture de manière générale est quasi impossible depuis un an ?

Peut-être que ce confinement, cette perte du lien social et amical, va nous rappeler - c'est ce que je disais tout à l'heure à propos des collégiens – qu’il n’y a pas beaucoup d’endroits où l’on peut vivre ces émotions collectives, et que ces émotions nous ont manqué. Cette cérémonie, j’espère qu’elle amènera les gens à rêver à nouveau du cinéma, à se dire que c'est possible, et qu’elle leur donnera surtout l'envie de retourner au cinéma. 

L’an dernier, de nombreuses critiques avaient fustigé l’entre-soi des Césars. La volonté affichée est désormais de "décloisonner" la cérémonie. Comment cela se traduit-il cette année ?

C’est très marrant que tout le monde parle d’entre-soi dans une Académie : je rappelle que le principe d’une Académie, c'est l’entre-soi ! Plus sérieusement, on a dit qu’il fallait "ouvrir", être à l’écoute du monde. Ce qui était très intéressant, c’est que le cinéma lui-même, dans sa diversité, n’était pas complètement représenté dans nos instances. Mais nous y avons travaillé : nous avons élargi les règles d’entrées. Cette année, il y a 10% de membres en plus, soit 400 membres. Nous avons ouvert la porte à la jeune génération : nous avons pris toutes les révélations des dix dernières années, et nous sommes allés les chercher. Ce que les gens ne savent pas, c'est qu’il faut postuler pour rentrer dans l’Académie. Il y a donc tout un travail d’information : ils avaient l’impression que cette cérémonie n’était pas pour eux, que l’Académie n’était pas pour eux. Aujourd’hui, nous avons signifié que nous élargissions temporairement les règles de façon à avoir un peu de souffle, d’air frais. Après la cérémonie, on s'attaquera plus à une refonte des statuts avec un travail de fond. Jusqu’à présent, l’urgence était la cérémonie, qui, j'espère, sera un spectacle sympathique, amusant et fédérateur. 

Savez-vous d’ores et déjà quelle forme prendra cette cérémonie, le 12 mars, au vu du contexte sanitaire ? 

On essaie de s’adapter chaque jour aux règles sanitaires. Par exemple, la soirée des révélations devait être, à l’origine, un dîner. Nous avons été obligés de changer complètement notre fusil d’épaule : la cérémonie s’est finalement faite sur toute une journée : on a égrainé les révélations les unes après les autres, et c’était très agréable. Les acteurs ont pu parler avec leur parrain. C’était différent, mais réussi, et pourtant cela n’avait rien à voir avec la cérémonie première. Pour le 12 mars, on ne sait pas encore si les nommés et les remettants pourront être dans la salle, ou s’il faudra partir sur un format différent, un mode de captation… Aujourd'hui, à l'instant où je vous parle, la décision n'est pas encore prise. Nous nous laissons encore quelques jours avant de faire des choix définitifs.

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Les nominations pour 2021.
Les nominations pour 2021.
© AFP - Vincent Lefai, Sophie Ramis