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En France, les relations de voisinage restent "étonnamment comparables à ce qui s'observait en 1983"

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Les Français aiment à "voisiner". En 2018, 75 % des personnes interrogées étaient entrées chez un voisin au cours des douze derniers mois et 76 % en avaient reçu un chez eux.
Les Français aiment à "voisiner". En 2018, 75 % des personnes interrogées étaient entrées chez un voisin au cours des douze derniers mois et 76 % en avaient reçu un chez eux.
© Getty - MixMedia

Entretien. Nos relations de voisinage n'ont pas évolué depuis 1983 et continuent de bénéficier aux "plus dotés", en diplômes ou revenus notamment. C'est l'un des constats d'une enquête récemment publiée par l'Institut national d'études démographiques et détaillée par la sociologue Joanie Cayouette-Remblière.

Qui voisine et avec qui ? Où ? Et de quoi parle-t-on entre voisins ? Précisée il y a quelques jours, la grande enquête "Mon quartier, mes voisins" * nous en dit plus.

Joanie Cayouette-Remblière la signe avec Jean-Yves Authier, du Centre Max Weber. La sociologue de l'Ined éclaire ces relations, sur la base également d'une enquête sur le voisinage dans la France confinée publiée en mars 2020. Elle les compare avec une précédente étude Contacts de 1982-1983.

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Le confinement a-t-il changé nos relations de voisinage ?

Non, contrairement au discours qui a pu se développer dans différents canaux qui ont pu mettre en évidence de nouvelles solidarités de voisinage. En réalité, les données collectées en population générale dans la France entière montrent que, finalement, le volume de personnes engagées dans des échanges de services, par exemple, est resté stable.

Nous mettons aussi en évidence dans l'enquête "Mon quartier, mes voisins" * le poids des propriétés sociales, des propriétés individuelles, qui détermine le fait d'être engagés dans des relations avec ses voisins, ou dans des échanges de services. Et le confinement n'y a rien changé. C'est-à-dire que les personnes les plus dotées, soit en termes de diplômes, de niveau de revenus ou de position socioprofessionnelle, sont les plus impliquées dans des réseaux d'échanges et dans des réseaux de sociabilité et de solidarité au sein de leur voisinage. Et en termes d'âge, on observe une courbe en cloche : les plus jeunes voisinent moins, avant un pic entre 30 et 44 ans, où l'on s'investit le plus dans son quartier grâce à son ancrage local, puis une diminution progressive jusqu'aux grands âges. Le fait d'avoir ou non des enfants comptant beaucoup, en particulier pour les couples.

Un pic entre 30 et 44 ans

Quels sont ces échanges de services ?

Les services les plus rendus sont les moins engageants. Par exemple, prêter un objet, un outil. Cela peut aussi être accompagner des voisins quelque part. Ces services tournent beaucoup autour des enfants aussi, à leur garde. Récupérer un enfant dans une activité, prendre en charge un enfant pendant que les parents ne sont pas là. C'est particulièrement important dans les quartiers neufs et dans les grands ensembles, dans les cités HLM. 

Ce qui s'échange aussi dans le voisinage c'est un ensemble d'informations, et c'est un élément que nous avons souhaité approfondir dans l'enquête. Un des premiers résultats montre que la plupart des gens se parlent. Les personnes exclues des réseaux de conversation sont peu nombreuses : entre 5 et 10% selon la manière dont on les mesure. Ce sont vraiment les personnes les plus précaires qui vont être les plus isolées. 

De quoi se parlent les voisins ?

Des éléments sont quand même importants et leur ampleur nous a surpris. Par exemple, une personne sur quatre déclare échanger avec ses voisins des informations liées à des opportunités d'emploi. Des informations sur l'éducation des enfants ou sur les établissements scolaires s'échangent aussi beaucoup. Surtout entre parents, mais pas que. Cela peut venir de professionnels de l'éducation ou des personnes retraitées.

Davantage chez "les personnes les plus dotées, surtout les cadres"

Avec cette idée d'une entraide plus forte dans les quartiers pauvres remise en question.

Cette idée est effectivement fausse. Et elle est restée alors qu'elle a été contredite dès les années 80 par l'enquête Contacts qui démontrait que la sociabilité évolue comme une pratique culturelle. C'est-à-dire que, comme la fréquentation des cinémas ou des musées, plus on est doté en niveau de diplôme et de revenus, plus on a tendance à avoir des pratiques culturelles et des relations sociales variées et plurielles. On l'a confirmé et on a même approfondi ce résultat dans notre enquête. D'abord en montrant que les propriétés des individus jouent fortement sur la probabilité d'avoir des relations de voisinage. Les personnes les plus dotées, surtout les cadres, par exemple, vont entretenir le plus de relations et des relations variées, avec différents motifs, différents sujets de conversation, différents services, différentes informations échangées. Alors que les employés et les ouvriers vont être beaucoup plus en retrait.

Ce qui ne veut pas dire que dans les grands ensembles, par exemple, il existe une petite proportion de personnes amenées à beaucoup voisiner. Mais ces personnes sont minoritaires, beaucoup plus que dans les quartiers bourgeois et gentrifiés. Il y a un effet d'ambiance de quartier qui s'ajoute au haut niveau de revenus et de diplômes, avec une multiplicité d'événements, de mises en relation.

Mais historiquement, on peut se dire que dans des cités ouvrières ou certains quartiers populaires, il existe justement des ambiances de quartier très fortes ?

Des ambiances très fortes, mais qui excluent une grande partie de la population. En fait, c'est ce qui est visible de l'extérieur, mais lorsque l'on regarde qui participe, qui s'implique et qui entre en relation, on constate que c'est dans ces quartiers qu'il y a le plus de personnes en retrait. C'est un effet, notamment, de la précarité, des conditions de vie. Pour pouvoir inviter des voisins, entretenir des relations avec eux, il faut soi-même avoir une certaine assise, des conditions économiques et culturelles.

Dans les grands ensembles de Lyon, par exemple, une personne sur cinq ne parle à aucun de ses voisins, et s'isole complètement de son quartier.

Un élan vis-à-vis des plus âgés pendant le confinement

Et quid des liens avec les personnes âgées, souvent seules, dans une telle période de crise sanitaire ? Avec en mémoire le dramatique bilan de la canicule de 2003. 

Oui, il apparaît que la canicule a laissé des traces dans la manière dont les gens envisagent leurs relations avec leurs voisins. Peut-être aussi parce qu'elle a laissé des traces dans les discours médiatiques et que ce sont des rappels à l'ordre qui reviennent à chaque crise. Et il est vrai que pendant la crise sanitaire, on a beaucoup parlé de la situation de vulnérabilité des plus âgées et de la nécessité de leur rendre des services. Et pendant l'enquête que nous avons pu mener sur le premier confinement, nous avons observé un élan de solidarité. Le seul élan de solidarité qui détonne avec ce qui se passe en temps ordinaire est que des personnes de plus de 75 ans ont commencé à recevoir davantage de services, mais sans pouvoir rendre. Ce qui leur permet de bénéficier d'une solidarité nouvelle, mais qui les place dans une situation de vulnérabilité sociale. On travaille sur cela en sociologie, en anthropologie, depuis plus de cent ans : le fait de recevoir sans pouvoir rendre est quelque chose qui peut être violent, difficile et si cela perdure nous met dans une position de domination qui peut ne pas être souhaitable. Dans l'enquête 'Mon quartier, mes voisins', tout comme dans l'enquête conduite trente-cinq ans plus tôt par l'Insee et l'Ined, un fait est structurant : les personnes qui rendent des services en reçoivent, il y a une vraie symétrie dans les échanges de services. Et le confinement a effectivement rompu cette symétrie pour les plus âgés. 

Pendant longtemps en revanche, rien n'a été dit sur la situation de vulnérabilité que pouvaient rencontrer les jeunes, et notamment une proportion importante qui n'a pas d'ancrage local puisqu'ils ont été amenés à déménager pour leurs études ou leurs emplois. Et eux, beaucoup plus que les personnes âgées, ont souffert de la solitude et de l'isolement pendant la crise sanitaire.

Différents types de relations qui se cumulent avec le temps

Globalement, sur les trois dernières décennies, nos relations de voisinage n'ont donc selon vous pas évolué ? 

Ces relations sont effectivement étonnamment stables. Les enquêtes de statistique publique précises sont rares en France, la dernière remontant à 1983. Et en enquêtant il y a trois ans, on imaginait plein de raisons qui pourraient amener à considérer une évolution entre 1983 et 2018 : les personnes sont plus mobiles, déménagent plus souvent, les technologies de l'information et de la communication facilitent l'accès à des personnes plus loin de nous. Nous avions donc une hypothèse que les relations avaient peut-être décru en volume et en importance. Ce n'est pas du tout le cas : les relations de voisinage demeurent ! Elles demeurent importantes pour toutes les tranches de population, à des niveaux étonnamment comparables à ce qui s'observait en 1983. 

Comment l'expliquez-vous ? Il y a eu la fête des voisins au milieu dans cette période, mais les gens se sont finalement retrouvés trop seuls ou dans une société qui va trop vite avec un besoin de garder un contact humain ?

Les relations ne vont pas s'effacer les unes les autres et ne rentrent pas en concurrence. Ce n'est pas parce que l'on peut être davantage en contact avec des personnes éloignés que l'on va arrêter d'être en contact avec des personnes proches. On va plutôt avoir tendance à cumuler des relations. C'est un résultat assez fort, d'ailleurs, de notre étude. Les personnes les plus intégrées dans leur quartier sont les plus intégrées, par ailleurs, dans des réseaux extérieurs à leur quartier.

La relation de voisinage continue à avoir du sens. Et aussi, en tant que gène. Des éléments dans l'étude concernent les relations parfois contraintes avec les voisins et les conflits. On évite ses voisins, alors qu'ils s'invitent chez soi, parfois, qu'on le veuille ou non. La ville dense que l'on connaît aujourd'hui y participe. 

* enquête quantitative visant un objectif de 3 000 questionnaires remplis, et d’enquêtes qualitatives par entretiens et observations. Il s’étend du printemps 2017 à l’automne 2019, dans 14 quartiers situés en régions parisienne et lyonnaise