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En 1945, les premières femmes élues maires en France

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Dès 1945, plusieurs femmes ont été élues maire en France. À Échigey, en Côte-d'Or, c'est même l'intégralité du conseil municipal qui était composé de femmes (Échigey, 1946-1947)
Dès 1945, plusieurs femmes ont été élues maire en France. À Échigey, en Côte-d'Or, c'est même l'intégralité du conseil municipal qui était composé de femmes (Échigey, 1946-1947)
- © Gaston Paris / Roger-Viollet

Elles s’appelaient Odette Roux, Pierrette Petitot ou encore Suzanne Ploux. Elles comptent parmi les premières femmes élues maires en France, au lendemain de la guerre. Avant elles, quelques rares femmes avaient ouvert la voie à la vie d’élue, comme Joséphine Pencalet en 1925.

Aujourd'hui, les femmes ne représentent que 17% des maires en France. Une lente évolution quand on sait que dès l'obtention du droit de vote, des femmes ont été élues à la tête de leur commune. En 1945, la France sort tout juste de la guerre et des élections municipales sont organisées. Les femmes votent pour la première fois. Certaines se présentent également sur les listes électorales, souvent engagées dans la Résistance durant la guerre. Beaucoup d’hommes ne sont pas encore rentrés des camps de prisonniers et la participation des femmes à ces élections est massive, parfois aussi importante que celle des hommes (ce qui ne sera plus le cas ensuite). Électrices mais également éligibles, des femmes deviennent ainsi maires de différentes communes en France. La liste ne peut être exhaustive car, comme l’expliquait Le Figaro dans un article du 12 juin 1995, "les statistiques du ministère de l’Intérieur ne commencent à recenser les femmes élues qu’en 1947". Difficile donc de savoir combien de femmes précisément ont été désignées maires en 1945. Nous avons retrouvé les noms de 17 d’entre elles dans divers articles d’archives : Odette Roux (Sables-d’Olonne, Vendée), Pierrette Petitot (Villetaneuse, Seine-Saint-Denis), Josèphe Jacquiot (Montgeron, Essonne), Suzanne Ploux (Saint-Ségal, Finistère), Germaine Marquer (Bruz, Ille-et-Vilaine), Geneviève Quesson (Saint-Laurent-de-la-Plaine, Maine-et-Loire) , Fortunée Boucq (Bachy, Nord), Marie Roche (Lisses, Essonne), Jeanne Berthelé (Ouessant, Finistère), Célina Roye (Saint-Omer, Pas-de-Calais) , Marie Digoy (Saint-Renan, Finistère), Berthe Grelinger (Rungis, Val-de-Marne), Charlotte Célérié (Les Clayes-sous-Bois, Yvelines), Germaine Duez (Lillers, Pas-de-Calais), Marie Giraud (Marcols-les-Eaux, Ardèche), Thérèse Maguin (Reuilly, Indre), Madeleine Ainoc (Echigey, Côte-d’Or, où le conseil municipal était d’ailleurs exclusivement composé de femmes). D’après l’AFP, les estimations du nombre de femmes conseillères municipales en 1945 sont de 3%. Avant cette date, quelques tentatives d’élections ont eu lieu : Joséphine Pencalet a par exemple été élue au conseil municipal de Douarnenez en 1925. 

Odette Roux, une communiste engagée, maire des Sables-d’Olonne pendant deux ans

Odette Roux a été la première femme à être élue maire d'une sous-préfecture en France, ici lors de son mandat entre 1945 et 1947
Odette Roux a été la première femme à être élue maire d'une sous-préfecture en France, ici lors de son mandat entre 1945 et 1947
- Coll. Archives municipales des Sables-d'Olonne

Elle est devenue la première femme maire d’une sous-préfecture en France. En 1945, Odette Roux n’a que 27 ans. Institutrice, elle s’intéresse de près à ce qui "se passe dans le monde" témoigne aujourd’hui sa fille, Line Roux, âgée de 77 ans. Inscrite au syndicat des instituteurs et aux Jeunesses socialistes dès qu’elle commence à travailler en 1936, son engagement continue de se forger lorsqu’elle rencontre son mari, Alfred, un peu plus âgé qu’elle et lui aussi adhérent au syndicat des instituteurs et responsable des Jeunesses communistes aux Sables-d’Olonne.

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"Il y avait un sens de l’engagement mais ma mère disait aussi souvent que c’étaient les événements qui faisaient les parcours, les hommes", raconte Line Roux. Début 1941, Odette Roux et son mari entrent tous deux dans la Résistance. Arrêtés en mars 1943, Alfred Roux est exécuté en juin. Odette Roux, qui a été libérée, entre dans la clandestinité jusqu’à la Libération. En 1944, les institutions sont entièrement renouvelées et le préfet de Vendée nomme Odette Roux au conseil municipal des Sables-d’Olonne, "en remerciement de son action pendant la Résistance", explique sa fille. "Tous me paraissaient très vieux et je me demandais ce que je venais faire là-dedans" confiait Odette Roux au journal l’Humanité le 21 mai 2005.

Quelques mois plus tard, au printemps 1945, "avec quelques amis résistants, socialistes, communistes, radicaux, ils constituent une liste pour les futures échéances municipales. Ils se trouvent qu’ils obtiennent la majorité. Ce qui était quand même quelque chose d’énorme ! Si le littoral et les Sables-d’Olonne ont toujours été républicains, on est quand même dans un département qui est fortement catholique et conservateur. C’était donc un petit peu une surprise. Puis ma mère est élue maire. Elle a 27 ans, elle est veuve et mère d’une petite fille de trois ans, ce n’est quand même pas banal !__" Line Roux raconte que sa mère n’avait pas du tout projeté de s’investir en politique.

Compte-rendu du Conseil municipal ayant élu Odette Roux maire des Sables-d'Olonne en 1945
Compte-rendu du Conseil municipal ayant élu Odette Roux maire des Sables-d'Olonne en 1945
- Coll. Archives municipales des Sables-d'Olonne

C’est quand le préfet l’a désignée au conseil municipal qu’elle a commencé à s’intéresser aux affaires locales. C’est quelqu’un qui n’a jamais reculé devant ses responsabilités donc elle a accepté. Et lorsque le conseil municipal s’est réuni, tous se sont portés sur elle car elle avait cette aura de la Résistance et c’était une personnalité assez affirmée. Donc elle a accepté et elle est devenue la première femme maire en France d’une ville de sous-préfecture.                                                  
Line Roux au sujet de sa mère Odette Roux

Si à l’époque Odette Roux n’avait pas conscience d’être l’une des rares femmes à ce poste en France, elle disait tout de même avoir "conscience qu’il fallait réussir, car à travers moi, c’était la capacité des femmes à prendre leur part dans la vie civile et politique que l’on jugeait." Durant ses deux années de mandat, les missions à relever sont importantes : "Les Allemands avaient détruit toutes les installations portuaires, les jetées, avant leur départ. La plage était recouverte de barbelés. Il fallait très vite permettre à la population de se nourrir à nouveau. Il fallait permettre aux estivants de pouvoir revenir sur la plage à la prochaine saison car la ville vivait aussi de cela."

Une affiche municipale datant de 1947 et invitant la population à assister à une réunion en présence de la maire, Odette Roux
Une affiche municipale datant de 1947 et invitant la population à assister à une réunion en présence de la maire, Odette Roux
- Coll. Archives municipales des Sables-d'Olonne

Un document fourni par les Archives municipales des Sables-d’Olonne recense les actions entreprises lors du mandat d’Odette Roux. Parmi elles, la création d’un collège aux Sables-d’Olonne, un programme d’entretien des chaussées des quais du port, l’achat d’une ambulance, la remise en état des chaussées, le transfert du lycée dans les locaux d’une ancienne caserne… Sa fille se souvient d’une anecdote au sujet du transfert de ce lycée, qui était auparavant une caserne. Lors d’une réunion ministérielle à Paris à laquelle elle assiste avec l’architecte de la ville, les responsables militaires discutent du sort de cette caserne. Puis ils disent "Nous aviserons le maire de notre décision. Ma mère s’est alors levée et s’est exclamée ‘Je suis le maire des Sables-d’Olonne et je veux une réponse tout de suite !’ Elle était comme cela, il fallait que les choses avancent. Puis elle a eu sa réponse positive pour transférer le lycée."

Après ce mandat, Odette Roux a à nouveau été candidate, à de multiples reprises, pour les élections municipales mais aussi départementales et législatives. Elle n’est restée "que" conseillère municipale jusqu’en 1959, avant de prendre sa retraite en 1972 et de prendre du recul par rapport à la vie politique. Mais elle est restée très engagée tout au long de sa vie, notamment pour les femmes, elle a été pendant deux ans déléguée de la France à la Fédération internationale des femmes, à Berlin.   

Suzanne Ploux, fondatrice de la commune de Pont-de-Buis et maire gaulliste pendant près de trente ans

Suzanne Ploux est restée à la tête de Pont-de-Buis de 1945 à 1974
Suzanne Ploux est restée à la tête de Pont-de-Buis de 1945 à 1974
- Assemblée nationale 2020

Suzanne Ploux a eu une longue carrière politique. Maire dès 1945, elle est devenue conseillère générale en 1955 puis députée en 1962 avant d’être nommée secrétaire d’État auprès du ministre de l’Éducation nationale sous le gouvernement de Pierre Messmer, en 1973. En 1945, à 37 ans, "elle est candidate dans la petite commune rurale de Saint-Ségal", explique Anne Gouerou, actuellement conseillère municipale écologiste à Quimper, journaliste et autrice d’un documentaire sur Suzanne Ploux et Joséphine Pencalet, deux figures politiques du Finistère. Pendant la guerre, elle s’est engagée avec son mari dans la Résistance, au sein du réseau Johnny (un réseau de résistants bretons). "C’est une femme courageuse dans ce qu’elle a fait, ce qui lui donne aussi une légitimité lorsqu’elle se présente. Elle avait eu un véritable engagement pendant la guerre", ajoute la documentariste. 

Dans l’un des quartiers de Saint-Ségal, à Pont-de-Buis, se trouve une poudrerie (une usine où l’on fabriquait de la poudre). Suzanne Ploux était la femme du directeur de cette usine. "Dans son programme, elle proposait que Pont-de-Buis devienne une commune autonome, séparée de Saint-Ségal__, afin que l’on s’occupe mieux des affaires des ouvriers et des ouvrières et des enfants qui y vivent", détaille Anne Gouerou. Car à l’époque, dans la commune où les agriculteurs sont majoritaires et sont traditionnellement élus, ils s'occupent davantage de Saint-Ségal, tandis  que les enfants de Pont-de-Buis sont plutôt mal lotis. Suzanne Ploux crée donc une liste et est élue maire de Saint-Ségal. Pont-de-Buis devient une commune autonome en 1949. Gaulliste, Suzanne Ploux reste à la tête de la municipalité jusqu’en 1974. Dans le magazine municipal de l’hiver 2015-2016, il est écrit que durant ses différents mandats, Suzanne Ploux a permis à des entreprises de s’installer dans la commune, comme "les téléphone Depaepe (ancêtre de Novatech)". La poste et la première mairie, divers lotissements ont été construits lorsqu’elle était à la tête de la municipalité.

"Lorsque la poudrerie a connu des problèmes économiques, raconte Anne Gouerou, elle a monté dans sa commune en y investissant aussi ses propres deniers, une endiverie, pour donner du travail pour les femmes, notamment." Très engagée pour sa commune, elle devient par la suite conseillère générale puis députée. "Elle est très à l’aise dans ce milieu d’hommes mais elle mesure à quel point il n’y a pas de cadeau pour les femmes. Une femme doit toujours être meilleure dans ses dossiers, irréprochable dans tout. Elle a une conscience très forte du fait que tout est plus difficile parce qu’elle est une femme". 

C’était une femme bourgeoise, très classique, qui à l’époque ne s’habillait qu’en jupe ou en robe. Mais un jour, raconte sa fille, elle décide d’acheter un pantalon de velours noir et se rend ainsi à l’Assemblée nationale. Elle est alors arrêtée par les huissiers de l’Assemblée qui lui interdisent l’entrée car le port du pantalon n’est pas autorisé pour les femmes ! Mais elle a tenu tête et est rentrée en pantalon dans l’hémicycle !                                
Anne Gouerou, autrice d’un documentaire sur Suzanne Ploux

Elle quitte le gouvernement suite à un remaniement ministériel et elle se retire de la vie politique. Aujourd’hui, la journaliste Anne Gouerou constate l'invisibilité de Suzanne Ploux dans la commune qu'elle a fondée : aucun édifice de la commune de Pont-de-Buis ne porte son nom, "ni école, ni bibliothèque, ni centre culturel, sportif ou social." Juste un "minuscule square ".     

Pierrette Petitot, à la tête de Villetaneuse trente-deux années consécutives

Pierrette Petitot a été élue maire de Villetaneuse en 1945 et l'est restée jusqu'en 1977
Pierrette Petitot a été élue maire de Villetaneuse en 1945 et l'est restée jusqu'en 1977
- DR / Mémoires d'Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis

Dans un article de l’Humanité daté du 11 octobre 1947, Pierrette Petitot est présentée comme "une maman mais aussi une des plus jeunes maires de France". Elle a alors 30 ans et est maire de Villetaneuse, en Seine-Saint-Denis, depuis deux ans. Une semaine avant de nouvelles échéances électorales, le quotidien écrit (sans aucune objectivité !) : "Depuis son élection, la population de Villetaneuse a fait confiance à notre Parti que Pierrette Petitot représente si dignement. Le nombre de nos voix n’a cessé d’augmenter depuis 1945. Et, le 19 octobre, Pierrette sera triomphalement réélue, avec sa liste toute entière." Et Pierrette Petitot le sera effectivement, jusqu’en 1977. Dans une interview réalisée par le CNRS en 2008, Pierrette Petitot retrace cet engagement et cette carrière politique qu’elle n’avait pas prévu d’embrasser, elle qui a commencé à travailler dans une usine de chocolat à l’âge de 13 ans.

Elle se marie à 20 ans avec le responsable syndical CGT de la branche de chocolaterie/biscuiterie de 11 ans son aîné. Elle qui a "toujours été une militante de gauche" adhère, en même temps que son mari, au Parti communiste. Pendant la guerre, de nombreux hommes étant prisonniers, un voisin lui propose un travail à la mairie. Engagée dans la Résistance, elle venait en aide aux femmes de déportés en se procurant des tickets de pain pour les leur donner. À la fin de la guerre, de nouvelles élections sont convoquées. "Un jour, raconte-t-elle, je reçois un coup de fil d’un responsable du Parti communiste, un avocat de Paris, qui m’avait trouvée. On ne devient pas élu parce qu’on le cherche, c’est parce qu’on est militant et à une époque, il s’est trouvé que j’étais là."

J’ai fait partie du Comité de libération. C’est un peu pour cela que j’ai été maire. Les hommes étaient tous partis et n’étaient pas encore rentrés à l’époque. C’était le cas de mon mari. J’avais toujours été dans un milieu militant. Mon père était militant à l’usine, mon mari également avant d’être prisonnier. J’étais jeune, on avait la volonté. Je n’ai pas hésité. Et je crois que je ne savais pas tellement ce que c’était d’être maire d’une commune. Nous avions beaucoup de personnes qui venaient de la Résistance, nous avons fait le conseil municipal comme cela et nous avons été élus.                                          
Pierrette Petitot, première femme maire de Villetaneuse

Son mari rentre de la guerre et trouve sa femme maire, "il était content", assure Pierrette Petitot. Celle qui a dirigé durant trente-deux ans la commune explique aussi qu’être l’une des premières femmes maires "avait de l’importance". "J’ai quand même fait partie de la génération des femmes qui ont eu le droit de voter et d’être élues. À l’époque, quand j’étais plus jeune, les femmes ne votaient pas. Elles n’en avaient pas le droit.  (…) J’ai fait partie de la génération qui a lutté pour le droit de vote des femmes et le droit d’être élue." 

Entretien vidéo réalisé en 2008 par Claude Pennetier (dictionnaire biographique du mouvement ouvrier), Pierrette Petitot ayant 91 ans

Durant ses divers mandats, la ville se transforme, d’une petite commune rurale, elle devient une ville ouvrière : "Il n’y avait rien à l’époque, pas d’égouts, pas d’eau courante, il a fallu faire tout cela". La maire, devenue en 1967 conseillère générale, développe les colonies de vacances pour les enfants de la commune et le patronage laïc (l’ancêtre des centres de loisirs), fait construire des cités, met en place des "consultations de nourrissons" (ancêtre des centres de protection maternelle infantile). C’est lors de ses mandats que les transports se développent dans la commune. Elle se bat aussi dès 1945 pour la construction d’une crèche, "C’était compliqué parce que je ne pouvais pas avoir les crédits, il n’y avait pas assez d’enfants à Villetaneuse. Alors, on a fait la crèche à la frontière avec Saint-Denis. C’était utile si l’on voulait que les femmes travaillent. Moi, j’étais pour une certaine liberté pour les femmes, pour qu’elles puissent travailler si elles le souhaitaient." En 2008, lors de l’interview réalisée par le CNRS, Pierrette Petitot déclarait être "contente qu’on ait une femme maire maintenant".

Elle décide de ne plus se présenter aux élections en 1977, à l’âge de 60 ans et après plus de 30 ans passés à la tête de la commune.

En savoir plus : Parité ne veut pas dire égalité, par Stéphane Robert

À Échigey, une maire et un conseil municipal exclusivement féminin

En 1945, Échigey ne comptait qu’une centaine d’habitants. Mais le village bourguignon s’est fait connaître car son conseil municipal n’était composé que de femmes. La situation n’était pas volontaire, tout est parti d’une plaisanterie.

Ce ne sont pas les femmes qui ont fait une liste. Ce sont les hommes qui étaient là, parce qu’il y en avait beaucoup qui étaient prisonniers ou malades. Ce sont eux qui ont fait une liste en se disant ‘on verra au deuxième tour’, d'après ce que ma mère me racontait. Je pense que cela ressemblait surtout à une blague !                                        
Daniel Sauvain, actuel maire d’Échigey et fils de la première adjointe de l’époque sur francebleu.fr

L’actuelle adjointe au maire de cette commune de Côte-d'Or, Isabelle Delabays, abonde : "Ils ne pensaient pas que leur bêtise allait aboutir". Pourtant, ce conseil municipal entièrement féminin est élu, Madeleine Ainoc devient maire et les femmes administrent le village durant deux années. Il y avait neuf conseillères municipales à l’époque. "Cela n’a pas pu faire de mal, au contraire. Cela a été admis. Il y a eu deux-trois grincheux, des gens qui racontaient des histoires. Mais elles ont fait du travail intéressant : il y avait une séance de cinéma tous les dimanches grâce à elles, puis elles ont redressé les finances du village. C’était un mandat de deux ans, comme toutes les élections qu’il y a eues à cette période", se souvient Daniel Sauvain sur francebleu.fr. "Mon père rentrait du travail, il y avait les journalistes dans la cour. Il se demandait pourquoi. ‘On vient interviewer madame Sauvain à cause des élections !’" 

En 1947, à la liste de femmes s’est opposée une liste d’hommes. C’est cette dernière qui l’a emporté. En février 1983, le quotidien régional Le Bien Public rapportait un souvenir de Madeleine Ainoc : "Nous avons bien géré les affaires de la commune, tout le monde a été unanime à le reconnaître. Et si les hommes se fichaient de nous, nous encore plus d'eux !"

Joséphine Pencalet, l’une des premières femmes élue conseillère municipale en 1925

Bien avant que les femmes n’aient eu le droit de vote en France, certaines ont tenté d’être élues. C’est le cas de Joséphine Pencalet, désignée conseillère municipale de Douarnenez (Finistère) en 1925. Native de la commune, Joséphine Pencalet se marie à un cheminot, contre l’avis de sa famille et part vivre en région parisienne. Juste après la guerre, son mari meurt et elle retourne vivre dans sa ville natale avec ses deux enfants. Comme de nombreuses femmes à Douarnenez à l’époque, Joséphine Pencalet va travailler à l’usine de sardines. Mais les salaires sont très bas, "il faut plus d’une heure de travail pour payer un pain ou un litre de lait, dix heures pour une livre de beurre", d’après un article de Ouest France du 12 mai 2019.

"À partir de 1924, il y a ce contexte des grandes grèves de femmes menées dans les conserveries de Douarnenez. Un grand mouvement pour réclamer, en breton, ‘pemp real a vo’, littéralement ‘cinq sous on aura’. Toutes les conserveries de Douarnenez sont donc paralysées, les pêcheurs s’arrêtent aussi, en solidarité avec leur femme notamment", explique Anne Gouerou, autrice d’un documentaire sur Joséphine Pencalet et Suzanne Ploux (voir teaser ci-dessous). 

Joséphine Pencalet joue un rôle important pendant cette grève et "elle devient même secrétaire adjointe du bureau du Syndicat des Métaux de douarnenez, affilié à la CGTU", comme le retrace dans un long fil sur Twitter l’historienne Mathilde Larrere. 

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C’est cette participation à la grève qui lui vaut d'être inscrite comme candidate pour les élections municipales de 1925. "Si elle n’est pas encartée au Parti communiste, le Parti communiste entend mettre en avant cette expérience constitutive de l’identité politique de Joséphine Pencalet pour à la fois toucher l’électorat ouvrier et imprimer sa marque dans les usines douarnenistes et finistériennes et sur le terrain, plus large, des luttes sociales en France", explique Fanny Bugnon, maîtresse de conférences en Histoire contemporaine à l’université de Rennes 2 et autrice de l’article "De l’usine au Conseil d’État, l’élection de Joséphine Pencalet à Douarnenez (1925)". Car à l’époque, le Parti communiste souhaite inscrire des femmes, qui ne votent pas, sur les listes pour les municipales. "Ces candidatures féminines résultent des directives du Secrétariat féminin de Moscou, relayées par Marthe Bigot, féministe convaincue et secrétaire de la commission centrale féminine en 1924 du Parti communiste", note Fanny Bugnon dans son article.  

"Par ailleurs, les féministes [qui se battaient pour le droit de vote des femmes, ndlr], c’était les suffragettes qui était des bourgeoises", précise la journaliste Anne Gouerou. Le maire communiste de Douarnenez (Douarnenez a été la première commune communiste en France, dès 1921) Daniel Le Flanchec est donc à la recherche de femmes à inscrire sur sa liste. Et c’est Joséphine Pencalet qui accepte. Une décision sans doute poussée par la force de caractère de l’ouvrière et son veuvage car "elle n’avait pas de mari pour l’empêcher de dire ‘oui’".

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Comme elle, d’autres femmes sont élues conseillère municipale, à l’initiative du Parti communiste français. Toutefois, toutes ces élections seront invalidées quelques mois plus tard par le Conseil d’État. "Du jour au lendemain, Joséphine Pencalet n’est plus conseillère municipale et c’est là qu’arrive le drame, selon Anne Gouerou_. Il n’y a pas un article, ni un tract, ni une affiche, ni une protestation, ni un courrier envoyé à la préfecture, rien."_ Même le maire Daniel Le Flanchec, réputé pour être "une grande gueule" ne dit rien. "C’est un non-événement alors que Joséphine Pencalet avait fait ce sacrifice de participer à ces élections." Elle vit ce silence comme une "ingratitude" immense, qui l’a totalement dégoûtée de la vie politique. Jusqu’à sa mort en 1972, jamais Joséphine Pencalet n’ira voter et encore moins ne se présentera à des élections. 

Marie-Rose Bouchemousse, désignée maire en 1943, sous Vichy

Aussi surprenant que cela puisse paraître, la toute première femme maire en France l’a en réalité été sous le régime de Vichy. À la différence qu’à cette période, les maires n’étaient pas élus mais désignés par les préfets ou sous-préfets selon la taille des communes.

En 1943, Marie-Rose Bouchemousse, fervente catholique, docteure en philosophie, journaliste pour l’hebdomadaire "La France catholique" est nommée maire de Vigeois par le sous-préfet de Corrèze. Le mensuel "Notre Province" paru à Noël 1943 titrait ainsi "Vigeois a pour maire : UNE DEMOISELLE". Dans ce court article, il est écrit : "À la suite de la démission, pour raison de santé, de M. Lardet, Mlle Bouchemousse a été chargée des fonctions de maire de la petite ville de Vigeois, près de Brive. Âgée d'une cinquantaine d'années environ, Mlle Bouchemousse, agrégée de lettres et docteur en philosophie. Elle a professé pendant une dizaine d'années dans divers établissements de l'État, puis a été, à partir de 1924, la dévouée collaboratrice du général de Castelnau à la 'Fédération nationale catholique'." L'article conclut : "avec de tels magistrats municipaux, Vigeois, notre charmante voisine, ne peut être que bien administrée." 

Marie-Rose Bouchemousse, en compagnie de son premier adjoint M. Basty, à la rencontre d'écolier de Vigeois
Marie-Rose Bouchemousse, en compagnie de son premier adjoint M. Basty, à la rencontre d'écolier de Vigeois
- Lachanterelle (CC BY-SA 4.0)

Comme l’explique un article d'Alexandre Sumpf intitulé "Une femme maire sous le régime de Vichy", "les raisons exactes qui ont conduit à cette nomination (manque d’hommes qualifiés, raisons et affinités locales, question de compétence) ne sont pas connues". Dans son livre, "Une Histoire sentimentale", François Baroin évoque "une ironie dont l’histoire de France a le secret". "Mais pourquoi Mlle Bouchemousse fut-elle choisie, alors même qu’à plus de 50 ans elle n’était ni mariée, ni mère de famille et ne correspondait donc nullement à l’idéal vichyste ?" s’interroge le président des maires de France. Lui y voit "les capacités intellectuelles hors du commun" de Marie-Rose Bouchemousse, "à une époque où l’accession des femmes aux grandes études supérieures est encore extrêmement limitée." Le mystère perdurera.

Il faudra attendre 1989 pour qu’une femme soit élue à la tête d’une grande ville en France, lorsque la socialiste Catherine Trautmann accède à la mairie de Strasbourg.

En savoir plus : "Il y a plus de femmes mères que de femmes maires"

À lire : Des femmes majoritaires pour la première fois au gouvernement, mais à quels postes ?