En Birmanie, les militaires estiment être propriétaires du pays

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En Birmanie, les militaires estiment être propriétaires du pays

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Le regard de l'autre | Après dix ans de processus démocratique, la Birmanie est retombée dans un cycle de répression, après un coup d’État militaire début février.

C'est arrivé le 1er février : l’armée a arrêté et assigné à résidence la prix Nobel de la Paix Aung San Suu Kyi et interdit tout rassemblement de plus de 5 personnes. L’armée birmane, la "Tatmadaw" comme on l’appelle là-bas, regarde le pouvoir comme sa propriété.

C’est plus qu’un État dans l’État. L’armée se voit comme étant l’incarnation de l’État, détentrice du droit et garante de la cohésion nationale... Tout en préservant ses intérêts financiers bien compris.

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Analyse en cinq points clés : géographie, Histoire, économie, droit et psychologie et sociologie.

La géographie

56 millions d’habitants, 675 000 km² de superficie, la Birmanie est d’une taille assez comparable à la France. Mais la comparaison s’arrête là. Le pays est d’abord relativement enclavé. La population vit essentiellement dans la grande plaine centrale irriguée par le fleuve Irrawady. La côte sud sur le Golfe du Bengale abrite la ville principale, Rangoon, et constitue la principale ouverture vers l’extérieur.

Pour le reste, la Birmanie est séparée de tous ses voisins par des chaînes de montagnes : au nord avec la Chine son grand tuteur, à l’ouest avec le Bangladesh et l’Inde, à l’est et au sud avec le Laos et la Thaïlande. Culturellement, le pays est plus proche de ces deux derniers, compte tenu du poids du bouddhisme : 87% de la population.

L’un des grands enjeux, c’est la question ethnique, avec de nombreuses populations différentes. Les Birmans sont la principale. Mais il y en a plus de 100 autres : les Shans, les Karens, les Kachins, les Rohingyas, les Arakanais, etc. Le nom officiel du pays est d’ailleurs Myanmar, ce qui veut dire "pays merveilleux". Le nom Birmanie, lui, sacralise plutôt la domination des Birmans et le nationalisme ethnique birman est justement l’un des principaux vecteurs de la domination de l’armée, qui entend garantir la cohésion du pays par l’ethnicité, voire "l’épuration ethnique".

L'Histoire

L’histoire ancienne est complexe, marquée par la lutte de l’ethnie birmane, au fil de dynasties successives, pour imposer sa domination aux autres populations : en particulier les Shans dans le nord. Elle a été marquée ensuite par la domination britannique à partir de la fin du XIXe siècle puis par la présence japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, avec à chaque fois des répressions à la clé.

L’étranger est donc souvent regardé avec méfiance. L’histoire récente se caractérise par la toute puissance des militaires. Devenu indépendant en 1948, le pays ne va connaître une relative démocratie et une relative stabilité que pendant dix ans. A partir de 1958, les militaires commencent à contrôler le pouvoir, puis prennent le contrôle total avec un putsch en 1962. 

Le général Ne Win devient l’homme fort du pays et instaure une dictature militaire ; elle va durer cinquante ans. Elle est marquée par de sanglantes répressions, en particulier en 1988 : la contestation démocratique est écrasée avec des milliers de morts. D’autres militaires succèdent à Ne Win, notamment le général Than Shwe, qui déplace la capitale de Rangoon à Naypidaw, en plein cœur de la jungle.

Sous embargo international, le régime va finir par s’assouplir. Fin 2010, il libère la principale opposante Aung San Suu Kyi. Et en 2011, la junte militaire est dissoute. Le parti d’Aung San Suu Kyi, la Ligue nationale pour la démocratie, remporte plusieurs élections successives.

Mais les militaires sont toujours dans l’ombre. Ils contrôlent les principaux ministères et ont d’office 25% des députés ; Ils continuent de tenir les rênes et mènent la répression contre les minorités, en particulier les Rohingyas musulmans qui fuient par centaines de milliers vers le Bangladesh voisin.

En novembre 2020, nouvelle victoire électorale et même raz de marée pour le parti d’Aung San Suu Kyi. Pour les militaires, c’en est trop. Le risque de perdre totalement le pouvoir avec une réforme constitutionnelle devient trop grand. Ils reprennent donc ce qu’ils regardent comme leur propriété. C’est le putsch.

L'économie

L’armée est aussi maître du jeu économique : elle possède 14% du budget national et contrôle les principales ressources du pays, à commencer par les mines de rubis, de saphirs, de diamants, de jades, principale richesse du pays. Plus de la moitié des rubis en circulation dans le monde proviennent de Birmanie et les revenus qui en découlent vont droit dans la poche de l’état-major.

Les militaires birmans contrôlent aussi l’attribution des concessions pétrolières et gazières (certaines attribuées au français Total), et aussi les entreprises textiles et le trafic de drogue, le tout via un conglomérat opaque baptisé Myanmar Economic Holding Public Company. La corruption est généralisée. Le travail forcé également. 

Et puis l’armée possède un grand parrain : la Chine au nord, à la fois premier client et premier fournisseur : un tiers des importations, un tiers des exportations. Pékin est le premier investisseur en Birmanie, qui est l’une des têtes de pont de son expansion vers le sud et vers l’ouest : port en eaux profondes, nouvelle zone économique, pipeline géant, projet de réseau 5G avec Huawei.

Fait révélateur : pour la presse chinoise, il n’y a d’ailleurs pas eu de putsch en Birmanie, uniquement "un remaniement ministériel en raison d’un déséquilibre dans les pouvoirs". Autre alliée, la Russie qui vend des avions de chasse, des drones et des missiles à l’armée birmane.

Le droit

C’est la conséquence de l’Histoire et de la situation économique : L’armée se voit comme détentrice du droit et comme garante de l’unité nationale. En résumé, "le droit c’est nous". Voilà ce que pourrait dire la caste des officiers qui dirige la "Tatmadaw".

Très révélatrice, la formule employée par les militaires après le putsch : "Nous allons créer une démocratie véritable et disciplinée". Ou bien encore : "Tatmadaw est là pour défendre l’État et la religion bouddhiste, Tatmadaw est la mère et le père du peuple".

Forte de 400.000 hommes, l’armée birmane, très hiérarchisée et centralisée, regarde avec dédain le pouvoir civil et elle mène toutes les guerres qu’elle juge nécessaire. Elle réprime les minorités avec cruauté : assassinats, viols, tortures.

Les généraux, dont le nouveau dictateur Ming Aung Hlaing, ont été clairement montrés du doigt par l’ONU pour leurs "intentions génocidaires", contre les musulmans Rohingyas. Pour cette armée ultra nationaliste, xénophobe et obsédée par la question ethnique, le recours à la violence est logique et légitime : c’est l’instrument pour faire appliquer le droit.

Psychologie et sociologie

Il y a d’abord la psychologie du dictateur en place. Le nouvel homme fort du pays, Ming Aung Laing, 64 ans, est un homme réputé plutôt terne, ancien étudiant en droit et officier au départ sans envergure, un apparatchik qui a grimpé peu à peu tous les échelons. Mais c’est un ultra conservateur et un dur : il a conduit de manière impitoyable la répression contre les Rohingyas en 2017 en affirmant vouloir "finir le travail". Il a des intérêts financiers : avec sa famille, il dirige la fameuse Holding qui contrôle quasiment tout le pays. Ses enfants sont à la tête de multiples entreprises. Il est sans doute multimillionnaire.

Le putsch s’explique aussi sans doute par sa volonté d’échapper aux poursuites de la justice internationale et par sa crainte de perdre son immunité pénale en partant à la retraite, normalement prévue l’an prochain. Ses relations ont toujours été glaciales avec Aung San Suu Kyi. L’ex prix Nobel de la Paix a longtemps fermé les yeux sur les exactions des militaires, en particulier contre les Rohingyas, en espérant sans doute que le temps permettrait à la démocratie de s’imposer. Ce pacte avec le Diable a échoué et s’est retourné contre elle.

Reste l’attitude de la population. Les manifestations à répétition depuis le putsch laissent penser que l’armée n’inspire plus tout à fait autant de respect et de peur qu’il y a un demi-siècle. L’explication est simple : nous sommes en 2021. Pas en 1962 lors du premier coup d’État. La Birmanie vient de connaitre 10 ans d’ouverture et de modernisation. Une ouverture sous surveillance des militaires mais une ouverture tout de même.

Dans les grandes villes, les nouvelles générations ont découvert le monde extérieur, en particulier via les réseaux sociaux. Près d’un habitant sur deux est sur Facebook. Sans oublier Instagram ou WhatsApp. Et puis il y a donc le monde extérieur. Les Birmans savent que tout près de chez eux, des mouvements de contestation similaires ont lieu à Hong Kong ou en Thaïlande.

En résumé, l’armée birmane ne va pas renoncer au pouvoir qu’elle considère comme sa propriété, mais la société civile pourrait lui résister beaucoup plus qu’elle ne le pensait.

Avec la collaboration de Maxime Tellier