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Emmanuelle Charpentier : "Tout provient de la science et il est très important de pouvoir la dynamiser"

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Emmanuelle Charpentier, ce lundi 7 décembre 2020 à Berlin, lors de la remise de son Prix Nobel par Per Anders Thöresson, ambassadeur de Suède en Allemagne. A gauche, Anja Karliczek, la ministre fédérale allemande de l'Éducation et de la Recherche.
Emmanuelle Charpentier, ce lundi 7 décembre 2020 à Berlin, lors de la remise de son Prix Nobel par Per Anders Thöresson, ambassadeur de Suède en Allemagne. A gauche, Anja Karliczek, la ministre fédérale allemande de l'Éducation et de la Recherche.
© Radio France - Ludovic Piedtenu

Entretien. Loin de Stockholm et d'Oslo, les cérémonies de remise des prix Nobel 2020 ont débuté. Chaque lauréat y a droit dans son pays de résidence, Covid-19 oblige. Ainsi ce lundi soir, à Berlin, la microbiologiste française Emmanuelle Charpentier, co-distinguée en chimie. Elle nous a accordé un moment rare.

Traditionnellement, les lauréats des Prix Nobel voyagent en Suède ou en Norvège pour recevoir la prestigieuse récompense. Mais la pandémie bouleverse cette année la cérémonie. Elle sera à suivre sur internet à partir de 13h (heure de Paris) ce jeudi 10 décembre. Et dès hier soir, la Française Emmanuelle Charpentier, Prix Nobel de Chimie avec l’Américaine Jennifer Doudna pour leur découverte des "ciseaux moléculaires", a reçu sa médaille et son diplôme à Berlin où elle travaille et gère un laboratoire de recherche.

Emmanuelle Charpentier a répondu en exclusivité pour France Culture à Ludovic Piedtenu, notre correspondant à Berlin.

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Entretien exclusif avec Emmanuelle Charpentier ce lundi soir à Berlin. Par Ludovic Piedtenu

10 min

Quel est votre rapport aux médias, en particulier depuis votre Nobel ?

Je suis assez discrète dans les médias français parce que je voudrais aussi faire mon travail. J'ai beaucoup de responsabilités et j'ai un institut à Berlin dont je dois m'occuper. Il s'agit d'un nouvel institut que j'ai mis en place, et cela demande beaucoup de travail. Mes étudiants et mes jeunes scientifiques ne me voient pas donc c'est un petit peu problématique parce que j'estime que je dois aussi faire mon travail de scientifique. 

Bien sûr, je dois faire des choix et je n'ai pas toujours le temps de répondre à tous les médias. Mais j'ai été énormément présente. Je pense que j'ai dû donner plus de 500 interviews et entre les "speech", les lectures, les interviews, j'ai compté et je pense être à plus de 1 000 ces six dernières années, donc c'est énorme. 

Maintenant, j'ai appris à ne pas être timide avec les médias. Je ne pense pas être quelqu'un qui communique, disons comme les journalistes le voudraient. Ils ont besoin de phrases très courtes et j'ai tendance à faire des phrases longues, j'ai tendance à vouloir disserter sur la question qu'on me pose. Mais je pense que c'est le problème de tous les scientifiques. Maintenant, c'est un peu le problème de la communication. C'est intéressant de pouvoir communiquer rapidement. C'est intéressant d'avoir des informations rapides. Je pense qu'on est tous très heureux d'avoir cette nouvelle communication rapide et efficace. Mais on manque de communication qui prenne le temps d'approfondir des sujets. C'est pour cela que j'écoute beaucoup France Culture et France Inter. Ce sont mes deux stations de radio privilégiées.

Vous dites des interviews, j'en ai donné des milliers quasiment et des prix aussi, vous en avez reçu sans doute des centaines. Celui-ci a quoi de particulier, ce prix Nobel ?

Je dois être à l'heure actuelle entre 95 et 100 distinctions, que ce soit Honorary Doctoral Degree ou alors Prix, Award, décoration. Celui-ci, c'est le plus prestigieux. Le prix Nobel est le plus connu du public. Disons le prix que le public reconnaît le plus en tant que prix qui permet vraiment de reconnaître la recherche fondamentale.

La co-lauréate et son prix. Emmanuelle Charpentier est la troisième Française primée par un Nobel de chimie.
La co-lauréate et son prix. Emmanuelle Charpentier est la troisième Française primée par un Nobel de chimie.
© Radio France - Ludovic Piedtenu

Ce Nobel de chimie est remis à deux femmes, à vous et votre collègue américaine Jennifer Doudna. Il n'a pas été remis très souvent à des femmes, il faut le dire !

Oui, c'est vrai, très peu de femmes ont reçu le prix Nobel. Ce qui est intéressant avec le fait que Jennifer Doudna et moi-même avons reçu le prix cette année, c'est que cela reflète ce qui se passe en science à l'heure actuelle. C'est peut-être un prix donné huit ans après la deuxième publication à l'origine de cette distinction, donc c'est assez récent. 

Mais je pense que cela reflète ce qui se passe à l'heure actuelle : la recherche est une recherche où les collaborations sont très importantes, les coopérations entre les différents scientifiques et le fait qu'il y a maintenant, en effet, des femmes chefs de laboratoire. J'espère que cela continuera. Je crains un peu, j'ai l'impression que cela diminue un petit peu. Le fait que le prix Nobel soit remis cette année à deux femmes devrait donc permettre à certaines jeunes filles de considérer la recherche. Les prix ne doivent pas être un but en soi, mais cela permet quand même de donner à des jeunes filles une image de la science qui n'est pas uniquement masculine, mais qui est aussi féminine.

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Quand vous avez grandi en banlieue parisienne, vous vous imaginiez un jour atteindre ce niveau-là ?

Non je ne m'imaginais pas venant du sud de Paris qu'un jour je serai prix Nobel. Je pense que j'étais probablement intéressée par une vie qui serait unique ou du moins qui serait mon propre chemin avec mes propres décisions et peut-être de me distinguer parce que j'aurais fait mes propres choix.

Avoir envie de découvrir quelque chose, il y avait cette idée-là ?

Oui, bien sûr. L'envie de découvrir quelque chose, oui. Enfin, cela part, disons, de quelque chose que je peux citer. Ma plus grande sœur est entrée à l'université lorsque j'avais 6, 7 ans à peu près et le fait de voir ma sœur aller à l'université, très rapidement, je voulais aussi aller à l'université. J'avais compris que c'était très intéressant. En effet, en tant qu'adulte, on pouvait continuer à étudier, on pouvait apprendre à transmettre la connaissance, on pouvait faire de la recherche. Je trouvais que c'était très intéressant. On pouvait être à l'école toute sa vie et je pense que c'est ça qui m'a aussi motivée. La possibilité de faire un travail intellectuel de façon libre, c'est un luxe. Et ça, je l'ai très rapidement compris.

Être dans la recherche aussi, c'est une façon d'être à l'école toute sa vie ?

Oui, la recherche est une école. C'est être à l'école toute sa vie aussi parce que c'est devenu un métier aussi très intéressant parce que c'est multidisciplinaire. On travaille avec beaucoup de chercheurs du monde entier. On apprend à connaître des gens scientifiques exceptionnels, comme moi j'ai connu des gens scientifiques exceptionnels en France qui m'ont sûrement motivée. 

Et puis, c'est la possibilité de transmettre la connaissance à une nouvelle génération, de travailler avec des jeunes, c'est très enrichissant, des jeunes du monde entier, on apprend beaucoup de choses. C'est une école pour soi-même, une école pour les autres, une école pour la recherche, une école pour la connaissance. Donc, c'est très intéressant.

Avec cette pandémie, nos sociétés aujourd'hui n’ont peut-être jamais été autant en connexion avec le travail des scientifiques. Cela vous évoque quoi ?

Ce qui est très intéressant avec ce qui s'est passé, c'est qu'en effet le public se rend compte qu'il y a beaucoup de scientifiques qui travaillent de façon acharnée pour faire évoluer la médecine. Si on regarde cinquante ans auparavant, la médecine a tellement évolué, il y a tellement de nouveaux traitements. Tout le côté technologique de la médecine, qui est très important, est aussi à remarquer. Ainsi que ce qui se passe avec ce vaccin. Un vaccin met neuf à dix ans avant d'être pouvoir être mis sur le marché et là, il est important que le public puisse se rendre compte qu'en effet, avec cette situation là, un vaccin a été développé en l'espace d'un an. 

C'est aussi très important car cela permet de peut-être dynamiser tous les systèmes de régulation en place pour pouvoir mettre aussi plus rapidement sur le marché des traitements pour le cancer. C'est aussi une leçon pour tout le système de régulation qui est très important pour pouvoir mettre en place des médicaments et de nouvelles stratégies médicales en place de façon "safe" (sûre). Mais il est vrai qu'il y a beaucoup de bureaucratie aussi derrière. Et donc j'ai l'impression que la Covid peut démontrer qu'on peut aussi simplifier certaines étapes, en cas d'urgence en tout cas.

Quels autres enseignements tirez-vous aussi de cette époque-là ?

Tout cela m'évoque le fait que je pense que tout le monde se rend compte à quel point les relations sont importantes. En tout cas, moi, je dirige un laboratoire et je vois que je suis très malheureuse pour mes étudiants et mes post-doc qui n'ont pas la possibilité d'interagir de façon sociale, que c'est très important dans la science. C'est un travail d'équipe. C'est un travail de collaboration aussi avec d'autres équipes. Cela demande beaucoup d'interaction, beaucoup de discussions et c'est important de pouvoir voir les gens, de pouvoir interagir avec les gens. Avec le masque ou sur des sessions vidéo, ce n'est pas la même chose et je pense que c'est très compliqué pour les jeunes à l'heure actuelle. 

Pour nous, on pense probablement que c'est un petit peu étrange, mais à un moment ou à un autre, on aura oublié. Mais je pense que pour la jeune génération, c'est compliqué. J'espère en tout cas que cela permettra à la jeune génération de comprendre qu'il est important de considérer une carrière dans la science. Et pour les politiciens et toutes les personnes qui prennent des décisions de comprendre que la recherche fondamentale est à l'origine de toutes les technologies. Dans le monde dans lequel on vit à l'heure actuelle, tout provient de la science et il est très important de pouvoir dynamiser ce champ. Parce que, en tout cas, je vois beaucoup de jeunes qui sont moins attirés par la médecine, par la science, parce que cela devient de moins en moins attractif pour eux. 

Il est très important de revaloriser tous les métiers autour de l'éducation, de la recherche, tous les centres hospitaliers, c'est un peu la leçon qu'on peut tirer, en tout cas de comprendre qu'il est très important de valoriser ces métiers. L'être humain est heureux si l'être humain a une bonne santé et de bonnes conditions de vie. Et tout cela vient par l'éducation et la science, c'est pour cela que c'est primordial. 

Avec la collaboration d'Eric Chaverou