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Éloge de l’humilité. Avec Dominique Bourg, Jean-Pierre Le Goff, Lorraine Daston, Michaël Foessel...

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Prenons le temps d'observer le monde et évitons les conclusions hâtives !
Prenons le temps d'observer le monde et évitons les conclusions hâtives !
© AFP - Louisa GOULIAMAKI

La Revue de presse des idées. Entre ceux qui rêvent d’un nouveau monde et ceux qui fustigent cette utopie, le débat sur le monde d’après foisonne et polarise les esprits. Alors ne pourrions-nous pas nous laisser le temps d’observer avant d’émettre un jugement ?

Le confinement nous ébranle et met paradoxalement en miettes notre disponibilité. Dans Le 1, la romancière et musicienne Lola Lafon constate : « Ce matin, encore, on n’arrive à rien, c’est une bonne nouvelle. Notre "rien" ressemble au début d’autre chose. »

On a du mal à comprendre ce qui nous arrive que « déjà, on est invités à préparer "l’après". Mais le temps ne se découpe pas en tranches, à la façon d’un graphique sur PowerPoint. Et c’est peut-être un réflexe du monde "d’avant", de chercher à tracer les contours de celui d’"après". Un avant-après où l’on se contenterait de maquiller en vert, en "durable" ou en éthique la même économie de marché, le même dérèglement climatique, les mêmes inégalités, la même violence ».

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Un même ou un autre monde ? Le débat est ouvert entre partisans d’une prise de conscience écologique et ceux qui sont déjà lassés de ces discours. 

Un nouveau monde ? Lequel ? 

Dans les premiers, on peut ranger le philosophe Dominique Bourg, qui, le 15 avril dernier, a signé un très long texte dans La Pensée écologique, dont il reprend quelques idées dans un entretien à l’hebdomadaire Le 1 aujourd’hui. « Nous aurons probablement atteint les 2 °C de plus en 2040, et, à ce moment-là, plusieurs lieux sur Terre deviendront littéralement inhabitables. Il faut vraiment être un économiste fanatique pour croire qu’on va continuer à consommer alors qu’on sera en train de mourir en masse ! Notre civilisation vient de recevoir un avertissement. »

Jusqu’à ce que le coronavirus nous oblige à tout arrêter, nous marchions sur la tête, nous dit le philosophe, qui en appelle à un changement civilisationnel. « Un trajet en avion du Caire à Seattle dépense autant énergie que celle nécessaire à construire les pyramides de Gizeh. Imaginez le nombre de pyramides qu’on construit chaque jour ! Notre humanité délire. Continuer avec cette modernité, c’est aller à la mort. Notre objectif doit maintenant être de régénérer la nature, de sauver l’habitabilité de la Terre. »

À la question « Que faut-il changer ? », le philosophe répond par des propositions concrètes en matière d’urbanisme, d’alimentation et... de consommation individuelle. « La proposition que je fais est celle des quotas : chacun disposerait, pour ce qu’il consomme, d’une quantité limitée de ressources naturelles. Vous avez une sorte de carte bancaire, qui défalque chacun de vos achats de votre « quota ressources », en fonction de son empreinte carbone. »

Des propositions concrètes qui ne manqueront pas d’en faire bondir certains. Car même s’il faut lire ces suggestions avec attention, et même si Dominique Bourg fait des « propositions pour un retour sur terre » et non pour un retour à la terre, d’aucuns jugeront sans doute que Dominique Bourg pose là un premier pavé sur le chemin d’une forme de dictature écologique. 

Dans Le Figaro, le sociologue et philosophe Jean-Pierre Le Goff dénonce la montée de certaines idéologies dont les tenants d’une « écologie punitive et rédemptrice » donneuse de leçons pour lesquels « la pandémie serait un « signe » ou un « ultimatum » que nous enverrait la « Nature » ou encore la conséquence de nos « péchés écologiques ». Ces propos ne sont pas sans rappeler ceux du maréchal Pétain après la défaite de juin 1940 : « Nous payons le prix de nos fautes », ou encore « La terre, elle, ne ment pas ». La situation et le contexte historique ne sont plus les mêmes, les dégâts du progrès et les défis écologiques sont bien réels, mais une écologie fondamentaliste et pénitentielle prêche depuis longtemps l’Apocalypse et profite de la pandémie pour se mettre en avant. »

Jean-Pierre Le Goff n'attend pas de « nouveau monde » : 

Un courant gauchiste et revanchard se croise avec un courant écologiste réactionnaire pour nous annoncer un « nouveau nouveau monde » qui n’a rien de réjouissant. Ils se rejoignent dans des interprétations confuses qui font du néolibéralisme mondialisé et de la dégradation du rapport de l’homme à la nature et aux animaux non pas ce qui a pu faciliter la vitesse de propagation du virus et son passage de l’animal à l’homme, mais les causes de son apparition.

Or, ajoute le sociologue, « les virus présents dans la nature n’ont pourtant pas attendu l’ère industrielle, les Trente Glorieuses, le néolibéralisme, la dégradation de la biodiversité et le réchauffement climatique pour affecter l’humanité. Par-delà les appels à la « démondialisation », au « changement de paradigme » ou de « modèle », il conviendrait de faire la part des choses entre remises en question salutaires et rejet de la modernité et de l’idée même de progrès. »

Reprendre comme avant ou pas ? « Halte là ! » s’écrie l'écrivain de science-fiction Alain Damasio dans un entretien accordé à Reporterre avant la présentation du plan de déconfinement, l'écrivain qui a par ailleurs commencé une trilogie de « Coronavigation en air trouble » sur son blog à Mediapart.

Pour le déconfinement, je rêve d’une chose simple : un vrai carnaval des fous, comme au Moyen-Âge, qui renverse nos rois de pacotille. Un carnaval immense, dès le 12 mai. Avec des masques fabriqués, artisanaux, inventifs, et ce mot de désordre : « Stop ! On ne reprend pas les choses comme avant ! On ne reprend pas ce monde tel qu’il est. Gardez-le, ce monde du burn-out, de l’exploitation de tous par tous, du pillage généralisé du vivant ! Halte-là ! On ne reprend aucun de vos produits : ils sont périmés ! »

Lui a choisi. Ce sera la décroissance. « Mais ça reste un mauvais mot, trop castrateur. Je préfère hacker le terme de croissance en parlant d’une croissance de nos disponibilités, de nos lenteurs, de nos liens. Je trouve dévitalisant de toujours se positionner en négatif. Prôner une pensée « décoloniale » ou « démondialisée » ? Je préfère porter le flambeau du « tout-monde », cette superbe expression d’Édouard Glissant, que reprend aussi Chamoiseau. La guerre des mots est importante, ce sont des graines, elle ensemence nos imaginaires. Tâchons de privilégier les métaphores du vivant : le nid, la poussée, la croissance d’un enfant ou d’une plante, le tissage des hyphes d’un mycélium, l’éclatement en ombelle d’un collectif… Pour moi, dès qu’on place « anti- », « contre- », « dé- » devant un mot de l’ennemi, on fait mal le travail. »

Il y a ceux qui glosent sur l’avenir écologique de la planète, ceux qui déplorent, comme Jean-Pierre Le Goff, que « « l’essoreuse à idées » ait redémarré de plus belle avec ses oppositions sommaires qui ne changent rien à la réalité mais peuvent en donner l’illusion », et ceux qui invitent, en ce lendemain de présentation par le Premier ministre Edouard Philippe du plan de déconfinement, à suspendre le jugement.

Un appel à l’humilité 

Ne pas donner son opinion sur tout, tout le temps, et surtout en ce moment, cesser de se projeter dans des sociétés à venir dont on n’a pas connaissance, c’est ce que demande l’écrivain et philosophe Eric Sadin qui appelle de ses voeux « une impérieuse politique du témoignage », dans Libération.

En ce début de printemps, a commencé de partout à fleurir une nouvelle race : les spécialistes du « monde d’après ». La plupart se sont mis à rêver à de salutaires lendemains qui chanteraient, mais selon des termes qui recouvraient le défaut d’imaginer soudainement pouvoir plier le réel à nos vues comme si des paroles, du seul fait de leurs bonnes intentions supposées, devraient bientôt prendre corps. Or, à l’opposé de toute cette inflation opiniologique, l’heure devrait être à un tout autre exercice de la parole et qui procède d’une logique fort distincte : le témoignage. 

Autrement dit, des situations vécues depuis l’expérience du terrain, « des récits qui auraient contredit les flopées de discours qui masquent la réalité des faits, répondent à toutes sortes d’intérêts et finissent par forger nos représentations ». Eric Sadin croit beaucoup dans la valeur du témoignage,  « c’est déposer aux yeux des autres sur ce que la plupart ne savent pas, ce à quoi ils n’assistent pas et qui pourtant appelle à être porté à la connaissance publique ». Qui plus est, il lui confère une valeur politique, visant à instaurer « une politique du présent, humaniste en d’autres termes, car s’appuyant avant tout sur des états des lieux et ne cherchant pas à aligner le réel à des conceptions par avance fixées mais, tout à l’inverse, à ordonner ses actes en fonction des dures réalités de l’époque. »

Encore faut-il que nous sachions où nous sommes, et de quoi est faite l’époque. « J’ai l’habitude de me réveiller au XVIIe siècle. En tant qu’historienne des débuts de la science moderne, c’est là que je passe une grande partie de mon de temps. Mais je trouve cela étrange que tout le monde, soudain, m’y tienne compagnie. »

Tel est le constat qu’énonce l’une des plus grandes historiennes des sciences actuelles, l’Américaine Lorraine Daston, dans AOC. C’est qu’en fait, « nous vivons un moment d’empirisme zéro, un moment où presque tout est à inventer, à trouver, comme c’était le cas pour les membres des premières sociétés scientifiques – et tous les autres – vers 1660. » 

Après avoir constaté par exemple qu’un « consensus quant à la mortalité réelle du virus nous fait défaut », au vu des variations des taux de létalité observés dans les endroits où la maladie s’est jusqu’à présent répandue, la co-directrice de l’Institut Max-Planck d’histoire des sciences à Berlin explique que nous sommes aujourd’hui démunis face à ce virus inédit, et pleins de questions quant à sa nature et à ses effets : « Est-il vrai que les hommes meurent d’avantage de ce virus que les femmes, et si oui, dans quelles tranches d’âge ? Les différences entre les taux de létalité observées sont-elles réelles ou un artefact du nombre de tests effectués par les différents pays dans le but de déterminer le nombre de personnes infectées (le dénominateur de la fraction) et/ou un artefact de la manière dont la cause du décès est enregistrée ? »

Bien sûr, tient à préciser la chercheuse, l’analogie ne tient pas quand on pense que nous sommes des héritiers de la connaissance et des moyens d’acquérir du savoir grâce à des milliers de chercheurs, « et par chercheurs, j’entends non seulement les philosophes de la nature avec leurs perruques frisées ou les professeurs en blouse blanche, mais aussi les légions de chercheurs aux yeux de lynx qui, partout, en mer et dans les champs, villes et cuisines, notent les événements et les corrélations : l’écorce qui fait baisser la fièvre ; la formation de nuages qui laisse présager un orage ; la pierre terne qui brille dans le noir d’une lumière froide. »

Mais aujourd’hui, nous spéculons, nous interprétons, mais au fond nous ne faisons rien que « des observations fortuites et des corrélations supposées ».

Or, « dans les moments d’incertitude scientifique extrême, l’observation, généralement considérée, dans le domaine des sciences, comme le parent pauvre de l’expérience et des statistiques, prend tout son sens. Des cas isolés intéressants, des anomalies frappantes, des modèles partiels, des corrélations encore trop faibles pour résister à un examen statistique, ce qui marche et ne marche pas : chaque sens clinique, et pas seulement la vue, s’aiguise dans la recherche d’indices. »

Ce n’est pas au XVIIe que recourt le philosophe Michael Foessel dans un grand entretien à l’hebdomadaire Télérama, en kiosques aujourd’hui, mais au XVIIIe siècle, et pour en conclure, comme Lorraine Daston, que nous devons éviter les conclusions hâtives. « La tentation est grande chez certains de proclamer « on vous l’avait bien dit ! » ou d’affirmer que « le pire nous donne raison ». Passé ce moment de narcissisme, on se rend compte que le Covid-19 ouvre une situation inédite dans l’histoire de l’humanité. La diversité des métaphores utilisées – guerre, peste, vague, tsunami, etc. – dit bien la multiplicité des registres concernés par cette crise. Et l’importance de ne pas nous précipiter vers des conclusions hâtives. » 

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L’auteur du Temps de la consolation et d’Après la fin du monde. Critique de la raison apocalyptique donne sa vision de ce qu’il faut bien selon lui appeler une « crise ». « Crise » au sens de rupture dans l’Histoire, mais aussi pris dans son sens étymologique médical comme ce qui « désigne le moment où se joue le destin d’une maladie, le basculement vers la mort ou la guérison. La pathologie atteint alors son paroxysme, il faut poser un diagnostic clair, c’est-à-dire formuler un jugement. »

Nous n’en sommes pas là. « Si l’on ne veut pas rester passifs devant l’énormité de ce qui nous arrive, cet événement nous invite à la fois à suspendre nos jugements (contre toutes les conclusions hâtives) et à reprendre la discussion sur notre relation à la vie, à la mort et à la liberté. »

« C’est le mot «  suspens  » qui s’impose d’abord à moi », déclare humblement le professeur à l’École polytechnique. « Une suspension forcée de nos manières de vivre et de penser, suivie de réflexions encore inabouties sur ce qu’il faudra faire quand l’épidémie sera enrayée. La suspension du jugement est une méthode philosophique éprouvée, d’abord par les sceptiques, puis par Descartes qui a fait du doute le point de départ de toute méthode rationnelle. » 

Michaël Foessel réfléchit à un événement qui a eu lieu en plein siècle des Lumières, et qui avait lui aussi mis à mal les évidences de l’époque : le tremblement de terre de Lisbonne de 1755.  

L’idée de progrès était si bien ancrée dans les esprits du milieu du XVIIIe siècle que nombre de penseurs ne doutaient plus de sa vérité. Et voilà qu’une catastrophe apparemment naturelle remet subitement en cause cette promesse. Pour Voltaire, la civilisation moderne n’était pas remise en question, le séisme rappelait simplement l’étrangeté de la nature à l’homme. Rousseau souligne au contraire que si l’on n’avait pas construit autant de logements pour les pauvres sur les berges du Tage, il y aurait eu beaucoup moins de morts. Selon lui, la brutalité de cette crise résultait d’abord de mauvaises décisions politiques…

Alors devant tant d’incertitudes, comment penser cette crise  ? « Comme on peut… répond Michaël Foessel, en reconnaissant d’abord que la philosophie est moins une manière de se protéger de l’événement qu’une invitation à en prendre la mesure ».

Références :