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Emile Chabal : "2020 année zéro ?"

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Cérémonie du 8 mai, à Nice
Cérémonie du 8 mai, à Nice
© AFP - VALERY HACHE

Coronavirus, une conversation mondiale. Peut-on parler de guerre quand l'ennemi est invisible et sans idéologie ? Pour l'historien maître de conférence à l'université d'Edimbourg, la référence à la Seconde Guerre mondiale pour évoquer ce que l'on vit peut s'expliquer mais donne peu de clés, y compris pour penser "l'après".

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant  les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ».  Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en  ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Aujourd'hui, l'historien Emile Chabal, maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université d’Édimbourg, en Écosse, questionne la référence récurrente à la Seconde Guerre mondiale pour évoquer la crise en cours.  

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« …depuis la Seconde Guerre mondiale. » 

Cette demi-phrase est devenue une référence presque banale dans les médias pendant cette pandémie. Parler de la Seconde Guerre mondiale est l’un de seuls moyens, semble-t-il, de saisir les enjeux du temps présent.  

Cela a du sens. Les Européens en particulier vivent toujours sous le signe de cette guerre qui marqua l’effondrement de leur civilisation et de leurs peuples dans une vague de barbarie sans précédent. Il est donc logique que l’on songe rapidement à « l’état de guerre », que l’on se prépare à des chocs économiques et sociaux équivalents à ceux qui ont secoué le continent dans les années 1940, et que l’on s’organise pour un effort collectif inédit depuis 1945.   

La comparaison entre le Covid-19 et la Seconde Guerre mondiale implique aussi une façon très particulière d’aborder « l’après ». Dans l’imaginaire européen, la fin de la guerre représente un tabula rasa. C’était le fameux « Stunde Null » (Heure Zéro) des Allemands, une feuille vierge sur laquelle il était possible de reconstruire des sociétés tout entière. Que ce soit du côté des nouveaux régimes communistes à l’Est ou des gouvernements démocratiques à l’Ouest, il y avait une profonde envie  d’oublier un passé impensable et d'inventer le monde à nouveau.  

Mais sommes-nous vraiment en guerre ? 

Les statistiques accablantes et les images d’hôpitaux débordés exigent un emblème à la hauteur des émotions que suscitent les faits. Dans ce domaine, la Seconde Guerre mondiale fait figure de référence, mais à y regarder de plus près, on se rend compte que l’utilité de cette comparaison entre guerre et pandémie tend plutôt à cacher la réalité qu’à la mettre en lumière. 

D’abord parce qu’une pandémie est quasiment invisible. Le virus lui-même – contrairement aux avions, aux bombes et aux chars - n’est pas visible à l’œil nu. L’impact humain du Covid-19 est bien réel, mais nous sommes encore très loin de la destruction physique des paysages et des infrastructures en Europe en 1945. Dans l’après-Covid,  il n’y aura pas de reconstruction de bâtiments et de chemins de fer à lancer. Les gouvernements n’auront donc pas de moyen visible de marquer leur succès ; ils devront, au contraire, essayer de répondre à la peur et au traumatisme par des moyens plus complexes et incertains. 

Ensuite, il y a la question de l’idéologie. L’Europe a vite compris à la fin des années 1930 que la guerre serait un conflit pour ou contre le fascisme. Il y avait des « bons » et des « mauvais » ; à part certains cas, la neutralité était impossible, même pour ceux qui ne s’étaient pas engagés dans une armée ou une résistance. Tel n’est pas le cas du Covid-19. Après la première vague, il n’est pas évident de déterminer qui sera le gagnant ou le perdant ni même contre qui nous serons en guerre. 

Quel pourra être l’équivalent d’un « cessez-le-feu » ? Comment mesurera-t-on notre « victoire » ? Comment va-t-on fêter nos « héros » et nos « morts » ?

Entre autres, le caractère non-idéologique du Covid-19 rend la récupération idéologique compliquée. On voit déjà que la propagation du virus pose un problème à tous les gouvernements, aussi bien ceux de Donald Trump ou de Jair Bolsonaro qui persistent à sous-estimer la portée du virus, que ceux d’Angela Merkel ou de Jacinda Ardern qui ont vite compris le potentiel de la maladie. Il y aura sans doute des différences très marquées entre les taux de mortalité de certains pays en  fonction de leurs politiques sanitaires et on verra sûrement un  renforcement des systèmes de santé collectifs dans tous les pays européens. Mais cela ne représente pas le changement de société auquel on pourrait s’attendre, et il n’est même pas sûr que la pandémie conduise à des changements politiques dans l’immédiat.   

Au contraire, sans boussole idéologique, l’après-Covid en Europe risque de tourner vite à un retour à la « normale », c’est-à-dire à une forme de capitalisme mondialisé légèrement adapté à un contexte sanitaire difficile, avec peut-être avec plus de télétravail et plus de conscience environnementale. Les inégalités économiques persisteront, aggravées par une crise de longue durée, mais il n’y aura pas de transformation sociale semblable à celle que l’on a vu après 1945.  

Verra-t-on l’émergence d’une « génération Covid » qui portera de nouvelles revendications et de nouvelles idées politiques dans 20 ou 30 ans ?  C’est tout à fait possible. À ce moment-là on pourrait voir un bouleversement dans nos modes de travail et de vie. Mais il est difficile de dire d’où viendrait un tel changement aujourd’hui. Nous sommes loin des bruits assourdissants et des dégâts matériaux de la Seconde Guerre Mondiale, après lesquels les Européens ont été obligés de refaçonner leurs sociétés.  

D’ailleurs, un des phénomènes les plus frappants de ces dernières semaines a été le silence de la mort. Hormis les sirènes d’ambulance, la tragédie de cette pandémie s’est déroulée dans un silence presque total, largement accentué par le confinement massif des populations. Ce silence est certes paralysant, parfois même brutal, mais il nous donne fort peu de pistes à suivre pour l’avenir.  

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.