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Elle se prenait le bec avec Napoléon et achetait son mari : Madame de Staël en six histoires

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Portrait de Germaine Necker, Baronne de Stael Holstein, dite Madame de Staël (1766-1817), Vladimir Lukich Borovikovsky, 1812
Portrait de Germaine Necker, Baronne de Stael Holstein, dite Madame de Staël (1766-1817), Vladimir Lukich Borovikovsky, 1812

[L'antisèche] Saviez-vous qu'elle avait acheté son mari, fait rayonner la littérature allemande en France, s'était entichée de Benjamin Constant ?... Alors que cette année 2017 marque son entrée dans la Pléiade et les 200 ans de sa mort, venez combler vos lacunes sur Madame de Staël !

Le 14 juillet 2017 marquait le bicentenaire de la disparition de Germaine de Staël, entrée dans la prestigieuse Pléiade en avril 2017. Que savez-vous de l'auteur de Delphine (1802) et de Corinne ou l'Italie (1807), ces romans brossant des portraits de femmes prises au piège de leur carcan social ? Alors que France Culture consacre une grande série d'émissions à Madame de Staël cette semaine, antisèche, en 6 points, depuis sa filiation avec le grand Necker, jusqu'à ses amours platoniques avec Benjamin Constant et son attrait pour la littérature allemande.

Germaine, "fille de"...

Jacques Necker, par Joseph Siffred Duplessis, peinture exposée au château familial de Coppet
Jacques Necker, par Joseph Siffred Duplessis, peinture exposée au château familial de Coppet

Le saviez-vous ? Le père de Madame de Staël n'était autre que le financier Jacques Necker, ministre des finances de Louis XVI, auquel elle était très attachée. C'est ce qu'expliquait Ghislain de Diesbach, son biographe, dans une émission de France Culture en avril 1983, au micro de Denise Alberti : "Elle adorait son père. Elle était toujours en opposition avec sa mère, à qui elle a rendu justice, mais qu’elle n’aimait pas beaucoup car elle avait un peu trop étouffée sa fille par son système d’éducation forcé". Germaine de Staël n'eut pas vraiment d'enfance, selon lui : "née célèbre", et "élevée en serre chaude"...

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Elle a été célèbre dès l’âge de six mois, puisque les Necker recevaient absolument tout ce qui comptait en France, (...) ils s’arrangeaient pour avoir un salon important. Et elle a connu toute petite les gens les plus célèbres d’Europe même, puisqu’on venait de l’étranger voir les Necker. Ghislain de Diesbach

Madame de Staël, Le texte et la marge, avril 1983

14 min

Education dont elle a hérité d'une culture étonnante : "Je crois qu’à 10 ou 12 ans, elle a rédigé un petit passage pour l’abbé Reynal, pour L’Histoire philosophique des deux Indes. C’est sa première prose imprimée, sans qu’elle soit signée bien sûr. Et elle discutait avec des gens sur des problèmes extrêmement sérieux pour une petite fille de 12 ans."

Le 30 juillet 1789, Necker prononce un discours à l’Hôtel-de-ville à l’Assemblée des Représentants des Districts et à l’Assemblée générale des Électeurs. C'est un triomphe, qui marque durablement sa fille car à ce moment-là, son père est plus puissant et plus acclamé que le roi : “Elle a toujours vécu après dans la nostalgie de cette apothéose Necker“, estime Ghislain de Diesbach.

Sa conversation, un éblouissement

Madame de Stael et le groupe de Coppe, par Louis-Philibert Debucourt
Madame de Stael et le groupe de Coppe, par Louis-Philibert Debucourt
- Domaine public / Wikipédia

Madame de Stael passait pour avoir une conversation extrêmement brillante, comme le relevait Ghislain de Diesbach : "Ce qui est dommage, c’est de ne pas pouvoir se rendre compte maintenant de ce qu’était sa conversation. Tout le monde disait que c’était un éblouissement, un enchantement."

Quelqu’un a dit : “Ses écrits ne sont que la cendre de son grand feu intérieur”. Ghislain de Diesbach

D’après le biographe, parmi les écrits de Madame de Staël, ses correspondances sont seules susceptibles de refléter cette conversation : “Surtout après la mort de son père, où elle faisait moins attention à son style et elle avait de plus en plus de correspondants, elle écrivait très vite...

A ECOUTER : Germaine de Staël et l'esprit de conversation (La Compagnie des auteurs, 1h)

Elle est laide, on lui achète un mari

Madame de Staël n'était "pas d’une beauté fracassante", notait Denise Alberti dans son émission de 1983. Lorsque leur fille fut en âge de se marier, les Necker, très protestants, ne souhaitaient pas donner sa main à un catholique. Il fallait pourtant un titre, un grand nom, à cet époux, mais en France, les protestants étaient peu à s'être établis socialement : “Il a donc fallu lui trouver un étranger, et les étrangers n’étaient pas non plus toujours très faciles à adopter dans une famille, c’est pour ça que le choix s’est porté sur M. de Staël, qui a été littéralement acheté.

Le baron Erik Magnus de Staël-Holstein, qu'elle épouse en 1786, était un diplomate scandinave, un ambassadeur, bénéficiant d'une belle position à Paris, mais que son épouse trouvait falot. Afin que Germaine de Staël ne se voie pas obligée de quitter ses parents suite à son mariage, il fut désigné par le roi de Suède comme ambassadeur à vie à la cour. Elle aura avec lui quatre enfants, et rompt ses noces en 1800.

Chassée de France par Napoléon

Madame de Staël, portrait par François Gérard, 1873
Madame de Staël, portrait par François Gérard, 1873
- Domaine public / Wikipédia

Outrecuidante, Madame de Staël l'était aussi en politique. Comme son père, elle faisait partie des gens qui avaient d'abord appelé la révolution de leurs vœux. Pourtant, elle y a perdu une partie de sa fortune, vivant dès lors de revenus qu'elle avait réussi à placer en Amérique. D'autant plus que la propriété de son père finit par être confisquée lorsqu’il prit officiellement la défense de Louis XVI : "Les deux millions qu’il avait laissés en gage de sa gestion, elle n’a jamais pu les récupérer avant Louis XVIII."

Ses lettres d’affaires à ses hommes d’affaires américains sont très amusantes parce qu’elle se présente en malheureuse veuve, chargée d’enfants, ayant du mal à les élever, et disant à ses hommes d’affaires : ‘Ayez pitié de la fille du grand Necker’. Ghislain de Diesbach

Mais à partir de 1792, Madame de Staël prône la monarchie constitutionnelle, ce qui la fait considérer comme une opposante par les maîtres de la révolution. Elle doit à plusieurs reprises se réfugier auprès de son père, en Suisse. Exilée, elle continue de tourner autour de Paris, mais est chassée de plus en plus loin... Elle a pour interdiction d'approcher le Directoire, et ce malgré son mari diplomate.

Plus tard, elle est Interdite de séjour en France par Napoléon, et finit par s'installer durablement en Suisse, dans le château familial de Coppet. On admirait effectivement en elle une ennemie de "L'Aigle" : "Quand toute l’Europe s’était inclinée devant Napoléon ; Mme de Staël seule, parlait encore. Ce que lui reprochait d’ailleurs beaucoup Napoléon”, précisait Ghislain de Diesbach. "Un seul homme de moins et le monde serait en repos", écrivait-elle ainsi dans une lettre à Jaques-Augustin Galiffe en 1813.

Napoléon, c’était un amour déçu. Elle estimait qu’elle était la femme la plus intelligente de France, ce qui était vrai, et que le plus grand homme de France devait quand même suivre ses conseils, ou du moins la consulter. (...) Elle est très française. Elle ne peut pas tenir sa langue, et ne résiste jamais au plaisir d’un bon mot. Même quand elle était toute prête à se rallier à Bonaparte, au moment du Consulat, elle écrivait quand même à son père des choses piquantes. Ghislain de Diesbach

Benjamin Constant, son grand amour platonique

Benjamin Constant par Hercule de Roches, probablement vers 1830
Benjamin Constant par Hercule de Roches, probablement vers 1830

Madame de Staël tombe facilement amoureuse, et le clame. "C’est d’autant plus choquant que c’est une époque où les femmes, qui n’avaient pas l’égalité politique, avaient quand même une suprématie extraordinaire sur le monde masculin. (...) Une femme ne faisait jamais le premier pas. Or non seulement Madame de Staël faisait les premiers pas, mais elle se jetait aux genoux - c’était son expression favorite - des gens qu’elle aimait. (...) Elle a un langage d’homme vis à vis d’une jeune fille timide qui se refuse devant cette furie”, s'amuse Ghislain de Diesbach.

Les passions ne sont pas tellement physiques chez elle. C’est un besoin de dominer… J’ai l’impression que c’était le plaisir d’enchaîner quelqu’un à son char. Elle voulait quelqu’un sous la main tout le temps. Il fallait toujours bavarder avec elle, se promener avec elle, voyager avec elle… Elle avait besoin de gens à sa dévotion. Ça n’a pas été du tout la Messaline que les journaux de droite ou de gauche décrivaient. Elle a toujours eu l’amour et le respect de ses enfants. Ghislain de Diesbach

Et Germaine de Stael de Staël s'entiche toujours de personnalités remarquables. Comme Benjamin Constant, qu'elle rencontre en 1794 : “Ç’a été l’embrasement de deux esprits en fait, parce qu’il n’y avait aucune attraction physique."

Elle le trouvait très laid, et lui n’avait pas été conquis du tout par son physique non plus, et d’ailleurs leur liaison a duré très peu. (...) Mais les contemporains qui ont assisté à leurs conversations disait que c’était avec Constant que sa conversation était la plus spirituelle et la plus brillante. Ghislain de Diesbach

Elle popularise les œuvres d'auteurs allemands

"De l'Allemagne", écrit par Madame de Staël en 1810, mis au pilon, paru sous le manteau en 1813, censuré jusqu'en 1839
"De l'Allemagne", écrit par Madame de Staël en 1810, mis au pilon, paru sous le manteau en 1813, censuré jusqu'en 1839
- Gallica BnF

La grande oeuvre de Madame de Staël est son essai philosophie et littéraire De l'Allemagne, victime de la censure impériale en 1810, et paru officiellement en 1839. Elle y brosse en profondeur un portrait sentimental de ce pays, à l'aune de sa littérature, de sa philosophie, de ses arts et de ses sciences.

En octobre 1966, sur France Culture, Jean de Beer consacrait une émission au rapport de Madame de Staël avec l'Allemagne. Il recevait pour en débattre Robert Minder, professeur au collège de France, auteur d'un livre important Allemagne et Allemands paru en 1950. Celui-ci revenait sur le rôle indiscutable qu'avait eu Madame de Staël dans la redécouverte de la littérature allemande, dans son rayonnement en France, à cette époque-là :

Je pense que le mérite indiscutable de Madame de Staël, c'est d'avoir tiré le rideau, c'est d'avoir montré aux Français, vers 1810, quel essor prodigieux les lettres allemandes avaient prises depuis environ 1770, c'est à dire depuis que Goethe est entré en lice, et un peu avant lui ses aînés, Lessing, Herder, Wieland, un peu après lui, Schiller et les romantiques, tout cet âge d'or des lettres allemandes, la France l'ignorait. On en était resté aux balbutiements d'une littérature anéantie par la Guerre de Trente ans, à l'époque où Versailles de Louis XIV brillait de tous ses feux, puis une littérature ligotée, jusqu'en 1750-1760 par une théologie luthérienne rigide, extrêmement ouverte à la musique, fermée à la peinture et très soupçonneuse à l'égard des Belles Lettres. Robert Minder

Madame de Staël et l'Allemagne, octobre 1966

41 min

Durée : 42 min

Elevée dans un milieu cosmopolite, c'est dans le salon de sa mère que la petite Germaine fréquente d'abord des philosophes germanisants. Mais c'est seulement à son mariage que lui vient l'idée d'apprendre une langue étrangère qui ne soit pas l'anglais, selon la comtesse de Pange, auteur en 1958 d'une édition critique du livre De l'Allemagne et invitée dans la même émission. Elle y expliquait que c'était un pasteur qui avait donné à Madame de Staël ses premières leçons de suédois, et d'allemand.

Et si Benjamin Constant était féru de culture et de littérature allemande, il semble qu'il n'ait pas eu d'influence sur elle de ce point de vue, d'après la comtesse de Pange : "Lorsqu'elle écrit le livre De la littérature, en 1800, le chapitre de la littérature allemande est tout à fait inexistant. A ce moment elle avoue elle-même que Goethe lui a envoyé "Werther" mais qu'elle ne l'a lu qu'en traduction, qu'elle n'a admiré que la reliure, et elle est absolument incapable d'analyser les morceaux de la littérature allemande, qu'elle ne connaît pas."

En fait, c'est aux débuts de son exil que l'Allemagne et sa littérature deviennent, pour Madame de Staël, une révélation. En correspondant avec l'écrivain Charles de Villers : "Il lui est venu la première idée que son exil pourrait l'entraîner sur les chemins du nord, les chemins de l'Allemagne, elle a commencé une correspondance avec Charles de Villers [qui] l'a beaucoup encouragée à entreprendre ce voyage", expliquait la comtesse de Pange.

Lorsqu'en 1803, malheureuse et tout à fait abandonnée, elle a été obligée de quitter [sa] petite maison de Maffliers [dans le Val-d'Oise, NDLR] où elle avait cherché un refuge [...] elle arrive à Metz où elle rencontre Charles de Villers [...]. Madame de Staël va passer trois semaines, peut-être un mois à Metz, et pendant ce court séjour, elle subira l'influence extraordinaire de Charles de Villers, qui lui démontre l'importance de la littérature allemande et de ces mouvements divers [...] tel le Sturm und Drang, ou bien le mouvement de Iéna de Goethe et de Schiller. " Comtesse de Pange