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En Chine, la menace d'un fardeau pour les générations futures

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Un jeune garçon assis parmi des sculptures dans un centre commercial de Pékin le 1er juin 2021, jour international de l'enfant, au lendemain de l'annonce par la Chine qu'elle autorisait les couples à avoir 3 enfants
Un jeune garçon assis parmi des sculptures dans un centre commercial de Pékin le 1er juin 2021, jour international de l'enfant, au lendemain de l'annonce par la Chine qu'elle autorisait les couples à avoir 3 enfants
© AFP - Noel Celis

Le monde dans le viseur. Dans le pays le plus peuplé au monde, la natalité ne permet plus le renouvellement des générations. La possibilité offerte aux couples chinois d'avoir deux enfants n'y a rien fait. Et celle d'en avoir un troisième, à peine ouverte, pourrait être vaine. En attendant, le pays vieillit, inexorablement.

Un petit enfant qui semble porter sur ses frêles épaules insouciantes tout le poids de la pyramide des âges chinoise. La Chine vieillit. Ce n’est pas nouveau, mais elle vieillit à vitesse accélérée et s’en inquiète. Après avoir, en 2016, mis fin à la politique de l’enfant unique, le Parti communiste chinois (PCC) autorise désormais les couples à avoir trois enfants. Une décision du Politburo, qui a planché sur la question. Car le dernier recensement n’est pas bon. Le nombre de naissances annuelles, 12 millions, est au plus bas depuis la création de la République populaire de Chine en 1949. L’heure est grave pour Xi Jinping, le président chinois, dont les appétits de puissance ne cessent de croître. Or une démographie dynamique en est l'un des instruments.

« C’est la magie de certaines images, commente Dimitri Beck, le directeur de la photo de Polka, que de donner à voir, de manière consciente ou inconsciente, la réalité du pays, qui se raconte sous nos yeux. » Et c’est le cas, pense-t-il, de ce cliché de Noel Celis, de l’AFP, pris dans un centre commercial de Pékin le 1er juin 2021, le jour international des enfants, au lendemain de l’annonce par le gouvernement de la possibilité offerte aux familles de s'agrandir. Une annonce qui n'a suscité aucun engouement, bien au contraire.

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Une image glaçante

« En une photo, poursuit Dimitri Beck, se racontent soixante ans d’histoire contemporaine politique, démographique, économique, culturelle chinoise. » Que nous montre donc cette image, très esthétique ? Un enfant solitaire perdu dans un univers d’adultes froid, un cliché presque cauchemardesque. Un enfant solitaire au pays qui privilégie toujours l’enfant unique, un enfant solitaire dans le pays le plus peuplé du monde mais qui compte de plus en plus de personnes âgées et de moins en moins d’enfants. Un enfant qui porte le fardeau d'une société vieillissante et face à un défi dont l'image nous dit déjà qu'il ne parviendra pas à le relever. 

Un petit enfant qui semble porter sur ses frêles épaules insouciantes tout le poids de la pyramide des âges chinoise.
Un petit enfant qui semble porter sur ses frêles épaules insouciantes tout le poids de la pyramide des âges chinoise.
© AFP - Noel Celis

La photo rappelle à la fois cette politique de l’enfant unique imposée à la fin des années 1970, sa cruauté par  « la froideur qui se dégage de ces statues que l’on dirait de métal », et son échec. « Un seul enfant vivant, commente Dimitri Beck, c’est une image glaçante presque inhumaine, comme une caricature, la métaphore d’un futur proche, voire de la situation actuelle que connaît le pays : au premier plan, un enfant candide ; tout le monde est bien rangé autour de lui, sage et immobile, dans un ordonnancement qui rappelle une réunion du PCC. Ils semblent au garde-à-vous, prêts à applaudir sur commande, comme les délégués du Parti. L’enfant est lui dans une position décalée, libre. Il mange, insouciant de ce qui se passe autour de lui. »

Il est aussi la seule touche de couleur dans un univers gris métallique. « Comme si, ajoute Dimitri Beck, poursuivant sa réflexion, le pays était gelé et lui, aspirant à la liberté, coincé là, dans cet univers dystopique. » Un masque au niveau de son cou nous indique que nous sommes bien en 2021. Et il porte, remarque le spécialiste de l'image, une tenue avec des personnages de dessins animés, un monde d’innocence, de candeur. 

Une image saisie mais composée avec soin. Noel Celis, basé auparavant aux Philippines, aime à travailler l'esthétique de ses images, comme dans ce cliché de laveurs de carreaux, traités de manière vertigineuse comme les pions d'un grand jeu qui les enferme et les dépasse à la fois.

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Il cherche aussi  souvent à incarner un drame humain en une construction, un visage ou un regard comme ici aux Philippines.

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La construction pyramidale de l’image de l'enfant chinois est, là encore, tout sauf anecdotique. « Elle donne un sentiment de masse, commente Dimitri Beck_, avec un enfant au bas de l‘échelle._ » Ces silhouettes qui semblent de métal apparaissent comme une menace qui l’entoure, le domine, voire l’étouffe. « Il a l'air pris en tenaille et l’on imagine, après tout imaginons, qu’en haut de cette pyramide se trouve le président Xi Jinping. Celui qui commande, celui qui décide du destin de ces centaines de millions de Chinois, et de l'avenir de cet enfant. » 

L'enfant est la seule touche de couleur dans un univers gris métallique. « Comme si le pays était gelé et lui, aspirant à la liberté, coincé là, dans cet univers dystopique. »
L'enfant est la seule touche de couleur dans un univers gris métallique. « Comme si le pays était gelé et lui, aspirant à la liberté, coincé là, dans cet univers dystopique. »
© AFP - Noel Celis

L'étau de la pyramide des âges

La photo nous montre encore, pour cet enfant qui l’ignore, le fardeau de tous ces adultes bientôt vieillissants et qu’il lui faudra soutenir. Un enfant seul, nous l’avons dit, qui pourrait bien le rester. Les ménages chinois n’entendent en effet pas se saisir de la liberté nouvelle d’avoir trois enfants. Très peu de couples ont eu un second enfant quand la liberté leur en a été donnée il y a cinq ans. 

Les logements dans les villes sont beaucoup trop chers, les horaires de travail infernaux laissent peu de temps pour s’occuper de sa progéniture, de nombreuses femmes privilégient aussi leur carrière et ont un premier enfant plus tard dans leur vie. Beaucoup invoquent aussi la difficulté de partager les ressources entre plusieurs enfants.

La pression sociale est telle que les jeunes parents qui le peuvent se sentent en effet obligés d’inscrire leur enfant à de nombreux cours privés pour lui assurer de bonnes études. Des enfants rois, appelés parfois les « petits empereurs », qui n’ont pas appris à partager et grandissent dans une société qui valorise la consommation. Nous sommes justement, dans le cliché de Noel Celis, au cœur d'un temple de la consommation. Ici, l'enfant, un garçon, précise la légende, est au centre de l'image, comme de la société.

Autre obstacle invoqué par les couples qui souhaitent n'avoir qu'un enfant. Ils sont eux-mêmes enfants uniques, sans frères, sœurs, cousins, tantes, seuls pour s’occuper de leurs propres parents vieillissants, alors que l’espérance de vie augmente. Les ressources du ménage ne permettent pas d'assumer un nouvel enfant. Les commentaires sur les réseaux sociaux après l’annonce du Politburo ont été tellement négatifs qu'ils ont été supprimés. Et le South China Morning Post révèle que l'agence officielle chinoise Xinhua, qui avait lancé un sondage auprès de 31 000 personnes, a retiré son enquête du site lorsqu'il est apparu que 28 000 d’entre elles n’envisageaient pas d’avoir un troisième enfant.

La fragilité de la société chinoise

L’image de cet enfant seul révèle aussi sa fragilité et l’incapacité qui sera la sienne de subvenir aux besoins des générations plus anciennes lorsqu’il atteindra l’âge adulte. La pyramide des âges ne laisse aucun doute. Le taux de fécondité de 1,3 enfant par femme ne permet pas le renouvellement des générations. Le vieillissement de la population chinoise est inexorable. Sans oublier les ravages de la politique de l’enfant unique, qui a vu les bébés de sexe féminin éliminés au profit des garçons. Ces derniers sont aujourd’hui plus nombreux. La Chine comptait ainsi en 2020 34,9 millions d'hommes de plus que de femmes.

Cet enfant incarne donc aussi la fragilité de la société chinoise. Il est le talon d’Achille de la Chine qui pourrait devoir faire le deuil de ses ambitions de superpuissance en raison d’une démographie contraire. 

L’enjeu est d’importance. Il a fallu plusieurs semaines avant que les chiffres du dernier recensement ne soient rendus publics. Avec 1,412 milliard d’habitants, la Chine est talonnée par son voisin (et rival) l’Inde. Elle serait peut-être même en voie d’être dépassée en quelques décennies. Certains chercheurs doutent même de la véracité des données chinoises actuelles, tant la démographie est un sujet politique, voire stratégique, brûlant. Selon une étude de la revue The Lancet publiée l’année dernière, le déclin est tel qu’à la fin du siècle, la population chinoise pourrait avoir diminué de moitié, passant à 700 millions.

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