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Emile Bravo : "Spirou n'appartient à personne"

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La couverture du premier tome de "Spirou, l'espoir malgré tout" : "Un Mauvais départ"
La couverture du premier tome de "Spirou, l'espoir malgré tout" : "Un Mauvais départ"
- Emile Bravo - Editions Dupuis

Entretien. Ce 5 octobre paraît la nouvelle bande dessinée d'Emile Bravo : "Spirou ou l'espoir malgré tout". Cinq ans après le grand succès du "Journal d'un ingénu", l'auteur poursuit la quête des origines du mythique groom de la bande dessinée. Entretien.

Depuis sa création en 1938, le groom le plus célèbre de la bande dessiné francophone n'a eu de cesse d'être réinventé. Plus d'une trentaine d'auteurs se sont d'ores et déjà succédé - avec plus ou moins de succès - à la table à dessin pour imaginer les aventures du mythique Spirou. En 2006, les éditions Dupuis lançaient ainsi leur collection Le Spirou de..., donnant l'occasion à plusieurs auteurs de revisiter la mascotte inventée pour le Journal de Spirou, le temps d'un album. En signant le quatrième album de cette collection, et par là même la cent-quinzième histoire originale de Spirou et Fantasio, Emile Bravo s'était décidé à répondre à une interrogation de longue date : mais pourquoi donc Spirou porte-t-il un costume de groom, lui qui n'est certainement pas portier ? 

Emile Bravo, dans son atelier, en 2012.
Emile Bravo, dans son atelier, en 2012.
© AFP - JACQUES DEMARTHON

En plaçant le récit en amont de la Seconde guerre mondiale, l'auteur avait réinscrit le personnage dans la réalité. Une idée qui a valu à cet album un succès à la fois critique et commercial (plus de 100 000 albums vendus). Ce qui devait être un one-shot est donc devenu une série, et Emile Bravo a rempilé pour quatre autres albums d'une collection intitulée Spirou ou l'espoir malgré tout, dont la première partie, Un mauvais départ, est à paraître le 5 octobre. Entretien. 

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Dans "Le Journal d'un ingénu", vous interrogez les origines du personnage de Spirou...

C’était pour répondre à toutes ces questions que je me posais sur ce personnage quand j’étais enfant. Comme j’étais un enfant assez cartésien je me demandais pourquoi il était habillé en groom alors qu’on ne le voyait jamais dans un hôtel. Il fallait quelque chose de cohérent. Quand on se plonge sur ce qu’a été Spirou au départ, c'était juste une mascotte, celle du Journal de Spirou. C’est un petit groom qui fait des sales blagues. Ce n’est pas du tout le même personnage qu’en 1947, quand Franquin sort les premiers albums. Là il devient un garçon qui a une conscience développée, un certain humanisme… Entre l’inconscience du premier personnage et celui qui apparaît en 1947, on s’aperçoit qu’il y a eu la guerre entre les deux, que quelque chose s’est passé. C’est ce que je voulais raconter : comment un groom devient l’aventurier, comment la conscience vient à un enfant ? 

"Spirou, Le Journal d'un Ingénu"
"Spirou, Le Journal d'un Ingénu"
- Emile Bravo, Dupuis

Votre premier album de Spirou présentait un personnage naïf, qui avait tout à apprendre. "L'Espoir malgré tout" propose un Spirou plus mature, plus sûr de lui. Est-ce le tome du passage à l'âge adulte ?

Je ne sais pas trop ce que c’est être un “adulte” aujourd’hui. Quand on voit Fantasio, qui lui est adulte, ça ne fonctionne pas. Pour Spirou c'est surtout la prise de conscience de son humanisme et de l’horreur du monde dans lequel il vit. L'idée c'était de questionner d'où lui vient cet humanisme. Spirou, il ne peut pas être résistant dans le sens résistant avec un acte de guerre, il ne peut être que résistant humaniste. Spirou ne peut pas tuer, on est bien d’accord. Ce qui est intéressant dans ces moments-là, ce n’est pas de résister avec des armes mais de résister avec sa conscience. C’est avec ces valeurs d’humanisme que Spirou va résister. Et résister ce n’est pas grand chose, c’est juste ne pas faire de mal.

"Le Journal d'un ingénu" se déroule en 1939, quand Spirou est le témoin de l'échec des négociations entre la Pologne et l'Allemagne. Dans ce second tome, on assiste au début des hostilités, à l'invasion de la Belgique par l'Allemagne, et surtout à l'atavisme de la population, prise de cours... 

Pour nous, avec du recul, c’est facile de juger. J’ai essayé de me replonger dans cette époque : après le chaos de la défaite, les gens sont perdus, ne savent pas ce qu’il va se passer. L’idée de collaboration n’existait pas : toute la France a suivi Pétain par exemple. En Belgique c’était pareil, tout le monde était perdu. Depuis mon enfance, chaque fois que j’ai croisé des gens qui avaient vécu cette période je leur ai posé la question de savoir ce qu’ils avaient vécu. C’est vrai que je n’ai pas trouvé beaucoup de résistants, et des collabos encore moins, mais des gens qui me disaient toujours la même chose : “Nous on avait faim. Et on avait peur”. J’ai voulu remémorer ça, parce que j’ai l’impression que c’est ce qui est un peu oublié aujourd’hui. 

"Spirou, un mauvais départ"
"Spirou, un mauvais départ"
- Emile Bravo - Editions Dupuis

Fantasio incarne-t-il cette population incapable de réagir ? Si le personnage est toujours fantasque, il est aussi assez égoïste. Dans ce second tome, il est capable de s'opposer à la Gestapo comme de collaborer avec l'ennemi. 

C’est vrai que Fantasio est un personnage presque antipathique, même s'il a un bon fond. Tout ce qui l’intéresse c’est l’étiquette de journaliste, la notoriété sociale que ça apporte. Donc il est prêt à faire n’importe quel article débile pour ça. Mais il le fait inconsciemment. Sa conscience n’est pas construite et il va évoluer : pour lui ce sont encore les prémices, le début de l’histoire. Il n'est pas encore très impliqué mais il va le devenir de fait, parce que c’est un impulsif. Il va falloir qu’il prenne parti et lui, on verra ça par la suite, va plutôt s’engager dans le côté acte résistant, acte de guerre, alors que Spirou ne sera jamais dans ce côté-là. C’est ça qu’il est intéressant de montrer. Fantasio va devenir un héros, au sens où on l’entendait à la libération, contrairement aux "justes" dont on n'entendait pas parler. Pour les gens qui sont un peu égoïstes, impulsifs, il leur faut vraiment des traumas. Comme pour Spirou finalement : dans le premier album c’est sa rencontre avec l’amour qui lui fait comprendre le monde. 

"Spirou, un mauvais départ"
"Spirou, un mauvais départ"
- Emile Bravo - Dupuis

Vous traitez un sujet difficile pour une bande dessinée catégorisée "jeunesse". Comment expliquer à des enfants, spécialement en BD, des notions politiques comme le nazisme ou le communisme ?

Je me souviens de mon enfance : ce n’est pas parce que j’étais un enfant que ça ne m’intéressait pas. Au contraire, j’avais l’impression qu’on nous déconsidérait et qu’on ne nous en parlait pas assez. Quand on est enfant on n'aime pas l’injustice, on ne comprend pas la guerre… Moi je me posais énormément de questions, et je pars du principe que je n’étais pas le seul. Et puis les enfants d’aujourd’hui ont évolué : avant on leur donnait des bandes dessinées pour les distraire, il fallait de l’action, etc. On ne peut plus parler aux enfants comme on leur parlait il y a 50 ans. Quand on fait de la BD jeunesse ça sert à éveiller. Finalement le personnage de Spirou est un outil, un prétexte, il faut utiliser un personnage super populaire pour parler de choses profondes, pas pour faire une énième aventure de Spirou et Fantasio. On s’en moque de ça. Le but c'est aussi de recrédibiliser Spirou, sans quoi tout ça est un peu creux aujourd'hui. Même quand on voit les nouvelles Aventures de Spirou et Fantasio. Le terme même d’aventure… Qu’est-ce que ça veut dire ? L’aventure c’est souvent face à l’adversité, ce qui stigmatise le méchant. Et là il n’y a pas de méchant, il y a quelque chose de mauvais, qu’on a en nous aussi. Il faut faire attention à ça, savoir le maîtriser. 

Les nazis, dans votre premier album de Spirou sont une menace intangible, qui devient bien réelle dans ce deuxième volume. Vous avez un dessin très lisible et vous avez pourtant choisi de les représenter avec un trait très charbonneux... 

Il y a un truc qui m’énerve dans toutes ces BD : les méchants qui sont des nazis. Comme c’est un monde graphique, on sent une certaine fascination pour l’uniforme nazi. Et je voulais effacer complètement ça, dire "Arrêtez d’être subjugués par ça !". Je voulais en parler comme les témoignages des personnes qui m’avaient parlé de cette époque. Certains m’ont dit : “Je n’ai même pas vu d’Allemand pendant toute la guerre”. Mais ils sentaient cette chape de plomb qui est là, qui se traduit par des bottes, par le matériel. C’est pour ça que les soldats nazis sont traités comme le matériel : ils font partie de la machine de destruction nazie. Le côté humain du soldat allemand, ce n’est pas le propos du tout. Il s’agit d’une force d’invasion, d’oppression. C’est ça que je voulais représenter.  

"Spirou, un mauvais départ"
"Spirou, un mauvais départ"
- Emile Bravo - Edition Dupuis

Le style de la "ligne claire", propre à Hergé, disparaît un peu de votre dessin quand vous vous attaquez aux nazis. On fait souvent référence à votre travail en vous considérant comme un tenant de ce style très académique. Vous le revendiquez ?

J’ai adopté la définition d’Hergé : la ligne claire pour moi c’est une histoire claire, le dessin étant un outil. C’est ma calligraphie et je l’utilise parce qu’elle est simple. C’est comme une écriture manuscrite. Je pars du principe que tout le monde a lu Tintin dans sa vie, à partir de là on sait décoder ce genre d’écriture très efficace. Je n’en fais pas du tout une ligne esthétique, ce n’est pas mon genre. J’en fais partie au sens où je raconte une histoire fluide et claire. Pour moi le Maüs de Spiegelman c’est de la ligne clair, alors que c’est charbonneux... Mais c’est tellement fluide, tellement évident quand on se plonge dans l’histoire, que c’est clair pour moi.

Je ne dessine pas mes histoires d’un point de vue esthétique. J’essaye d’équilibrer mes images pour que ce soit accessible, pas du tout pour faire du beau. Ce qui compte c’est avant tout de raconter quelque chose. C’est le fond qui m’intéresse. Un beau récit doit nous faire oublier le support. 

C'est vrai que vous mettez beaucoup l'accent sur les dialogues, très nombreux.

La BD c’est du dessin qui met en situation, qui dépeint une action, mais le reste ça n’est que du dialogue. Je n’aime pas les dialogues gratuits, il faut que ça serve à quelque chose, à rythmer bien sûr mais aussi à porter une profondeur. Il faut ressentir psychologiquement qui sont les personnages qui parlent. 

Je compare parfois ça au théâtre : je dois jouer tous les rôles, m’imprégner de chaque personnage et les vivre, ils ont tous quelque chose à dire.

Vous faites à plusieurs reprises des références à Tintin, qui existe comme personnage de BD dans l'univers de votre "Spirou". Ces deux héros sont souvent mis sur le même plan, comme deux grands concurrents mythiques de la bande dessinée. Comment se les réapproprie-t-on ? 

Si on avait été un gamin à cette époque, en plus avec une éducation catho, c’est sûr qu’on connaissait Tintin et qu’on pouvait lire Le Petit Vingtième. C’était le personnage emblématique de la Belgique ! Ça influençait énormément de gens là-bas. On peut faire une analogie entre Spirou et Tintin, quelque part ce sont un peu les mêmes : des gamins journalistes avec un animal de compagnie, serviables, etc. 

Les gens ont peur de reprendre Spirou parce qu’ils se disent que c’est un mythe. Mais quand on nous dit "Fais ton Spirou", ce n’est pas à nous d’aller dans son univers, c’est amener le personnage dans notre propre univers. Il y a sans doute trop de fascination. Mais c’est juste un personnage de bande dessinée ! On te prête une marionnette, tu joues avec, tu t’amuses. Il ne faut pas oublier que Spirou n'appartient à personne. C’est juste la mascotte du journal de Dupuis. Le seul grand auteur qui l’a fait vivre c’est Franquin, avant ce n’était pas des auteurs dans le sens créateurs d’histoire. Franquin a étoffé son univers, a créé les personnages qu’on lui connaît encore aujourd’hui. Il a fait ce qu’il a pu, puis il a lâché parce que ça le faisait déprimer de faire vivre un personnage qui n’était pas le sien… C'est difficile de comparer ça à l'œuvre d’un auteur qui a construit son personnage. Tintin, c’était la vie d’Hergé. 

Difficile de ne pas voir, dans les problématiques évoquées, comme les afflux de réfugiés, des renvois à l'actualité...

Cette bande dessinée colle avec l’actualité parce qu'elle parle de réfugiés, d’identité, mais ces problèmes-là ont toujours été présents. C’est un problème humaniste qu’on a depuis toujours. Je l'avais depuis l’enfance, étant un fils de réfugiés de la guerre d’Espagne. Se battre pour la liberté, pour l’humanité, c’est simple mais ça ne marche pas… Ce problème-là a toujours été présent dans mon esprit. Je parle de mon sujet de prédilection depuis l’enfance et je me sers de Spirou pour ça. Ce sont mes origines à moi aussi : savoir qui on est, comment je me suis fait aussi. C’est pour ça que Spirou est intéressant, parce qu'il n’est rien qu'un groom. Et qu’est-ce que c’est un groom ? Un petit garçon qui tient des portes. Rien n’est fait pour l’épanouir. Sauf que quand on est groom on rencontre beaucoup de gens, c’est un peu le seul côté positif. Il y a quelque chose de très profond à travers la simplicité de ce personnage.

Découvrez 5 pages du nouvel album de "Spirou" signé Emile Bravo : 

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"Spirou, l’espoir malgré tout" une BD Dupuis en partenariat avec France Culture et Le Monde.