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En 10 ans, comment la téléréalité s'est emparée du petit écran

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Loft Story a déchaîné les passions
Loft Story a déchaîné les passions
© Reuters - John Schults

Loft Story a déchaîné les passions John Schults © Reuters

Ce soir là, ils sont 5 millions à avoir les yeux rivés sur Loana, Jean-Edouard, Steevy et leurs compagnons de galère. Nous sommes le 26 avril 2001 et Loft Story, première émission de téléréalité française, adaptation du Big Brother néérlandais, ouvre ses portes. Ou plutôt les ferme, sur 11 candidats "lofteurs". Premiers cobayes, ils vont vivre sous l'oeil des caméras pendant 9 semaines.

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Les curieux vont regarder, les intellectuels vont contester le concept et crier au voyeurisme institutionalisé et le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel va exiger quelques modifications du programme. C'est une nouveauté télévisuelle, offerte par Endemol pour M6, qui consacre la médiatisation du vide. Les candidats, filmés 24h sur 24, privés de toute occupation intellectuelle, vont donc tuer le temps comme ils le peuvent. La France entière assiste à leurs discussions pour le moins dénuées d'intérêt, leurs séances de bronzage interminables dans leur loft en plastique de la Plaine-Saint-Denis (banlieue parisienne), et à des moments de débauches malheureusement mémorables.

Le succès est là. M6, qui n'est alors qu'une petite chaîne qui monte, n'avait pas prévu un tel engouement pour son programme. En prenant les devants de la téléréalité, elle vole la vedette à TF1 la grande. La Une est prise de court, elle ne sortira sa première téléréalité que quelques mois plus tard, en août 2001, avec une sorte de Robinson Crusoé à la sauce sadique, Koh-Lanta .

En 10 ans, la téléréalité a pris une multitude de formes, ses producteurs ont imaginé des myriades de concepts, et les audiences ont été plus ou moins toujours au rendez-vous. Retour sur les évolutions de la téléréalité et les changements qu'elle a induits dans le paysage audiovisuel français.

François Jost Julia Vergely © Radio France

François Jost est sociologue , il dirige le centre d’étude sur les images et les sons médiatiques à l’Université Sorbonne-Nouvelle à Paris. Il a très vite senti l'importance qu'allait prendre la téléréalité sur nos écrans. Il revient sur les raisons de l'engouement pour Loft Story en 2001.

Pour lui, le succès est dû aux pouvoirs qui étaient donnés aux téléspectateurs. Un succès qui a eu pour paradoxe la contestation du programme par les élites :


Un public voyeur et surpuissant qui assouvit donc ses plus viles passions à travers la petite lucarne, c'est comme cela que beaucoup voient le téléspectateur du Loft. Patrick Le Lay, alors patron de TF1, vexé de se faire doubler par M6, qualifiera le programme de " pornographie télévisuelle ". On sait pourtant ce que la chaîne a produit par la suite, des émissions bien plus moralement contestables. François Jost :

Virginie Spies
Virginie Spies
© Radio France

Virginie Spies ©Radio France

Après le succès du Loft, toutes les chaînes se sont donc mises à la téléréalité. Virginie Spies est sémiologue , maître de conférence à l'Université d'Avignon, auteure du Semioblog, elle revient sur 10 ans de productions télévisuelles : une évolution des téléréalités d'enfermement aux téléréalités de coaching. Les candidats de ces émissions ont eux aussi changé. **Virgine Spies ** :


Aujourd'hui, le genre téléréalité a comme contaminé toute la télé. Les programmes sont envahis de ce culte de l'intime. Même les émissions politiques ont compris qu'elles devaient se servir des bonnes recettes du divertissement pour plaire. Le succès de la téléréalité a d'ailleurs conduit à la peopolisation de la classe politique. Virginie Spies :


La téléréalité reste l'exposition lissée et policée d'un mensonge.** Philippe Bartherotte est écrivain** , il a travaillé plusieurs années sur des plateaux de téléréalité, de l'*Ile de la tentation * à Pékin Express ,il a vu l'envers du décor. Des maltraitances des candidats, des exigences de producteurs aux techniques de manupilation mentale, il raconte tout ce qu'il a vu et vécu au cours des différents tournages dans un livre, La tentation d'une île , paru aux éditions Jacob Duvernet. Aujourd'hui, il explique ce qui l'a poussé à écrire ce livre et à dénoncer les agissements des producteurs. Philippe Bartherotte :


Philippe Bartherotte publie cette année un roman-réalité, *Sugar Baby, * aux éditions Arkhe, dans lequel il continue de dénoncer selon lui l'ultra violence de notre société.

Quel est l'avenir de la téléréalité ?
Les concepts vont de plus en plus loin, n'échappant pas aux accidents industriels (comme avec le navrant "Dilemne " de W9, sorte de Loft Story en bien plus dégradant). Le dernier en date est l'échec retentissant de Carré Vip sur TF1. Le concept était de faire une sorte de course à la célébrité entre d'anciens candidats de téléréalité et des nouveaux aspirants people. François Jost analyse les raisons de cet échec :


Pour Virginie Spies , la France devrait être prémunie contre les concepts les plus abjects, pour la bonne et simple raison que les annonceurs, nerf de la guerre de ces émissions, se désolidarisent quand un concept est trop dégradant :


Malgré toutes les critiques faites à son encontre, la téléréalité fascine toujours autant un public qui en redemande. Le genre n'est donc pas prêt de disparaître de nos écrans.