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Emmanuel Guibert, Grand Prix d'Angoulême : la BD comme odyssée humaine

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Emmanuel Guibert en 2013 à Rome
Emmanuel Guibert en 2013 à Rome
© AFP - ALBERTO PIZZOLI

Le scénariste et auteur de bande dessinée Emmanuel Guibert, devenu un auteur phare du neuvième art, a été récompensé par le Grand Prix d'Angoulême.

"J'ai tendance à penser que quitte à donner des prix,on devrait les donner de prime abord aux jeunes gens qui ont entre 20 et 30 berges, qui n'ont pas encore percé mais qu'on reconnaît déjà comme des pousses prometteuses, ou alors aux vieilles dames et aux vieux messieurs qui commencent à avoir des difficultés pour exercer leur travail (....) et auxquels il faut donner un coup de chapeau", estimait Emmanuel Guibert au micro d'Olivia Gesbert en 2018. Le destin est ironique : le dessinateur vient d'être consacré ce mercredi par le Grand prix du festival d'Angoulême 2020. Retour sur son parcours et son oeuvre exigeante autant que sensible, dont l'ensemble s'apparente à une vraie odyssée humaine.

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Né à Paris en 1964, Emmanuel Guibert élit très tôt la voie des arts, puisqu'il choisit de suivre un an durant les cours de l'école supérieure des arts et techniques fondée par Philippe Hourdé. Il opte ensuite pour les Arts Déco de Paris, où il ne s'attarde pas plus de six mois.

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Il préfère s'atteler à son premier album, Brune, qu'il mettra sept ans à terminer, avant de le publier chez Albin Michel en 1992. Cette parution l'intronisera auprès d'un cénacle de jeunes dessinateurs qui, soucieux de renouveler l'art de la BD, se réuniront en "Association". De leurs échange, Emmanuel Guibert tirera une suite de récits étonnants publiés dans le magazine "LAPIN".

Frédéric Boilet, Émile Bravo, Christophe Blain, Joann Sfar... autant d'artistes qu'il rencontrera ensuite, vers 1995, en emménageant dans un appartement de la capitale, place des Vosges - haut lieu de la jeune bande dessinée française. Depuis cet atelier, avec Sfar qui rédige le scénario, il imagine les tribulations d'une momie égarée à Londres : La Fille du professeur, paru en 1997, plébiscité à Angoulême et récipiendaire du prix René Goscinny. Quatre ans plus tard, le tandem signera les Olives noires, qui relate la vie d'un enfant juif en Judée à l'époque du Christ.

"La Guerre d'Alan", un chef d'oeuvre réalisé à partir du témoignage audio d'un vieux soldat

Un beau jour de juin 1994, Emmanuel Guibert rencontre Alan Ingram Cope, né en 1925, soldat américain envoyé sur le front en 1942, installé en France au lendemain de la guerre, et retraité sur l'île de Ré.

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Entre 2000 et 2008, le dessinateur crée une série de bande dessinée intitulée La Guerre d'Alan, qui relate les souvenirs du vieil homme en France et dans l'Allemagne dévastée à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pour d'aucuns, il s'agit là indubitablement de l'une de ses œuvres maîtresses. 

En 2018, Emmanuel Guibert était l'invité de Mathilde Wagman dans "Les Nuits de France Culture". Il avouait au micro sa passion pour la radio : "C’est la radio qui m’a apporté, depuis une trentaine d’années, le plus grand nombre de félicités, de découvertes, d’apprentissages, bref qui a exercé sur moi un magistère considérable." A l'en croire, notre chaîne a même eu un petit mérite concernant le lien que Guibert a pu tisser avec Alan Cope avant de dessiner ses aventures :

Peut-être que France Culture a son importance. Si je n’avais pas été autant un auditeur de conversations enregistrées, je n’aurais peut-être pas eu ce réflexe de proposer à quelqu’un de l’enregistrer. Je pense qu’il y avait une procédure que la radio m’avait enseignée.

L'art de mélanger des planches-contacts photographiques et du dessin

En 2003, Emmanuel Guibert s'associe avec le photographe Didier Lefèvre, pour raconter du point de vue de ce dernier le déroulement, en 1986, d'une mission humanitaire en Afghanistan avec Médecins sans frontières. Intitulée Le Photographe, l'oeuvre, sur 3 tomes, mêle dessin et reportage photographique. Dans cette même Nuit réalisée par Mathilde Wagman, on pouvait entendre le témoignage de Didier Lefèvre à propos de cette collaboration (extrait d'une archive tournée par Rebecca Manzoni en 2003 pour France Inter) :

Quand il m'a proposé de faire cette bande dessinée sous cette forme-là,j'ai d'abord eu une réaction de recul net parce qu'on ne monte pas ses planches-contacts. Sur une planche-contact il y a toutes les choses qu'on a tenté de photographier et qui ne fonctionnent pas, toutes les erreurs techniques, toutes les erreurs d'un photographe ! De même que toutes les erreurs d'un écrivain sont dans ses brouillons, ses manuscrits. On ne les montre pas tant qu'un photographe est vivant. Quand il est mort et célèbre, on a plaisir à les ressortir. Mais (...) la relecture de mes planches-contacts au filtre des yeux d'Emmanuel qui n'est pas un homme de photographie mais un homme d'image, était pour moi une manière de les redécouvrir. Il a une façon de lire une photo qui évite les tics et les codes que nous photographes avons.

Prix des libraires de bande dessinée en 2004, Essentiel d'Angoulême en 2007, prix Eisner et Micheluzzi en 2010... le succès du Photographe est retentissant. Suite à cette trilogie, en 2011, Guibert signera un nouveau roman graphique avec un photographe, Alain Keler, mettant en lumière les communautés roms d'Europe, visitées dix ans durant par Keler à bord d'une vieille Skoda : Des nouvelles d'Alain. 

Explorer toutes les possibilités du dessin et du texte

Guibert aura également signé des albums pour enfants, comme la série Ariol amorcée en 2000 (une quinzaine d’albums adaptés en dessin animé), ou encore la série Sardine de l'espace, en collaboration avec Sfar et Matthieu Sapin, qui racontent des aventures galactiques drolatiques publiées en 2007. Il parlait de ce pan de son travail à Mathilde Wagman dans le troisième volet de la Nuit de France Culture qui lui était dédiée.

Une bonne partie de mon boulot consiste à travailler pour les enfants. Là je feuilletonne, j'ai rendez-vous tous les mois avec des magazines, donc j’accumule des petites histoires autour de ce personnage qui s'appelle Ariol et donne lieu à des développements qui m'amusent beaucoup - on s'est retrouvés sur scène à faire les clowns, à chanter des petites chansons, à donner des concerts à droite à gauche, à faire des petits disques, c'est très amusant.

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On lui doit aussi des livres de croquis comme La Campagne à la mer (2002), Le Pavé de Paris (2004), Japonais et Italia (2015) : "J'essaie de faire tout ce que la possibilité d'écrire et de dessiner, en terme combinatoire, me propose, y compris de les mettre dos à dos, et de faire des livres sans images, ou des livres avec uniquement des images", confiait-il ainsi à Mathilde Wagman.

Venu évoquer ses croquis parisiens et italiens dans "La Grande table", en 2015, Emmanuel Guibert se confiait sur ses premières sensations du dessin, qui avaient été pour lui fondatrices :

Tout ça invite à aller chercher dans sa propre préhistoire. J'ai pondu un texte il y a quelques années où je me demandais ce qu'avait été cette expérience de dessinateur entre 0 et 6 ans, et j'essayais de réfléchir de manière très très anecdotique à mes premières sensations du dessin. J'ai dessiné parce que j'ai été comme nous tous très bouleversé et envahi enfant par les images du monde extérieur. J'avais un grand père que j'ai perdu tôt malheureusement dans un accident d'auto, quand j'avais huit ans, mais j'ai des souvenirs très vifs de lui et parmi ceux-là il y avait le fait de se poster tous les deux le soir à Vanves à la fenêtre de son immeuble et de regarder en bas ces supermarchés qui s'appelaient à l'époque "Les Prix Mystère". On les regardait, on regardait les maisons alentour, et en même temps que ce spectacle éblouissant (...), en même temps que les lumières, il y avait les histoires de mon grand-père qui brodait sur les passants... Je crois qu'on tète les images et les histoires en même temps, quand on est tout petits. 

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Nommé Chevalier de l'Ordre national des Arts et des Lettres, Emmanuel Guibert a reçu en 2017 le Prix René Goscinny pour l'ensemble de son oeuvre. Le voilà aujourd'hui suprêmement consacré. 

Blutch : "Emmanuel Guibert, c'est une élégance suprême dans le dessin"

En 2009, Blutch, de son vrai nom Christian Hincker, avait vu son oeuvre être récompensée par le Grand Prix également. A l'annonce de la remise du prix à Emmanuel Guibert, il s'est dit "ravi". Le père du personnage Blotch assure que c'est un très bon choix qui vient récompenser "l'un des plus grands dessinateurs que nous ayons aujourd'hui. C'est une élégance suprême dans le dessin."Il réagit au micro de Tewfik Hakem :

Réaction de Blutch après l'annonce de la remise du Grand Prix Angoulême 2020 à Emmanuel Guibert

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