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Emmanuel Macron : la culture en ligne de fuite

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Emmanuel Macron à l'opéra de Strasbourg, le 31 octobre 2017.
Emmanuel Macron à l'opéra de Strasbourg, le 31 octobre 2017.
© AFP - Christian Hartmann

La filière culturelle qui représente 1,3 million d'emplois attend beaucoup des nouvelles mesures de déconfinement qu'annoncera ce jeudi le Premier ministre. La Covid-19 oblige le président de la République à reconsidérer sa politique culturelle. Cet amoureux des arts et des lettres a déçu.

"Monsieur le président de la République, n'oubliez pas le livre !" Le week-end dernier encore, plus de 600 professionnels du livre demandaient à Emmanuel Macron des mesures d'urgence pour faire face à la crise sanitaire. A commencer par son ancienne ministre de la Culture, Françoise Nyssen ! L'ensemble des secteurs culturels vivent une catastrophe sans précédent. Les pertes se chiffrent déjà en milliards d’euros pour les deux mois de confinement tous arts et industries confondus. Au-delà des conséquences financières, les liens entre les artistes et les Français sont interrogés ainsi que la place et le rôle d'une politique culturelle dans une société désormais entrée sous le régime de la récession. Emmanuel Macron tente de reprendre pied dans ce territoire peu marqué depuis le début du quinquennat. 

Emmanuel Macron, un homme érudit, sensible à la langue et amoureux du "jeu"

Pendant le confinement, Emmanuel Macron s'est replongée dans Les Mémoires d’outre-tombe de François-René de Châteaubriand, a découvert le dernier roman de Leïla Slimani, Le pays des autres, et relu L'affaire Vargas de Fernando Pessoa indique-t-on à l'Elysée. La littérature a toujours été un réflexe pour le chef de l’Etat, qui, depuis l’âge de 5 ans, grâce à sa grand-mère "Manette", côtoie les plus grands auteurs. "J’ai appris chez Colette ce qu’est un chat, ou une fleur, et chez Giono, le vent froid de la Provence et la vérité des caractères. Gide et Cocteau étaient mes compagnons irremplaçables" raconte-t-il dans son livre programmatique Révolution (XO Editions, 2016). La fréquentation de ces écrivains mais aussi des poètes, comme René Char ou Paul Eluard, sont source d’émotions et nourriront même un désir d’écriture qu’Emmanuel Macron traduira dans un roman jamais publié sur le conquistador espagnol Hernán Cortés. Le futur chef de l'Etat est alors en classe préparatoire lettres et sciences sociales, envoyé dans un prestigieux lycée parisien par sa famille pour lui faire oublier celle qui est encore Brigitte Auzière, sa professeure de lycée à Amiens. 

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Avec la philosophie qu’il découvre d’abord avec ses parents, tous deux médecins, puis à l’université de Nanterre après avoir raté "Normale sup'" au côté de celui qui restera son maître, Paul Ricoeur, Emmanuel Macron a deux passions : le piano et l’art dramatique. Son goût du théâtre est indissociable de sa rencontre avec sa future femme, qui le fera jouer pour la première fois au lycée Jésuite La Providence d’Amiens : 

L’écrivain Emmanuel Carrère, qui a réalisé pour le quotidien britannique The Guardian en 2017 un portrait du chef de l’Etat, rapporte que cet amour s’est noué autour de la pièce l’Art de la Comédie réécrite à l’époque par le couple naissant : 

Elle et le jeune Macron sont à la recherche d'une pièce à jouer ensemble. Il y en a une qu'ils aiment, par le dramaturge napolitain Eduardo De Filippo - déjà un choix assez exigeant. Le problème est que la pièce n'a que cinq personnages et qu'il y a 25 élèves dans la classe. Pas de problème : le jeune Macron la réécrit, inventant les 20 rôles manquants. 

Brigitte et Emmanuel Macron partagent aujourd’hui cette passion du "jeu" avec le sociétaire de la Comédie Française Christian Hecq, le comédien Michel Bouquet, le metteur en scène Michel Fau ou encore Jean Marc Dumontet. Ce producteur de spectacles, propriétaire de plusieurs théâtres à Paris, a organisé presque toutes les dernières sorties théâtrales du couple, dont celle du 6 mars dernier alors que les spectacles de plus de 5 000 places étaient déjà interdits à cause du coronavirus. Les Macron s’étaient rendus au théâtre Antoine pour assister à Par le bout du nez, une comédie écrite par Matthieu Delaporte et Alexandre de la Patellière. "C’était comme une mise en abîme, l’histoire d’un président de la République (joué par François-Xavier Demaison) qui vient d’être élu et qui est incapable de prononcer son discours car il est pris d’un tic. Il est obligé de convier l’un des meilleurs psychiatres de Paris (incarné par François Berléand) pour sonder son âme afin de savoir ce qui le rend vulnérable. C’était une soirée privée qui n’était pas à l’agenda et lors de notre dîner, nous avons parlé du vertige du pouvoir" explique cet intime du couple.

Le couple Macron au théâtre Hebertot, le 25 janvier 2016 à Paris . A gauche et au dessus du chef de l'Etat se trouve l'animateur télé et radio Stéphane Bern, l'inspirateur du loto du patrimoine.
Le couple Macron au théâtre Hebertot, le 25 janvier 2016 à Paris . A gauche et au dessus du chef de l'Etat se trouve l'animateur télé et radio Stéphane Bern, l'inspirateur du loto du patrimoine.
© Getty - Bertrand Rindoff Petroff

Sur le plan musical, Emmanuel Macron témoigne de goûts éclectiques : des opéras de Rossini à Léo Ferré, Johnny Hallyday en passant par la jeune scène française comme Clara Luciani, Juliette Armanet ou encore Fela Khuti, l’inventeur de l’afrobeats. Le Président a fait son stage de l’ENA en 2002 à l’ambassade de France à Abuja au Nigeria et a développé pour l’Afrique et ses cultures une inclinaison certaine, comme le révèle son engagement à faire des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique. Quant au piano qu’il a pratiqué pendant dix ans en étant jeune et qui le laisse admirateur de Robert Schumann et de Frantz Liszt, c’est après avoir joué de cet instrument un soir de brouille avec son mentor en politique, l'ancien Président François Hollande, qu’il aurait pour la première fois annoncé à ses proches son intention de se lancer dans la compétition présidentielle.

Un candidat qui promet que chacun sera poussé par la culture pour son "émancipation"

Si l’action se nourrit d’un ensemble de références culturelles, Emmanuel Macron possède pour ainsi dire tous les attendus de l'élite républicaine. Lancé en avril 2016 avec son mouvement en Marche, il se déclare candidat le 16 novembre de cette même année. Novice en politique, l’ancien patron de Bercy n’en a pas moins une stratégie qui vise à bousculer le camp des "progressistes", se situant à gauche comme à droite, avec un projet politique d'"émancipation". "Dans notre société, je veux que chacune et chacun puisse avoir les moyens, justement, de réussir, d’accéder, de sortir de sa condition, y compris sur le plan culturel" avait-il déclaré sur France Culture dans un grand entretien le 27 janvier 2017_._ C’est pourquoi il propose l’accès à l’éducation artistique pour 100% des enfants, l’ouverture plus large des bibliothèques municipales et universitaires en soirée et le week-end et un pass culturel de 500 euros pour tous les adolescents à l’âge de 18 ans financés par l’Etat, les distributeurs et les géants du numérique. "C’est le jeune, c’est l’individu, qui est responsable du choix qui sera le sien. Je ne veux pas le normer, mais c’est celui d’aller à une représentation théâtrale qui parfois n’a jamais été une expérience qu’il a connue, acheter un livre, accéder à une production culturelle" commente Emmanuel Macron au sujet de cette proposition inspirée des années au pouvoir du centriste Matteo Renzi, en Italie. 

Le futur chef de l’Etat se prononce également pour une politique de maintien d’un environnement de création culturelle français et pour une politique européenne afin de mettre à contribution les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). "Le numérique, c’est un nouveau continent (…) Nous ne pouvons pas, dans ce nouveau continent qui s’ouvre, considérer qu’il n’y a aucune forme de règle, aucun devoir, aucun commun en quelque sorte". Le candidat s’était engagé, par ailleurs, à ne pas diminuer le budget du ministère de la Culture et avait brandi la création d'un fonds d’investissement dédié de 200 millions d’euros pour investir dans les industries créatives et culturelles françaises.

Dans la foulée de son programme et de cet entretien, Emmanuel Macron avait suscité beaucoup d’enthousiasme. Un engouement renforcé, une fois élu, par la nomination surprise rue de Valois de l'éditrice Françoise Nyssen. Mais l'Arlésienne, qui découvre l'épreuve du pouvoir et n'est pas une intime du chef de l 'Etat, n'a jamais vraiment su s'imposer face à l'Elysée et, petit à petit, le fossé se creuse avec le monde culturel. La tension est à son comble à l'été 2018 après plusieurs tribunes d'artistes dont une qui dénonce "une politique pensée par un petit cercle de collaborateurs présidentiels qui ne croient plus en l’intérêt de la présence de l’Etat et de son action dans les régions (…) et qui travaillent au démantèlement de l’administration culturelle". 

Le chef de l'Etat déçoit même les fidèles des premières heures comme le fondateur de la loi Mécénat Jean-Jacques Aillagon : "Son élection, comme celle de François Hollande avant lui d’ailleurs, avait créé une attente importante des citoyens et du milieu, qui espérait une accélération des politiques culturelles. Hélas, elle n’a pas eu lieu" se désole-t-il dans Télérama. Tout comme son homologue socialiste Jack Lang, qui, au détour d’une tribune dans Le Monde réclamant un "New Deal" pour la culture, se prononce pour "un état des lieux de la politique culturelle, sans anathème, ni parti pris". 

Un Président et un ministre de la Culture acculés par la crise sanitaire et obligés de reformuler leur politique culturelle

Trois ans après le début du quinquennat, même les plus proches du chef de l’Etat, comme Jean Marc Dumontet, reconnaissent que "la grande action n’a pas décollé", "Ce qui doit être sa grande œuvre, c’est ce pass culture. Mais il est toujours en phase d’expérimentation avec des défauts et sur le reste des sujets, effectivement, on a l’impression qu’il n’est pas très présent alors qu’on attendait beaucoup de lui." Au cœur du confinement, cette absence de l’exécutif s'est amplifiée, mise en mots dans plusieurs tribunes, dont celle du 30 avril dans Le Monde : "Monsieur le Président de la République, lors de sa conférence de presse du 19 avril (discours sur le déconfinement), le Premier ministre, énumérant tous les secteurs d'activité, a oublié le secteur culturel." Une tribune qui aurait fait l'effet d'un électrochoc selon Jean-Marc Dumontet. 

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S’en sont suivies les premières annonces du 6 mai dernier : l’année blanche pour les 100 000 intermittents du spectacle, un fonds d'indemnisation pour les tournages annulés, la possibilité d'accéder au fonds de solidarité pour les TPE de la filière culturelle et ce programme de commandes publiques toujours très mystérieux et sujet à polémique car, à priori, destiné aux moins de 30 ans. 

En parallèle, au ministère de la Culture, Franck Riester s'active pour donner un nouveau souffle au pass culture dont les débuts avaient été chaotiques et dont l'application s'implémente :

Le pass culture se déconfine par Anne Fauquembergue

1 min

Le ministère connaît également une ébullition liée au confinement, née du site "culture chez nous" qui réunit l'offre en ligne des musées et dont la deuxième version se prépare. Mais surtout, la rue de Valois est en train de se restructurer avec la création d’une nouvelle direction de l’éducation artistique et culturelle

"C’est toute l’approche transversale de la culture comme lien de vie. Il y avait déjà eu des tentatives comme une délégation à l’action territoriale mais jamais de direction de la participation à la vie culturelle. C’est une volonté du ministre de montrer que, d’un côté, il travaille vraiment pour les artistes, pour les métiers, pour l’offre, pour le patrimoine mais qu’il a cet intérêt pour le public vu comme non subsidiaire à une offre, qu’il existe en tant que tel. Le droit à la culture doit devenir effectif" explique Noël Corbin, l'inspecteur général des affaires culturelles déjà en charge du plan bibliothèque et qui espère voir sa nouvelle direction apparaître à l'horizon de septembre après la clôture du dialogue social en interne. Cette évolution du ministère ne va toutefois pas assez loin selon Jean-Jacques Aillagon, qui prône un rapprochement plus grand entre les ministères de la Culture et de l'Education nationale "où se trouve le véritable levier de la réussite de cette politique de l'éducation artistique et culturelle qui a toujours été une ritournelle". L'ancien ministre de Jacques Chirac rappelle qu'à l'époque du Front populaire, le radical Jean Zay était à la fois ministre de l'instruction publique et des beaux-arts, tout comme Jack Lang à la tête des deux ministères entre 1992 et 1993. 

Le député insoumis Michel Larive se félicite que l'Etat réinvente l'éducation populaire mais il craint que Franck Riester et Emmanuel Macron ne fassent "la promotion de l’existant, beaucoup de communication et se déchargent sur l’associatif". Depuis son village d’Arrout, en Ariège, ce membre actif de la Commission culture à l'Assemblée nationale met la dernière main à un "manifeste pour une politique culturelle" et signale au passage qu'il n'y a pas de théâtre dans son département mais une Scène nationale qui sert de salle polyvalente pour tous les arts.  Critique sur le "dévoiement" de la loi Mécénat "qui permet aux plus riches de se faire payer ses goûts culturels" par le biais des déductions fiscales, il estime qu'''il faut se remettre en perspective de création et non pas de consommation. L'individu ne se reconnaît que dans le collectif, qui lui-même est un ensemble d'individus qui s'y sont reconnus" explique-t-il rappelant le "devoir de culture" du politique à l'égard des citoyens. Puis revenant, sur les annonces d'Emmanuel Macron du 6 mai dernier, cet ancien organisateur de festivals s'inquiète pour "tous ces artistes qui passeront entre les mailles du filets, ceux qui ne sont pas intermittents du spectacle et qui n'ont pas de numéro de siret comme les illustrateurs de BD, dont certains gagnent moins de 7 000 euros par an." 

A l’Elysée, dans l’urgence de la gestion de crise du nouveau coronavirus, la conseillère culture du Président, Rima Abdul Malak, appréciera, elle qui a sensibilisé le chef de l'Etat à ce "neuvième art" avant le festival d'Angoulême, où il s'est rendu pour la première fois cette année. Mais elle assume Robinson Crusoé, le tigre et la culture de la survie invoquée par Emmanuel Macron lors de sa visioconférence avec douze représentants du milieu artistique. L'ex attachée culturelle de l'ambassade de France à New York, passée par la Mairie de Paris à l'époque Delanoë, orchestre la mise en œuvre de l’année blanche pour les intermittents du spectacle. Elle raconte cette réunion de plus de quatre heures en interministériel pour relever le plafond d'une cinquantaine d'heures qui comptent comme cachet quand ils feront des actions dans des écoles, par exemple, ou dans des prisons. "Ça ne sera pas une obligation" tient-elle à rappeler "mais certains ont très envie de s’engager dès cet été, y compris des théâtres qui d’habitude sont fermés en cette période et qui sont prêts à s’organiser en fonction de ce que seront les règles sanitaires". 

Rima Abdul Malak est la conseillère culture du Président Macron. Elle est invitée en 2013 sur France 2 en tant que directrice des programmes de Clowns Sans Frontières où elle a travaillé 5 ans.
Rima Abdul Malak est la conseillère culture du Président Macron. Elle est invitée en 2013 sur France 2 en tant que directrice des programmes de Clowns Sans Frontières où elle a travaillé 5 ans.
© Maxppp - Frédéric Dugit

Cette quadragénaire franco-libanaise qui accompagne d’habitude le Président dans tous ses déplacements internationaux car "la culture est aussi une bataille économique" raccroche aussi les pièces du puzzle d'une vision encore floue. Elle signale que le projet de cité internationale de la langue française dans la commune de Villers-Cotterêt tenue par le Rassemblement National dans l’Aisne tiendra lieu de grands travaux présidentiels. Puis elle indique le cap du Président : la panthéonisation de l’écrivain Maurice Genevoix, le 11 novembre prochain à Paris. Pour cet événement, le plasticien allemand installé dans le Gard, Anselm Kieffer, et le compositeur de musique contemporaine d’origine alsacienne, Pascal Dusapin, ont été conviés pour une création commune. "Il s'agit d'ancrer l'Histoire dans le mouvement de l'art. Il n’y avait pas eu de commande publique de cette envergure au Panthéon depuis un siècle." conclut-elle.