Emmanuel Négrier : "La crise du coronavirus ne pouvait pas tomber plus mal pour les festivals français"

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Emmanuel Négrier : "La crise du coronavirus ne pouvait pas tomber plus mal pour les festivals français"

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Quelque 4 000 événements sont susceptibles d’être annulés en raison de la crise du nouveau coronavirus, dont 2 640 festivals de musique, estime cette étude.
Quelque 4 000 événements sont susceptibles d’être annulés en raison de la crise du nouveau coronavirus, dont 2 640 festivals de musique, estime cette étude.
© Getty - Michelle Patrick / EyeEm

L'invité de la semaine. 2,3 milliards d’euros au minimum, voilà la facture de l’annulation de presque tous les festivals culturels cet été selon une étude universitaire. Ce désastre économique survient dans un contexte de concurrence exacerbée. Entretien avec le responsable de l’étude, Emmanuel Négrier, chercheur au CNRS.

Emmanuel Négrier

1 min

Y aura-t-il des festivals cet été en France ? Le plan de déconfinement gouvernemental n’interdit pas les événements culturels rassemblant moins de 5 000 personnes. Mais les contraintes sanitaires sont telles que la plupart des "petits festivals" n’auront pas lieu. On s’oriente donc vers une année blanche pour le spectacle vivant. Une équipe de chercheurs emmenée par Emmanuel Négrier a évalué le coût de ces annulations pour l’économie française : entre 2,3 et 2,6 milliards d’euros. L’étude s’intéresse notamment aux festivals musicaux français, déjà fragilisés par les ambitions des géants du secteur comme Live Nation ou AEG. Et les motifs d’inquiétude sont nombreux pour Emmanuel Négrier, docteur en Science politique et directeur de recherche au CNRS. Il dirige à l’Université de Montpellier le CEPEL (Centre d'études politiques de l'Europe latine).

La plupart des festivals prévus cet été en France ont été annulés. Peut-on estimer le nombre d’événements culturels concernés par cette année blanche ?

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On entend par festival un rendez-vous régulier d’une durée d’au moins deux jours et présentant une orientation artistique précise. Chaque année, il y a environ 6 000 festivals en France, dont les deux tiers se déroulent entre avril et août, c’est-à-dire pendant la période concernée par le confinement et le déconfinement progressif. 

Ce sont donc quelque 4 000 événements susceptibles d’être annulés par la crise du coronavirus. Les festivals de musique représentent environ deux tiers de ce chiffre, nous avons évalué leur nombre à 2 640.

Et peut-on évaluer le nombre de spectateurs concernés par ces annulations en se référant aux éditions précédentes ? 

Selon les statistiques du ministère de la Culture sur les pratiques culturelles des Français, 11 millions de personnes fréquentent chaque année les festivals, dont 7,5 millions ceux qui sont consacrés à la musique. Sachant qu’un festivalier peut assister à plusieurs événements, le nombre d’entrées annuelles est estimé à 26,4 millions, dont 18,1 millions pour la musique. On peut considérer que les annulations vont toucher entre 8 et 10 millions de spectateurs.

Le public du festival des Vieilles Charrues le 21 juillet 2019 à Carhaix-Plouguer, dans le Finistère.
Le public du festival des Vieilles Charrues le 21 juillet 2019 à Carhaix-Plouguer, dans le Finistère.
© AFP - Loïc Venance

Le gouvernement n’interdit pas les événements rassemblant moins de 5 000 personnes. Cela signifie-t-il que certains festivals pourront avoir lieu ?

Cette idée de "petits festivals" qui pourraient être maintenus laisse les organisateurs concernés très dubitatifs. Et d'ailleurs, le ministère de la Culture est en train de prévoir un encadrement tellement restrictif de ce type de manifestation que leur maintien est hautement improbable. Autrement dit, je pense qu'il y aura peu d'exceptions à la règle de l'annulation des festivals pendant cette période-là. Tout simplement parce que la dimension festivalière se prête très mal à la distance physique. Un festival, par définition, est le rassemblement de personnes, l'effusion sociale autour de la musique ou autour d'un autre art. Autant de notions contradictoires avec l'idée de mesures barrières. 

En clair, la distanciation sociale recommandée par le gouvernement vous semble définitivement impossible pour un festival, aussi petit soit-il ? 

Oui, elle me paraît impossible. Tout d’abord, je n'aime pas trop cette notion de distanciation sociale parce qu’en l’occurrence elle n'est pas du tout sociale. La distanciation que l'on recommande est simplement physique. Mais dans un festival, c'est bien une effusion sociale qui se joue des distances physiques qui constitue le problème. 

Imaginez un festival mettre en œuvre des mesures de distanciation. Premièrement, ce serait contre-intuitif, contre l'esprit même d’un rassemblement festif. Deuxièmement, cela impliquerait de créer des jauges pour limiter le public : les audiences seraient divisées par deux, trois ou quatre. Or, l’économie d’un festival repose en grande partie sur la billetterie. Dans ces conditions périlleuses, il vaut beaucoup mieux pour le festival et pour l'ensemble de ses acteurs, souvent bénévoles, décider d’une année blanche. Le risque sanitaire est trop grand, cela trahirait l'esprit du festival et cela plongerait son économie dans le rouge. 

Rappelons que selon une enquête de 2016, menée à l’époque par le Centre national des variétés, la Sacem et l’Institut de recherche sur les musiques actuelles, 37% des festivals français ont un budget inférieur à 20 000 euros.

Des comédiens japonais en représentation lors du Festival de théâtre de rue d'Aurillac le 22 août 2018
Des comédiens japonais en représentation lors du Festival de théâtre de rue d'Aurillac le 22 août 2018
© AFP - THIERRY ZOCCOLAN

Selon votre enquête, la facture de l’annulation des festivals en raison du coronavirus serait comprise entre 2,3 et 2,6 milliards d’euros. Comment se décompose cette facture ?

On peut distinguer trois niveaux.

Il y a tout d’abord les retombées économiques négatives directes liées à l'annulation des dépenses du festival. Un festival est un opérateur économique. Mais, petit bémol, pratiquement toutes les collectivités publiques ont décidé de maintenir leurs subventions aux événements annulés. Et ces subventions vont permettre au festival d'assumer un certain nombre de dépenses, par exemple les salaires de leur personnel permanent, les investissements techniques et les contrats passés avec des groupes artistiques avant le confinement.

Il y a ensuite les retombées économiques négatives indirectes. Selon l’enquête SoFest initiée par France Festivals, un festivalier dépense chaque jour en moyenne 53 euros. Ce panier quotidien de 53 euros, il faut bien sûr le multiplier par le nombre d’entrées estimé pour les festivals annulés. Et l’on obtient une estimation de ce manque à gagner lié aux retombées économiques indirectes.

Enfin, il faut tenir compte du fait que les dépenses des festivals et celles des festivaliers engendrent une économie particulière. Par exemple, dans les villes qui accueillent ces événements, les hôteliers et les restaurateurs vont embaucher du personnel supplémentaire pour servir la clientèle festivalière. Pour intégrer ces effets induits, nous appliquons un multiplicateur d’1,5 à l’addition des deux premiers niveaux. Et c’est ainsi que nous arrivons à notre fourchette comprise entre 2,3 et 2,6 milliards de pertes.

Peut-on estimer le nombre d’emplois menacés par les annulations de festival ?

Difficile de donner une estimation précise, car le maintien des subventions préserve sans doute les emplois permanents les plus centraux des festivals, au moins à court terme. Mais l’annulation touche directement les CDD, intermittents ou non, les prestataires, les stagiaires, etc. On peut estimer cet ensemble à environ 30 000 personnes pour les festivals de musique. 

Plus globalement, ces annulations touchent l’activité des personnes salariées ou non. Pensons aux bénévoles par exemple. Si nous regroupons tous ces actifs qui sont au cœur de l’organisation d’un festival plusieurs mois avant l’ouverture, on est autour de 150 000 personnes. 

Quant à l’emploi artistique, il est plus délicat à estimer en termes d’artistes car plusieurs festivals programment les mêmes artistes au cours d’une saison. Mais on dépasse les 100 000 déprogrammations. 

C’est en cela qu’on voit combien les festivals sont à la fois un phénomène social majeur, dans son extrême diversité, mais aussi un opérateur collectif qui compte pour l’emploi artistique.

L'entrée du Théâtre Femina de Bordeaux le 17 mars 2020, premier jour du confinement en France
L'entrée du Théâtre Femina de Bordeaux le 17 mars 2020, premier jour du confinement en France
© AFP - VALENTINO BELLONI / HANS LUCAS

Dans quel contexte économique intervient la crise du coronavirus pour les festivals ?

Au cours des dernières années, les festivals ont dû assumer des augmentations de coûts significatives : coûts artistiques avec l'inflation des cachets, coûts techniques, et coûts de sécurité dans le cadre post-attentats. 

Avec les foules attirées, il y a une image extrêmement positive et populaire des festivals qui laisse penser qu'il s'agit là d'événements extrêmement rentables. 

Or, leur rentabilité est en général médiocre. Et au cours des dernières années, elle s'est tendue à cause de ces augmentations de charges qui n'ont pas été compensées par une augmentation des recettes. Ni du côté des subventions publiques, ni du côté de la billetterie. 

Comment expliquer cette hausse des coûts liés aux festivals ? 

Ce sont les têtes d'affiche : elles sont devenues très chères, voire hors de portée, pour certaines d'entre elles, de festivals pourtant notoires. Prenez par exemple les Eurockéennes de Belfort sur lesquelles nous avons travaillé. Voilà un festival qui a aujourd’hui le plus grand mal à accrocher des têtes d’affiche comme Metallica ou Depeche Mode. 

La grande scène des Eurockéennes de Belfort le 6 juillet 2019 lors du concert de la chanteuse française Aloïse Sauvage
La grande scène des Eurockéennes de Belfort le 6 juillet 2019 lors du concert de la chanteuse française Aloïse Sauvage
© AFP - Sébastien Bozon

Ces poids lourds de la scène rock mondiale sont devenus inaccessibles à certains festivals comme les Eurockéennes ? 

Tout à fait, sauf à se trahir complètement en mettant un argent considérable sur ces affiches. Ce qui reviendrait à négliger les autres groupes qui se produisent sur un festival comme les Eurockéennes, soit une soixantaine de concerts. Depuis la crise de l'économie du disque, les espoirs de gains de la filière musicale se sont reportés sur les festivals et plus généralement sur la musique en public et en direct. Résultat, les festivals sont devenus des cibles évidentes pour certains acteurs du secteur musical comme les sociétés de production, les tourneurs, les éditeurs et tous ceux qui représentent les artistes. 

Quelles sont les ambitions de ces acteurs ?

Il y a aujourd’hui une tendance à la concentration économique autour d'un nombre relativement restreint de grands opérateurs qui font ce qu'on appelle du "360 degrés". Imaginez un artiste : il produit de la valeur en se produisant en salle ou lors d'un festival, en faisant tourner du merchandising (vente de produits dérivés), en entretenant une fan zone sur internet, en étant dans l'édition musicale sur les plateformes, en vendant quand même encore des CD. Ces activités sont traditionnellement fragmentées : il y a des éditeurs de musique, des propriétaires de salles, des patrons de festivals ou des responsables du merchandising. De grands groupes sont en train de racheter ces métiers. On peut citer les américains Live Nation, AEG ou les français Vivendi, Morgane Production ou Fimalac, la société de Marc Ladreit de Lacharrière. 

La crise du coronavirus s’inscrit donc dans un moment difficile pour les festivals français ?

Oui, ces gros opérateurs ne font pas mystère depuis 2-3 ans de leurs ambitions auprès d'un certain nombre de festivals indépendants. Il faut savoir que de toutes les pratiques culturelles, la pratique festivalière est celle qui a le plus augmenté au cours des dix dernières années. Il y a là un filon pour ces grands groupes. D’autant plus que les opérateurs indépendants sont dans une situation de fragilité qui s’est accentuée au cours des dernières années. Cette crise du coronavirus ne pouvait pas tomber plus mal pour les festivals français.

Emmanuel Macron a annoncé mercredi plusieurs mesures pour soutenir le monde la culture, comme la prolongation d'un an des droits des intermittents ou la promesse d'un grand programme de commande publique. Ces mesures sont-elles à la hauteur de la crise selon vous ? 

Premièrement, pour vous répondre, il faudrait que j’aie le chiffrage des annonces d'Emmanuel Macron. Or, ce chiffrage, pour l'instant, on ne l'a pas. 

Deuxièmement, Emmanuel Macron a beaucoup parlé des intermittents du spectacle. Il a moins parlé de certains secteurs économiques de la culture, qui sont également touchés par la crise, et dont on ne connaît pas les mesures d'accompagnement. Je pense au secteur de l'édition qui est véritablement sinistré. Je pense aussi au secteur des librairies, mais également aux arts visuels et aux arts plastiques. 

Troisièmement, pour en revenir au spectacle vivant, les intermittents du spectacle vont certes bénéficier d'une année blanche. C'était leur revendication et il est légitime qu'ils en bénéficient. Néanmoins, l'annulation des festivals ne compromet pas seulement pour ces intermittents et pour tous les créateurs concernés leur rémunération. Elle compromet aussi les rencontres avec des producteurs, des programmateurs, bref des gens susceptibles d'acheter vos productions pour l'année suivante, et même les deux, trois années qui suivent le festival 2020 manquant.

Autrement dit, l'effet de l'annulation n'est pas un effet de court terme. C'est un effet de moyen, voire de long terme. Ce qui aura manqué cette année ne va pas se retrouver automatiquement l'année suivante, ou ne sera pas compensé par le seul statut de l’intermittent. J’insiste sur ce point pour montrer le décalage qui existe entre les propositions que fait Emmanuel Macron sous la pression des principaux intéressés et la réalité de l'économie du spectacle vivant. 

Il est clair que ces mesures, si elles satisfont à des revendications immédiates, ne permettent pas du tout d'envisager l’avenir du monde du spectacle durement éprouvé par la crise du coronavirus.

Dernière question, il y a cette déclaration d'Emmanuel Macron, qui dit qu'il veut faire de l'été 2020 un été "apprenant et culturel", pour compenser l'annulation de nombreux événements. Qu'en pensez-vous ?

On en apprend tous les jours. Oui, effectivement, pour le milieu culturel, c'est un temps de réflexion. Le choc culturel du coronavirus est d’abord un choc réflexif pour tous les acteurs de la culture qui se retrouvent privés d'activité. C'est une interrogation sur les conditions dans lesquelles ils ont jusqu'à présent exercé cette activité, et c’est peut-être une angoisse terrible sur les conditions dans lesquelles leur place dans la société peut être maintenue et redémarrer après le coronavirus. 

Il y a un deuxième choc qui est le choc d'inventivité dont a parlé Emmanuel Macron. Le choc d'inventivité, ce sont toutes les mesures mises en place pour continuer d'exister malgré tout dans le domaine de la culture. C'est notamment l'utilisation des outils numériques. Moi-même qui vous parle, j'ai fait l'expérience de participer à une pièce de théâtre autrichienne où le public était à distance, tout en étant associé à la création de la performance. C’est quelque chose que je n'aurais peut-être jamais fait s'il n'y avait pas eu le coronavirus. J'apprends donc à utiliser des instruments distanciels qui ont des effets sociaux qui ne sont pas inintéressants à étudier. 

Et puis, il y a un troisième choc, qui est le choc herméneutique. Quel est le sens d'une politique culturelle dans le monde d’aujourd’hui ? Ce sont des grandes phrases, je vous l'accorde. Mais très concrètement, cette question renvoie à la négociation acharnée entre un vice-président régional en charge de la culture et son homologue à l'économie. Il doit se battre pour justifier l'importance d'une politique culturelle en soi, pour poursuivre des buts qui touchent à d'autres secteurs : le social, l’éducatif, l'urbanisme ou l'architecture urbaine par exemple. En résumé, la culture, c'est aussi un levier pour poursuivre des buts d'intérêt général dans la société contemporaine.