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En France en 2019, être pauvre peut vous coûter la vie

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Vue des stocks d'une clinique orthopédique à Kaboul.
Vue des stocks d'une clinique orthopédique à Kaboul.
© Getty - Charles Ommanney

Suicides, infarctus, accidents de la route ou habitat insalubre : tous les chiffres montrent que les inégalités sociales écrêtent l'espérance de vie des plus modestes.

Il y a six mois tout juste, un matin de novembre, ils sont morts chez eux. Sous leur toit effondré sur eux, au 65 rue d’Aubagne, à Marseille. A 600 mètres du Vieux-Port, de ses touristes plus nombreux que jamais, ils sont morts d'être du Marseille des classes populaires, de celles qui trouvent à se loger dans des immeubles décrépits parce que les loyers y sont moins chers ou tout simplement parce que ce quartier de Noailles, c’est chez eux.

Noailles, des primeurs et des boucheries, des échoppes clandestines et des théâtres associatifs, des restos ou des troquets sans enseigne, et maintenant, aussi, des cafés prisés du Fooding et des brocantes design : le quartier avait commencé à changer bien avant les effondrements de la rue d’Aubagne. Au dernières statistiques de l’INSEE, le 1er arrondissement de Marseille, dont Noailles sur les flancs de la Canebière, c’est toujours 65% d’habitants de moins 44 ans, 11% de cadres, 3,5 d’artisans, commerçants ou chefs d’entreprise, et 10% d’ouvriers, 28% de chômeurs. Mais on y trouve désormais des ruelles végétalisées par les derniers arrivés (qui sont plutôt cadres, éditeurs, chercheurs ou journalistes) et des épiceries fines qui revampent le pittoresque.

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Cinquante mètres plus haut, le nom des huits morts résonne encore, six mois plus tard :

  • Simona, étudiante, Italienne, 30 ans, locataire au 3e étage
  • Niasse, Sénégalais d’Italie, 26 ans, hébergé par Simona
  • Fabien, peintre, 54 ans, locataire au 3e étage lui aussi
  • Ouloume, mère de famille, 55 ans, originaire des Comores, au 1er étage
  • Chérif, Algérien sans titre de séjour, 36 ans, hébergé par Rachid, locataire du 2e étage
  • Taher, Tunisien sans papiers lui aussi, 58 ans, lui aussi au 2eme étage
  • Marie-Emmanuelle, artiste verrière installée depuis peu à Marseille, 56 ans
  • Julien, réceptionniste franco-péruvien arrivé de Lima deux ans plus tôt, 30 ans

Mais en six mois à Marseille, dans 250 immeubles au moins, plus de 2000 personnes ont été évacuées, tout d’un coup identifiées en péril dans ces appartements depuis longtemps délabrés à la vue de tous. Les scellés sur la porte en rentrant du travail, les manuels scolaires des enfants coincés là-haut, le linge mouillé abandonné et les odeurs de moisi qui s’incrustent pour de bon. Jamais en France une ville, quelle que soit sa taille, n’avait vécu cela.

Mésalliance et murs qui craquent

A eux tous, les morts et les vivants de Noailles encapsulent une histoire populaire de Marseille, que Zola racontait déjà dans un de ses premiers romans (pas des plus reconnus), Les Mystères de Marseille. L’intrigue, qui se passe notamment dans le quartier, repose sur une mésalliance : un homme modeste ne courtise ni n’épouse une fille bien née. 152 ans exactement après le début de sa diffusion sous forme de feuilleton dans Le Messager de Provence, la mésalliance marseillaise est aujourd’hui immobilière : contrastant avec la sociologie des huit morts de la rue d’Aubagne, l’identité des co-propriétaires de ces appartements insalubres et périlleux frappe à mesure que les noms sortent dans la presse. Ils sont avocats, architectes, et pour plusieurs d’entre eux, élus locaux. C'est leur immeuble qui s'est effondré mais ce sont des pauvres qui vivaient là. Non qu’à Marseille on assassine de sang froid les plus fragiles bien sûr, même si la gentrification pousse un peu plus à chaque saison. Mais parce qu’à cette adresse-là, où ces gens-là sont morts le 5 novembre 2018, on n’avait rien fait pour endiguer l’indignité qui grignotait les fondations, éventrait les murs, sapait les étais de la cage d’escalier. Le matin du drame, Fabien n’arrivait plus à ouvrir sa porte tellement avait bougé l’immeuble qui avait fait l’objet de nombreux signalements. Il est mort sous lui.

Ce n’est pas un hasard malheureux : en France, en 2019, on meurt toujours davantage et plus jeune si l’on est pauvre. Ça vaut même quand on ne vit pas sous un toit indigne. Ainsi, alors qu’on a gagné sept années d’espérance de vie en cinquante ans, l’écart qui persiste entre cadres et ouvriers n’a pas bougé. On meurt toujours six ans et demi plus tôt qu’un cadre quand on est ouvrier, chez les hommes, (pour seulement trois ans d’espérance de vie en moins chez les femmes, mais elles sont moins nombreuses à être ouvrières). Ce n’est qu’à partir de 92 ans que la surmortablité des ouvriers par rapport aux cadres et aux professions intellectuelles supérieures commence à diminuer ! Et cet écart est plus fort encore si l’on compare simplement un homme diplômé et un homme non-diplômé , avec un décès qui intervient en moyenne sept ans et demi plus tôt pour ceux qui n’ont pas de diplôme.

Ces statistiques sont récentes car, jusqu’en 2016, l’INSEE ne publiait pas de chiffres sur l’inégalité sociale devant la mort. Historiquement, on savait que les maladies professionnelles ou les accidents du travail touchaient plus massivement les catégories modestes. Et un passage par une clinique de rééducation physique ou d'orthopédie dans n'importe quelle ville moyenne en France ancre résolument les corps abîmés du côté des mondes populaires. Mais on manquait parfois d’analyse fine des causes. Aujourd’hui, on dispose de davantage de données, statistiques comme ethnographiques.

Infarctus : on y survit mal, mais mieux chez les riches

Ainsi pour éclairer les inégalités territoriales devant la mort, on peut regarder par exemple cette carte publiée en janvier 2019 par Le Parisien, qui illustre le pourcentage de survie après un arrêt cardiaque en région parisienne. Plus de 12% de chance de survie si l’infarctus arrive dans l’ouest des Hauts-de-Seine ou au centre de Paris, entre les bras du périphérique… mais deux fois moins si vous vivez dans le Val-de-Marne ou en Seine-Saint-Denis, nous apprennent les chiffres collectés au terme d’une enquête de cinq ans entre 2011 et 2016. De La Courneuve jusqu’à Aulnay-sous-Bois, les chances de survie tombent à 6% en cas d’infarctus. 

Moins de véhicules de secours, moins de moyens médicaux, moins de formation à l’usage des défibrillateurs, aussi : pour 17 476 arrêts cardiaques à Paris, en Seine-Saint-Denis, dans le Val-de-Marne et les Hauts-de-Seine sur les cinq années de l’enquête, 9 000 personnes ont bénéficié d’une tentative de réanimation par les secours, dont 788 se sont sorties… parmi lesquelles, davantage de patients touchés dans un quartier bien doté.

Les accidents de la route, eux aussi, ont une sociologie. Pour Matthieu Grossetête, le sociologue qui leur a consacré une enquête, un accident de la voie publique est “un fait social qui obéit à des régularités statistiques et demeure, indépendamment de son caractère singulier, le résultat prévisible de déterminations collectives”. Concrètement, c’est une inégale exposition aux dangers de la vie qui menace davantage les plus démunis, explique le chercheur dont la thèse s’intitule “La Sécurité routière au radar des inégalités sociales : codage et décodages d'un problème public"(devenue un livre aux éditions du Croquant en 2012).

Encore faut-il regarder les chiffres finement, pour ne pas risquer le contresens : alors qu’ils ne représentent que 13,8 % de la population française de plus de 15 ans, les ouvriers comptaient pour 22,1 % des 3 239 personnes décédées sur la route  et pour 19 % des blessés hospitalisés en 2007 (durant l’enquête de Matthieu Grossetête pour sa thèse). Alors que seulement 2,9% des morts et des blessés du côté des cadres supérieurs, professions libérales et chefs d’entreprise (8,4 % de la population).

Les ouvriers, ces dangers roulants... pour eux-mêmes

C’est là que le chercheur met en garde contre une méprise grossie de nos préjugés de classe :

Les cadres sont-ils naturellement plus vertueux au volant ? Rien n’est moins sûr. Davantage que les catégories sociales favorisées, les ouvriers ont tendance à se tuer seuls, sans qu’un tiers soit impliqué. En d’autres termes, ils sont en danger bien plus qu’ils ne sont dangereux. En étudiant les comparutions pour homicide routier au tribunal de grande instance d’une importante ville de province, on constate une surreprésentation des cadres et professions intellectuelles supérieures, et une sous-représentation des ouvriers.

Cette cartographie sociale des accidents de la route se confirme y compris chez les jeunes, cible phare des campagnes publiques sur la mortalité routière, car l’âge moyen des ouvriers est plus bas. Or aujourd’hui, désindustrialisation oblige, les jeunes ruraux de milieu populaire doivent souvent enquiller les kilomètres pour rejoindre un travail. Des kilomètres qui sont autant de risques, et à quoi peuvent s’ajouter, chez ces "gars du coin", une façon de vivre des amitiés ou de nouer des relations locales à travers la voiture qui peut aussi les exposer davantage.

Mais les inégalités ne se bornent pas à la mort qui survient. Ce que pointent les chiffres de l’INSEE dépasse la seule espérance de vie, pour intégrer désormais un autre paramètre : l’espérance de vie en bonne santé. Or ces chiffres-là révèlent davantage d’inégalités encore. A 35 ans, un homme cadre supérieur peut ainsi espérer vivre encore 34 années sans problèmes sensoriels ou physiques… contre dix années de moins pour un ouvrier du même âge. “Non seulement les cadres vivent plus longtemps, mais ils vivent aussi en meilleure santé. Ils bénéficient donc de retraites beaucoup plus élevées, mais aussi plus longues”, résume l’Observatoire des inégalités.

Ainsi, des chercheurs s’interrogent aujourd’hui sur une majoration des risques de passage à l’acte suicidaires du fait de ces inégalités. Soit directement, parce que les fins de mois semblent trop lointaines ou trop incertaines ; soit indirectement, dès lors que vivre se résumerait à vivre diminué, et trop mal couvert pour ce qui concerne les dépenses de santé susceptibles de rendre la maladie ou le handicap mieux vivables. En matière de suicide, l’ombre d’Emile Durkheim a longtemps fait écran : le fondateur de la sociologie en France avait affirmé dans son livre célèbre qui s’appelle justement Le Suicide, “la misère protège”. On ne peut plus dire ça. Si à l’époque de Durkheim les plus aisés (et les plus urbanisés) se suicidaient, aujourd’hui on se suicide autant en ville qu’à la campagne, et un décès sur cinq concerne les 25-34 ans, frappés par la précarité et une entrée sur le marché du travail (et le marché matrimonial) qui s’est encore complexifiée pour les jeunes originaires des milieux les plus modestes. Et d’après l’Observatoire national du suicide, être en recherche d’emploi multiplie par trois le risque de mortalité par suicide par rapport aux individus en activité professionnelle. Alors que les cadres restent les salariés les moins touchés, ouvriers et agriculteurs sont proportionnellement trois fois plus nombreux à se suicider.

Miroirs biseautés, miroirs biaisés

En janvier 2019, deux décès parmi d'autres : 

  • celui d'un livreur auto-entrepreneur affilié à Uber Eats, écrasé par un camion à 18 ans alors qu'il allait livrer un repas du côté de Bordeaux. Il avait rejoint Uber pour compléter sa bourse étudiante
  • celui d'un ouvrier âgé de 68 ans, mort au travail alors qu'il avait passé l'âge de la retraite. Auto-entrepreneur lui aussi, il s'était fait embaucher comme sous-traitant pour nettoyer les gouttières sur les toits de la préfecture de Versailles 

Ces deux histoires font partie de la longue litanie épinglée sur Twitter par Matthieu Lépine, qui a ouvert le compte "Accident du travail : silence des ouvriers meurent" au moment de ces deux décès. Un travail de fourmi entamé en fait bien avant ce compte Twitter : dès 2017, l'enseignant en histoire-géographie en région parisienne avait commencé à répertorier ces morts du travail, anonymes et muets - invisibles, en somme. Pour leur donner une trace, il s'est lancé dans un recensement qui, jour après jour, répertorie chaque cas. A raison de deux heures de collecte par jour, souvent grâce à la presse locale, ce recensement est évidemment plus impressionniste qu'exhaustif. Mais ce travail minutieux offre une cartographie précieuse des inégalités devant la mort.

Depuis deux ans, l'assurance maladie produit un rapport annuel sur les risques professionnels. Dans l'édition 2019, on apprend que 1 840 cancers professionnels sont reconnus chaque année en France en moyenne (soit trois fois plus qu'il y a vingt ans). Ils sont diagnostiqués principalement chez des ouvriers retraités. Chez Matthieu Lépine, plus de 40% des victimes d'accidents du travail ont plus de 50 ans.

Par l'accumulation conjuguée à l'effet de loupe, Matthieu Lépine montre en quoi tous ces morts-là racontent une histoire de classe. Parce qu'ils exercent un métier plus risqué, mais aussi pour le silence qui entoure chacune de ces décès. "Face à l’indifférence des médias soyons notre propre média", écrit par exemple Matthieu Lépine dans la brève présentation de son compte Twitter sans équivalent. En interview, il explique que le déclic lui est venu comme un électro-choc, lorsqu'il a entendu Emmanuel Macron dire, un jour de débat parlementaire, alors qu'il était encore ministre de l'Economie : 

La vie d'un entrepreneur est bien souvent plus dure que celle d'un salarié. Il ne faut jamais l'oublier. Il peut tout perdre, lui, et il a moins de garanties.

C'était le 22 janvier 2016.