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Emmanuel Krivine à Radio France : "L'orchestre est une représentation du cosmos"

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Emmanuel Krivine au Festival Berlioz 2007
Emmanuel Krivine au Festival Berlioz 2007
© Maxppp - Hervé COSTE

Le chef d'orchestre Emmanuel Krivine vient d'être nommé directeur musical de l'Orchestre National de France, l'une des formations de Radio France. Il succède à Daniele Gatti. En février 2016, il se confiait sur sa conception de l'orchestre dans l'émission "A voix nue". Entretien à tambour battant.

C'est le premier chef français nommé à l'Orchestre National de France depuis le départ de Jean Martinon, il y a 40 ans. Initialement il était violoniste, mais un accident de voiture a transformé sa carrière. Comme il le racontait en février dans le dernier volet d'une série d''A voix nue", au micro de Lucile Commeaux, Emmanuel Krivine s’est mis à la direction d’orchestre il y a douze ans. Ecoutez-le se confier sur sa conception de l'orchestre, parler du rôle de celui qui le dirige, ou encore de l'excellence des musiciens d'orchestre aujourd'hui :

Emmanuel Krivine dans 'A Voix nue" le 12 février 2016

29 min

En 2004, il formait un ensemble appelé "La Chambre philharmonique", qui joue uniquement (aujourd'hui encore) sur des instruments anciens.

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"Avec les instruments d'époque, on est dans le danger, la vulnérabilité, et ça crée le phrasé tout seul parce que le phrasé se fait par l’instrumentarium. Pas besoin d’appuyer sur les désinences. T’as même pas besoin de dire à quelqu’un ‘Je t’aimE’, ou ‘J’t’aime’, mais ‘Je t’aime’. La désinence se fait toute seule parce que les instruments ne pouvaient pas tenir. Les instruments actuels sont faits pour tenir."

C'est cette expérience "décomplexée" qui, raconte-il, l'a façonné : choix des solistes, sans audition préalable, jeu sur des instruments d’époque, répertoire choisi par les musiciens eux-mêmes... : "J’ai importé tout ça quand je suis avec des orchestres institutionnels" raconte celui pour qui "l’écoute se fédère et ne vient pas du chef, mais d’une ambiance."

"Faire un orchestre dans un pays dont le symbole est le coq, où il y a eu 1789, et où le 21 janvier 1793, on a coupé la tête du roi, où on a zigouillé le père symbolique (…) Maintenant on passe notre vie à tuer le père, du matin au soir dans la société (…) malgré tout ça, dans ce pays, il y a plein de choses qui bougent. Un jeune musicien actuel français sait très bien qu’il ne sera pas toute sa vie dans du Paganini tout seul sur scène, ou du Liszt au piano."

Pour lui, l’orchestre est semblable à une représentation du cosmos : "On peut très bien expliquer à un enfant que le timbalier représente la lune et le chef le soleil… enfin c’est comme ça, c’est un truc trapézoïdal, ou même plutôt triangulaire. C’est tout à fait allégorique." Une raison pour laquelle Emmanuel Krivine conçoit surtout le chef d'orchestre comme une oreille témoin : "Car le chef n’est là que pour témoigner. [Un orchestre ndlr] ça s’écoute tout seul."

"Quand vous êtes devant le Philharmonique de Berlin, vous n’avez pas l’impression de servir à grand-chose. Entre nous vous ne servez à rien. Mais ça ne fait rien : vous vous régalez parce qu’ils jouent magnifiquement. Et d’ailleurs c’est très très bon pour le Narcisse de s’apercevoir qu’il ne sert à rien. Mais les chefs qui prétendront qu’ils servent à quelque chose là-bas, je veux bien les rencontrer."

Pour lui, certains répertoires,  certains compositeurs, peuvent particulièrement se passer de chef d'orchestre. Pas le langage baroque et classique (Mozart, Bach...), tributaire de codes, mais le langage beethovenien par exemple, pour lequel il n'y a "rien à comprendre", car "il s'impose".

"Un chef d’orchestre vous racontera toujours qu’il fait tout. De célèbres collègues actuels racontent que quand ils sont là le son change, ou que quand il ne sont pas là le son change (…) Ce qui n’est pas faux ! Mais bref, ils aiment bien être des démiurges (…) : ‘Le temps s’arrête à moi, je ne suis pas dans le temps cyclique, j’engendre.’"